June
Chapitre 15
15
Afin de crécher ailleurs qu’à l’hôtel, June décide de refaire quelques extras au Remo, espérant que le Balafré tombera de nouveau dans ses rets, effacera l’ardoise et, surtout, n’essaiera plus de la frapper. Dès son arrivée, elle se dirige vers sa table habituelle. Il la dévisage, l’œil torve :
— Dis donc beauté, paraît que tu t’es fait la belle en France avec mon pognon ! Tu m’as bien entourloupé, petite garce ! Je vais te griller partout !
June sent ses jambes se dérober sous ses pieds et tente de déceler sur le visage du patron du cabaret des signes de faiblesse.
— J’avais besoin d’air ! Tu vois, je ne me débine pas puisque je suis là !
— Tu ne manques pas d’aplomb ! Tu sais ce qu’il te reste à faire pour qu’on remette les compteurs à zéro, non ? Allez, suis-moi dans mon bureau !
Là-haut, elle exige qu’il éteigne la lumière. L’aiguille d’une pendule va et vient en un cliquetis lancinant. Un rayon de lune couvre d’un voile blanchâtre le cendrier et les photos qui jonchent le bureau. À la fenêtre de l’immeuble d’en face, June devine des tables mises, des enfants en robe de chambre, hume l’odeur de la pluie. Une vieille chanson trotte dans sa tête dont elle tente de se souvenir des paroles. En redescendant, le refrain lui revient : « Humpty Dumpty sat on a wall. Humpty Dumpty had a great fall. » Le Balafré n’en a pas eu pour longtemps. Affaire conclue. Elle choisit la plus belle table sur le bord de la piste, dans l’attente des clients. Un homme d’une soixantaine d’années, en costume trois-pièces gris perle, ne tarde pas à l’accoster. Un visage tout en longueur, surmonté d’une tignasse poivrée. Avec des lunettes cerclées d’or qui donnent un certain flou à ses yeux indigo, il se dégage de lui une sorte d’aura qui l’attire.
— Chère madame, dit-il d’une voix traînante, à qui ai-je l’honneur ?
— Juliet Smith. Pardonnez-moi, je suis un peu déphasée, je reviens de France.
— La patrie des artistes ! Pop, pour vous servir, diminutif de Paul Orlowski. Aimez-vous Brahms ?
— Beaucoup, dit-elle, amusée.
— Et la littérature ?
— C’est ma passion depuis toujours.
— Tant mieux. Je travaille à la City où je boursicote, mais je suis aussi un grand lecteur. Vous êtes charmante. Mariée ?
— Divorcée.
— Puis-je prendre place près de vous ?
— Avec plaisir, acquiesce June, qui se demande ce que cache Pop sous ses airs d’intellectuel.
Au milieu des libidineux qui se mêlent à des nymphettes, il commande discrètement une bouteille de veuve-clicquot. Sous le feu de ses questions, June lui parle de son Paris littéraire et de ses dernières lectures, dont Du côté de chez Swann.
— Marcel Proust ! J’ai une vénération pour lui, psalmodie Pop. Figurez-vous que tout mon plaisir est de permettre à des auteurs d’être publiés. Je sais renifler les talents, les susciter même, et je dois dire que je ne me suis jamais trompé. Mes amis éditeurs à qui j’ai apporté des textes novateurs me doivent beaucoup. Enfin, tout cela doit vous ennuyer.
— Pas du tout. Si vous cherchez des écrivains, je connais quelqu’un…
— Vous m’en direz plus tout à l’heure, la coupe Pop. Allons prendre un verre ailleurs, voulez-vous ?
Impatiente de lui proposer des textes d’Henry, June monte dans sa Buick huit cylindres et s’étonne qu’il se gare devant un immeuble gardé par un portier.
— Si ceci vous convient, j’ai pensé que nous serions plus au calme dans mon pied-à-terre.
Enfoncée dans le siège en cuir de la voiture, elle se persuade que Pop n’est plus très jeune, plutôt galant. Un vaste loft meublé de sofas et de tables basses en verre. Une bibliothèque qui couvre un pan de mur. Il y a là des classiques français, de François Villon à Chateaubriand, et les œuvres complètes de Victor Hugo.
— Vous avez tout lu ? s’enthousiasme-t-elle.
— Il faudrait un siècle, badine Pop qui, de sa longue main blanche, caresse sa joue.
June sent son haleine de tabac brun.
— Dès que je vous ai vue, j’ai eu le coup de foudre, souffle-t-il.
