June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 25 sur 27

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June

Chapitre 25

25

 

Ses nuits sont plus courtes que ses jours. June a appris à lâcher le guidon. Avec Stratford, ils ont loué des vélos et pédalent par les chemins de Central Park. Ils traversent parfois Lower Manhattan, longent l’Hudson River et l’East River. Il leur arrive aussi de franchir le pont de Brooklyn, d’où les mendiants sont maintenant chassés. À l’ombre d’un saule, ils déjeunent d’un pique-nique, bouquinent, font la sieste. Le jour où Stratford s’arrange avec oncle Jack pour qu’elle puisse bénéficier gratuitement d’une chambre à l’hôtel Continental, non loin de son studio, June abandonne le Mayflower et s’y installe. Chacun chez soi.

Avec lui, pas de soucis. D’une pirouette, il relativise tout. Un pneu crevé est réparé en un tour de main. Il évite les casseroles brûlées, ramasse les mégots qui pourraient mettre le feu au tapis, visse le bouchon de la bouteille de lait. Ce qu’elle aime par-dessus tout, c’est le regarder dessiner, comme elle regardait Henry écrire. Alors que de jeunes pousses sortent de terre, les lettres d’Anaïs s’empilent. Elle ne parle que de son psychanalyste qui semble exercer une grande influence sur elle. Au milieu de l’été, enfin une bonne nouvelle. Henry a terminé Tropique du Cancer. Le roman a été accepté par William Bradley, le premier agent à qui il l’a montré. Pas peu fier, il proclame : « Je suis écrivain », oubliant qu’elle y est pour beaucoup.

Ses lettres sont de plus en plus courtes, de plus en plus sèches. Il travaillerait comme un damné, aurait commencé la suite, un second tome qui s’appellera Tropique du Capricorne. Après vingt ans de gestation, et de frustration, il veut « offrir au monde une érection ». Il est en marche, recycle tout : un trottoir mouillé, la palissade d’un chantier, un réverbère. Ne parle que de lui. Aucune question sur sa vie. Elle pourrait crever qu’il ne s’en soucierait pas. Jamais de mots d’amour : il se contente d’un « Je t’embrasse ». Lorsqu’elle lui dit qu’elle a l’intention de revenir bientôt à Paris, il tente de l’en dissuader, soi-disant parce qu’il serait trop occupé, et insiste tout de même pour qu’elle n’oublie pas de lui apporter ses anciens manuscrits de Crazy Cock, comme s’ils étaient les derniers maillons qui le rattachent à elle. Les lui rendre, jamais de la vie ! Pourquoi une telle froideur ? À croire qu’il est amoureux. Elle ne peut imaginer que ce soit d’Anaïs qui la bombarde de lettres enflammées, lui révélant qu’elle a écrit de belles pages sur elle. Alors de qui ? D’une femme rencontrée au Dôme ou à La Rotonde, d’une amie de Richard, de Fred ou de Michael ? C’est elle Mme Miller, elle qui a toujours tout fait pour lui, elle que Val aime à la folie. Personne d’autre. Elle a trop attendu, elle va le retrouver, sans le prévenir, le reconquérir et se débarrasser de l’intruse.

Comment l’annoncer à Stratford ? Pour ne pas le blesser, elle lui explique qu’elle doit repartir à Paris, afin d’aider Henry à négocier son contrat d’édition.

— June, tu n’as pas besoin de te justifier, sourit-il. Tu n’as pas revu ton mari depuis des mois, il faut que tu y ailles. Pour toi, pour lui. Vous avez fait un tel chemin ensemble. Tu as le droit de profiter de son succès. C’est le tien aussi. Je t’offre ce voyage, j’ai confiance en toi, je t’aime.

— Merci ! Tu comprends tout !