— C’est gentil, mais je ne suis pas celle que vous croyez, se défend-elle en se repliant à l’autre bout du canapé.
— Je m’en doute. Sachez que je vous respecterai, mais vous me troublez et je n’y peux rien.
Afin de lui faire comprendre qu’il n’a rien à espérer, elle fait mine de ne pas avoir entendu :
— Vous me disiez que vous recrutiez des auteurs ?
— Des femmes de préférence. D’ailleurs je pense qu’à l’avenir la littérature sera féminine. Les éditeurs sont prêts à lancer de jolies filles qui ont envie de raconter leur vie. Un livre est un produit commercial. Il faut emballer le poisson, quitte à faire appel à un nègre.
— Je détesterais publier un livre qui n’est pas de moi.
— Vous tenez votre journal intime ?
— Je préfère les histoires. J’en ai plein mes tiroirs.
— Formidable. Accepteriez-vous de m’en confier une ?
— À vrai dire, ma préférence va surtout aux poèmes, aux portraits, aux petits textes sur les rues de New York, ses artisans, son petit peuple, se vante June, singeant Henry, afin de se tirer d’affaire.
— Excellent ! Je suis sûr que vous rêvez d’écrire un vrai roman !
— Je ne sais pas si j’y arriverais. Il faut tellement d’imagination.
— Il suffit parfois de se servir de ce qu’on a vécu et de se lancer, poursuit Pop, d’un regard insistant qui ne trompe pas. Je vais vous faire une proposition honnête. Dès que vous serez prête, apportez-moi quelques pages d’un début de roman. Si je suis convaincu, j’en suivrai l’avancée. Évidemment, je ne vous ferai pas travailler pour rien. Je m’engage à vous verser trois mille dollars, au fil des pages que vous me soumettrez.
— Vraiment ? dit June, les yeux comme des soucoupes.
Elle le soupçonne de ne l’appâter que pour obtenir ses faveurs, mais Pop l’assure qu’il est de bonne foi et elle ne voit qu’une issue à ce malentendu : miser sur Henry, se faire passer pour l’auteur d’un roman qu’il écrirait. Une telle somme, c’est inespéré, de quoi s’offrir ce voyage en Europe.
— Je vais reprendre un de mes récits, un des meilleurs, plein de bruit et de fureur. Vous ne serez pas déçu, promet-elle.
— J’attends votre texte avec impatience, salive Pop, en se penchant pour lui faire un baisemain. Un verre ? Un café ?
— Non merci.
Au moment où June se lève pour se couvrir de sa cape, il s’empresse de l’aider et se plaque contre son dos. Elle sent son sexe en érection sur ses fesses, un frisson au creux des reins.
— Ma belle romancière, murmure-t-il à son oreille.
Elle se retourne et il s’empourpre, les lèvres tremblantes.
— Faites-moi confiance, ma petite, et laissez-vous guider par votre désir. Pour l’heure, soyons prudents, ma femme pourrait nous surprendre. Notre résidence principale est à Southampton. D’habitude, je passe la semaine seul ici, mais ce soir elle est à un vernissage dans le coin et ne va pas tarder.
June hoche la tête : que Pop soit marié est pour elle un gage de bonne conduite. Alors qu’il la raccompagne jusqu’à l’ascenseur, il l’embrasse au coin des lèvres.
— Je vous désire éperdument. Mon chauffeur va vous reconduire. À très vite, Juliet !
— Si vous pouviez m’avancer de trois cents dollars, cela m’arrangerait, tente June.
Pop ne rechigne pas. Dans le hall d’entrée, une femme en vison au parfum sucré. Sa femme ?
Lorsqu’elle se glisse dans le lit de leur chambre d’hôtel, Henry ronflote. Les questions se bousculent. Comment lui faire gober l’idée qu’il doit écrire un roman qu’elle signerait, d’autant qu’il ne pourra pas rencontrer Pop ? Au lieu de se torturer, elle décide de suivre son instinct. Au réveil, elle lui apporte une tasse de café et lui relate sa rencontre avec un vieux monsieur loufoque, surnommé Pop, qui lui a fait une cour à l’ancienne.
— Il possède une petite fortune qu’il place en Bourse, mais c’est quelqu’un de cultivé qui a des relations dans l’édition. J’ai failli lui parler de toi. J’ai bien fait de m’abstenir : il cherche plutôt des romancières. Du coup, j’ai si bien bluffé qu’il m’a commandé un roman. Si je lui apporte le début, il me filera trois mille dollars au fur et à mesure de la rédaction. Je compte sur toi, mon Val ! À nous la belle vie en Europe !