Sur le pont du Normandie, elle pense à lui, si large d’esprit, si altruiste, si généreux aussi. En première classe, elle profite de la piscine chauffée, du cinéma et surtout de la bibliothèque où elle emprunte des Simenon qu’elle dévore sur le pont, face à l’océan où, parfois, dansent des dauphins. Arrivée à Paris, elle retrouve l’hôtel Princesse. Le patron l’accueille d’un clin d’œil complice :

— Quelle joie de vous revoir pour la troisième fois chez nous, madame Miller ! Vous avez la 12, comme d’habitude.

Soulagée de ne pas devoir dormir toutes les nuits à Clichy, dans l’appartement qu’Henry partage avec Fred, elle prend un taxi, riant sous cape à l’idée de la tête qu’il fera quand il la verra. Passé la porte de Clichy, la circulation s’intensifie, des livreurs poussent des charrettes de marchandises en tout genre. Des maisons d’ouvriers, des bazars, une population bariolée, un autre monde. Le chauffeur finit par la déposer au pied d’un petit immeuble. Au deuxième étage, deux noms sur la porte : Miller/Perlès. Elle toque. Quelques minutes plus tard, Henry lui ouvre :

— June ! Quelle surprise ! Je ne t’attendais pas si tôt !

— Je peux repartir, si tu veux.

— Tu veux rire. Entre ! dit-il, jetant un coup d’œil inquiet derrière lui, avant de l’étouffer de ses baisers, comme pour retarder le moment où elle découvrira l’appartement.

June balaie du regard la pièce d’où l’on voit le ciel. Tout est bien rangé, comme d’habitude. Il y a un coin cuisine, deux fauteuils et une table en bois sur laquelle sont disposés une superbe machine à écrire, une cartouche de Gauloises bleues, des carnets en moleskine.

— Des cadeaux d’Anaïs ?

— Des petites choses : elle est pleine de bonnes intentions. Elle suit tes conseils, elle prend soin de moi.

— C’est nouveau, le chandail mohair que tu portes ? dit-elle en tâtant la laine.

— J’en avais besoin. On grelotte dans ce bled.

— Elle t’entretient, Anaïs. Pas vrai ?

Sans lui laisser le temps de répondre, elle file dans sa chambre, qui jouxte celle de Fred. Sur le mur qui fait face au lit, sa photo, du temps où elle était actrice… et celle d’Anaïs.

Dans ce désert où le vent du soir balaie le sable, June se protège de la poussière qui s’infiltre partout. Une trahison ! Voilà le mot qui lui vient quand elle pense à ces mois d’hiver passés à Paris. Un jeu de dupes, un rodéo, pire que ça, une corrida qui s’est achevée par la mort du taureau. Sa mort ! Car, le jour où elle a découvert la vérité, la vie s’est retirée, comme la marée. Malgré les années, son mariage avec Stratford, la haine qu’elle ressent pour Anaïs est toujours là, presque autant que l’amour qu’elle éprouvait quand elles se caressaient dans le lit de Clichy. Elle se souvient de son arrivée, des premiers soupçons, de ses tentatives pour savoir ce qui se tramait, jusqu’à la nuit des confidences où, enfin, le rideau s’est levé. De ces Jours tranquilles à Clichy, jaillissent par bribes, venus de mystérieux canaux de son cerveau, les échos des cris et chuchotements qui tambourinent encore à ses tempes.

Un peu benêt, Henry la rejoint, badine.

— Tu as vu : j’ai réuni le portrait de ma bienfaitrice et de ma muse adorée.

June ne se laisse pas gruger.

— Elle est venue ici, Anaïs ? Vous avez couché ensemble dans ton lit, face aux photos, en pensant à moi, peut-être ?

— Qu’est-ce que tu imagines ? Mes rapports avec Anaïs sont ceux de deux écrivains. Nous parlons de nos textes, elle me soumet les siens. Je ne suis pas toujours tendre, je barre les effets de style, les niaiseries. Et puis, elle me verse une rente, elle règle les factures. Sans elle, je serais à la rue. Tu vois, ce n’est qu’une amitié littéraire. Elle ne pense qu’à toi. D’ailleurs, elle a été très déçue de ne pas recevoir de réponse à ses lettres. Tu devrais l’appeler.

June se crispe. Que fait la photo d’Anaïs ici ? Pourquoi est-il si pressé qu’elle lui passe un coup de fil ?

— Je suis si heureux que tu sois là, esquive-t-il. Fred est en déplacement. Tu le verras demain. Tu as fait un bon voyage ?

— Excellent ! Et toi ? Tu vas être publié ! C’est formidable.

Elle attend depuis si longtemps ce moment qu’elle balaie ses craintes pour se réjouir de la publication de Tropique du Cancer, y contribuer aussi. Elle imagine un gros contrat, un succès, des rentrées d’argent, mais quand il précise qu’il n’a encore rien signé et que c’est Anaïs qui l’a mis en relation avec l’agent William Bradley, June explose :

— De quoi se mêle-t-elle ?

— Tu devrais la remercier, elle a été très efficace.

— C’est moi qui vais m’occuper du contrat : je suis une excellente négociatrice. Tu as le manuscrit ?

— Il est entre ses mains. Elle voulait faire une dernière lecture. Demande-lui de te le rendre. Tu as raison, tu plaideras mes intérêts bien mieux qu’elle.

L’abdication soudaine d’Henry lui semble suspecte : il n’a pas l’habitude de céder si facilement. Elle fait mine de ne pas y attacher d’importance, étonnée qu’il lui demande si elle organise encore des expositions à la Roman Tavern, qu’il veuille des nouvelles de Kronski, de Florie. Leur conversation reprend comme s’ils s’étaient quittés la veille. Les coins de Paris qu’il a découverts, ses lectures et ce nouveau roman sur lequel il travaille, long monologue sur son enfance à Brooklyn, les débuts de sa vocation d’écrivain, ses années à la compagnie des télégraphes, la découverte du surréalisme, sa philosophie : mordre la vie à pleines dents et redonner sa place à la sexualité.

À midi, elle appelle Anaïs. Ce drôle d’accent espagnol. Cette voix posée, tout en retenue. Irrésistible.

— June ! Tu es enfin revenue ! Je veux te voir tout de suite. Prends le prochain train pour Louveciennes.

Sur le quai de la gare, Anaïs se jette dans ses bras. Les cheveux lâchés, moins austère, l’œil plus pétillant, elle accueille June dans son salon avec effusion :

— Tu es sublime. Viens t’asseoir près de moi, je vais réchauffer tes mains. Tu m’as terriblement manqué.

Joue contre joue, genou contre genou, les deux femmes reprennent leur conversation mais June est sur ses gardes. Tous ces cadeaux à Henry. Il faut qu’elle en sache plus. Elle commence par la remercier d’avoir été si prévenante.

— C’est tout à fait naturel, se contente de répondre Anaïs.

Puis June tente de la dissuader de s’occuper d’Henry, et se met à le dénigrer.

— Maintenant que je suis revenue, je vais prendre le relais, te soulager de ce fardeau. C’est un ogre. Lorsque nous nous sommes rencontrés, je n’avais aucune confiance en moi. Il a profité de ma faiblesse pour se servir de moi, toujours plus exigeant, plus infidèle aussi. Je l’aimais, je lui ai tout donné, mais quelque chose en moi s’est brisé. Je n’étais plus moi-même, j’ai même été jusqu’à vendre mon corps pour lui. Ce n’est que lorsque j’ai rencontré Jane que je me suis reconstruite. Val me reproche d’être irresponsable et manipulatrice, mais ce sont ses propres défauts. Méfie-toi, il finira par te dévorer et tu ne t’en rendras même pas compte.

— Henry a les travers des artistes. C’est un rabelaisien, mais aussi un homme qui se surestime, sans vraie conviction. Il a sans cesse besoin de stimulants pour se rassurer. Il faut le prendre comme il est. En tout cas, je suis assez solide pour me protéger. J’ai un mari qui m’aime et tu es là.

Face à tant de maîtrise et de sagesse, June se place sur un autre terrain.