— C’est une blague !
— Je n’ai pas pu inventer ça.
— Comment as-tu fait pour qu’il te prenne pour un écrivain ? Cette histoire est surréaliste !
— Je lui ai tapé dans l’œil.
— Je m’en doutais ! Il va vouloir profiter de toi !
— Pas du tout. C’est quelqu’un de bien. Et j’ai été honnête, rit-elle, facétieuse. Je lui ai dit qu’écrire était vital pour moi. J’ai reconnu que la première phrase m’avait souvent bloquée, qu’il m’arrivait de plagier de grands auteurs, pour finir par trouver mon style, un style parlé, naturel.
Miller se plie de rire.
— Je crois m’entendre ! Quelle comédienne !
— Je l’ai fait pour nous, Val. Maintenant, à toi de jouer !
— Je veux bien essayer, mais ce Pop va vite se rendre compte de la supercherie.
— Tu me donneras les clefs ! Un travail d’équipe, quoi !
— Façon de parler !
— Alors, c’est oui ?
— Encore faut-il une bonne idée ! Et je ne suis pas sûr de tenir le rythme.
— Tu as tellement d’énergie, Val. Tu vas y arriver. Pense au beau voyage que nous allons faire. On va enfin pouvoir déménager. D’ailleurs, je vais de ce pas chercher un appartement.
— Tu me mets le couteau sous la gorge.
— Les contraintes stimulent.
Pendant qu’Henry tape frénétiquement sur sa machine à écrire, June l’abandonne pour s’aventurer dans Brooklyn, non loin de l’Amarillo. En ce bel été, les rues sont à la fête. Un gamin lui offre des cerises. Drôle d’impression de revenir là où tout a commencé. Pourvu qu’Henry s’en sorte, qu’il ne perde pas trop de temps à tergiverser, l’occasion ne se reproduira plus, se dit-elle, décidée à le laisser tranquille. Tout à l’heure, lorsqu’il lui a lancé « Profite bien de ta journée », il avait un regard d’enfant émerveillé et elle s’est sentie désarmée. Elle a un peu mal au cœur, le vague à l’âme. Est-ce le café au lait qu’elle a bu ce matin ? Est-ce parce qu’elle appréhende ce qui l’attend chez Pop ? Si Jane était là, elle aurait su trouver les mots qui réchauffent : « Arrête de te prendre le chou ! Tu es bourrée de principes, cette morale à la noix qu’on t’a inculquée. Tu ne mens pas, tu te protèges. » Son silence l’angoisse. June ne veut pas croire qu’elle lui en veuille au point de rompre à jamais, elle qui pardonnait tout. Au Chaudron, personne n’a pu lui donner de ses nouvelles, ni les voisins de son atelier sous les toits, encore moins Florie et les quelques amis qu’elles fréquentaient. Des hommes se pressent devant l’Amarillo. Elle s’enfuit comme on ferme un album photo, se promettant de ne pas lâcher Henry bien obligé d’écrire, pour une fois. En achetant des tranches de gigot et des cornichons, elle pense encore à Pop. Ses seins se gonflent. Elle sait qu’à leur prochain rendez-vous, elle ne pourra pas lui résister.
Dans la soirée, Henry surgit de la salle de bains comme un diable.
— Eurêka, j’ai une idée ! Je vais reprendre Clipped Wings autrement et m’inspirer de mon expérience à la compagnie des télégraphes.
Son projet ? Raconter la vie d’un certain Dion Moloch. Responsable du personnel d’un des bureaux new-yorkais, il est son double. Comme lui, il recrute des télégraphistes, se lie avec certains d’entre eux, les entraîne dans ses déambulations à travers les quartiers de son enfance, en virée nocturne à la fête de Coney Island et jusque chez les prostituées des faubourgs. Parfois, il les invite même à dîner à l’improviste chez sa femme, une mégère qu’exaspèrent les absences et les frasques de son mari.
— C’est Beatrice ? l’interrompt June.
— Je forcerai le trait, elle ne sera pas à son avantage. Je raconterai nos discussions houleuses à la cuisine jusqu’au petit matin. Cela me donnera l’occasion de divaguer sur l’art et le métier d’écrivain. Et je m’amuserai à recréer nos scènes de ménage.
— Formidable, mais n’oublie pas que je suis censée avoir écrit ce livre.
— Ce sera beaucoup plus sentimental que tu ne le crois. Moloch est un gentil. Un Américain moyen. Ce qui le différencie des autres, c’est son nom.
— D’où ça vient, Moloch ?