— Tu ne crains pas de te retrouver, comme moi, dans les romans de Miller ? Tu ferais un personnage plutôt exotique, ou mieux, le parfait Stavroguine de Dostoïevski, un pousse-au-crime !

— Je t’arrête tout de suite, tranche Anaïs. J’ai été formelle et je lui ai fait jurer de ne jamais parler de moi dans ses livres.

Sans se laisser intimider, June en vient à Tropique du Cancer et lui annonce fièrement qu’Henry l’a chargée de récupérer le manuscrit. Les lèvres pincées, Anaïs s’exécute et lui remet un paquet de feuilles entouré d’un ruban rouge. Alors qu’Emilia s’active en cuisine, elle l’invite à passer à table et la fixe de ses yeux de braise :

— Tu portes ma bague. Moi, je n’ai jamais enlevé ton bracelet, même pour dormir. Tu me fais revivre. Je te ferai connaître par mes œuvres. Je t’aime.

Pour calmer ses ardeurs, June s’apitoie sur elle-même et se dit de plus en plus lasse de la vie qu’elle mène : trop de drogues, trop d’alcool, trop de fumée. Les hommes l’ont abîmée.

— Ils n’ont pas ce pouvoir-là. Tu as gardé ta pureté, susurre Anaïs.

Une larme au bord des yeux, June lui parle du Balafré, du Corse et des autres. Anaïs compatit et s’en prend aux hommes, incapables de se contrôler. Une domination insupportable. « À nous de nous battre, de défendre nos droits ! » proclame-t-elle. Amusée par cette déclaration de suffragette sortie de la bouche d’une femme entretenue, June en rajoute : en avant toutes, pour le droit de vote, de chéquier, d’avorter. Pour l’égalité des salaires, contre la violence que subissent les femmes. Dans le boudoir d’Anaïs, elles boivent du thé au jasmin. Est-elle sincère ? s’interroge June, qui lui répète qu’Henry est un enfant et qu’il ne peut vivre sans elle.

— J’ai beaucoup d’affection pour lui, admet Anaïs.

— Tu ne serais pas un peu jalouse de moi ?

Anaïs s’esclaffe :

— Pas du tout ! C’est toi qui m’émeus, toi seule.

June lui propose alors de venir dîner à Clichy, une manière de la tester en présence d’Henry.

— J’aurais trop peur de nous trahir, mon petit cœur, se défend Anaïs. Je veux te protéger. Henry ne doit jamais savoir notre secret.

Elle lui rappelle alors chacun des instants qu’elles ont passés ensemble, depuis le Grand-Guignol aux Tuileries. June se doute qu’elle a tout relaté dans son journal. En montant dans le train, elle l’imagine prendre des notes afin de ne rien oublier de leurs retrouvailles et espère mieux la sonder, la prochaine fois.

Elle a dormi à l’hôtel Princesse pour pouvoir lire Tropique du Cancer. Au réveil, elle reprend le texte là où elle l’a laissé et découvre la vie d’Henry à Paris, les femmes qu’il s’offre. Germaine et « cette chose touffue qu’elle portait entre ses jambes », Claude et « ses petites fesses rondes », les nichons de Tania. Il l’appelle Mona, pense à elle, même quand il la trompe, ne se souvenant que de son « sourire triste et indéchiffrable, ce sourire vide ». Voilà ce qui reste de moi, peste-t-elle, barrant rageusement des passages. Une heure après, elle est à Clichy et balance à Henry son manuscrit à la figure, avec interdiction de publier le texte en l’état, ce texte qui ne parle que de lui, de ses lubies et des femmes qu’il asticote, bascule, malaxe, chaudes comme de la braise. Elle se sent flouée, le suspecte de lui mentir aussi sur ses liens avec Anaïs. Fou de rage, il fait voler des assiettes, cogne sur la table. Elle le prend au collet, lui crie qu’il n’a été qu’un maquereau et qu’il mériterait d’être en taule. Il serre les dents, avant de déguerpir pour laisser passer l’orage.

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