— D’une divinité païenne du pays de Canaan, qui exigeait que lui soient sacrifiés les enfants de ceux qui l’adoraient. La métaphore de l’écrivain qui dévore ceux qui l’entourent.
— Tout sera autobiographique ?
— Presque. Je réinvente le passé, le noircis, l’enjolive, comme Proust.
— Pop l’adore.
— Dis donc, tu as l’air de l’apprécier.
— J’ai surtout peur qu’il ne découvre le pot aux roses. Il risque de s’étonner de mes connaissances, de mes réflexions sur le métier d’écrivain, de mon regard sur les femmes.
— Il sera épaté !
— Et le titre, tu y as pensé ?
— Ce monde de Gentils ou Moloch. Lequel tu préfères ?
— J’aime bien les deux !
— Je te lis la première phrase : « Dion Moloch avançait, comme un somnambule, parmi les fantômes de Bowery. »
— Superbe ! Quand pourrai-je apporter les premières pages à Pop ?
— Au plus vite. Allez, je m’y mets.
Dix jours plus tard, June attend qu’Henry soit parti pour se poudrer, enfiler sa robe noire et se rendre chez Pop. Rasé de près, en chandail noir, il esquisse ce sourire satisfait des gens qui ne manquent de rien. Lorsqu’elle lui tend le paquet de feuilles, prétendant qu’elle a travaillé jour et nuit, il le pose sur une console, lui sert une vodka orange. Des rayons de soleil se promènent sur les sofas crème, la moquette épaisse. Pop termine son scotch et, dans un long soupir, lui dit qu’il n’a pensé qu’à elle. Puis, d’un geste prompt, il fait sauter le bouton du col de sa robe. Sa bouche sur ses seins, elle n’est que feu. Pop s’y connaît. Ses caresses sont des offrandes, la jouissance, une bénédiction. Après l’amour, il se plonge enfin dans la lecture des pages qui frémissent sous ses doigts. Lève un sourcil, fait la moue, s’esclaffe en se tapant sur les cuisses.
— C’est au-delà de mes espérances ! On est avec Moloch, on le voit, on n’a qu’une envie : le suivre. Je suis fier de vous, vous méritez bien plus que ce que je voulais vous donner !
Discrètement, il fourre dans la poche de sa veste un paquet de billets.
— Je suis ravie que mon texte vous plaise. Vous aurez bientôt la suite ! Moloch, c’est un peu moi. J’ai été télégraphiste, dans une vie antérieure, plaisante-t-elle en se rhabillant.
— Quand vous voulez, ma jolie. J’espère que vous pourrez vous offrir ce qui vous fait plaisir. Vous pouvez tout me dire, vous savez. Rien ne sortira d’ici. Notre aventure clandestine n’a rien à voir avec les liens que nous entretenons chacun de notre côté. Je me doute qu’une belle fille comme vous doit avoir une kyrielle d’amants, peut-être un amoureux.
— J’ai une vie compliquée. Un jour, je vous parlerai de moi, promis.
— Juliet, ce n’est pas votre prénom, n’est-ce pas ? Vous vous appelez June Mansfield.
— Comment le savez-vous ? sursaute-t-elle.
— J’ai des antennes. Je sais aussi que vous êtes mariée à Henry Miller.
June se fige, pâle comme un spectre.
— Il a une certaine réputation à Brooklyn, reprend Pop. On dit qu’il est assez sulfureux, ce qui est tout à son honneur. Tout le monde l’attend au tournant. Et je serai le premier à lui avoir mis le pied à l’étrier. Cela n’enlève rien à notre relation : je suis fou de vous.
June enrage. Pop s’est joué d’elle, l’a démasquée. Alors qu’elle s’apprête à partir, il la retient par la taille.
— Tu restes ici, maintenant ! Tu peux mentir à tout le monde, sauf à moi. Je serai ton mentor, je te donnerai la force d’être toi-même, je te ferai connaître tout ce qui compte dans la City, des producteurs aux galeristes. La seule chose que je te demande, c’est de ne rien dévoiler à Henry. Nous pourrions l’inspirer ! Rassure-toi. Le roman paraîtra sous ton nom et je serai grand seigneur. J’accepterai que tu t’éloignes de moi, à condition que tu reviennes, encore plus désirable.
À cheval sur l’accoudoir d’une chaise, June entortille une mèche de cheveux, se ronge les ongles. D’une main ferme, Pop prend son visage entre ses mains. À cet instant, elle sait qu’elle se soumettra, et qu’il sera toujours là.
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