June
Chapitre 18
18
Alors qu’elle caresse le museau de Monky, ses jumelles à portée de main, au cas où la jeep surgirait de derrière le canyon, June tressaille. Tout s’est joué à ce moment-là, comme si c’était écrit. Le ver était dans le fruit, à croire qu’une séparation n’est que l’aboutissement d’un inévitable processus de désintégration. Pas de coupable, même si chacun cherche à accuser l’autre. Henry a fini par obéir, comme lorsqu’il a démissionné de la Western Union, alors que la séparation lui coûtait pourtant atrocement. Elle l’aimait. Il était son port d’attache. Il n’a pas compris qu’elle voulait lui redonner vie, lui permettre enfin de devenir un grand écrivain. Un vrai, pas un de ces scribouillards qui déballent leur vie privée ! Un créateur ouvert au monde, qui s’engage pour de belles causes et laisse courir son imagination.
Il ignorait qu’il ne reviendrait pas de sitôt en Amérique. Il s’en était allé, lui laissant la plus grande partie de ses documents, y compris ses versions de Crazy Cock. Elle les garde au chaud. Le connaissant, elle aurait dû se douter qu’il avait emporté la dernière et qu’il continuerait à y travailler à Paris. Pour rien. L’éditeur à qui il l’a confiée l’a égarée. Et June reste la seule détentrice de ces manuscrits qui racontent leur trio fatal avec Jane. Ils se trouvent encore dans la malle de gauche de cette pièce qui sent le crottin de cheval. Rien n’y est oublié : de l’arrivée de Jane aux lettres perdues jusqu’à la fuite sur le Rochambeau, y compris la couleur des murs et celle de son fard à paupières. Tout est vrai, mais tout est faux : un torchon ! Elle a failli jeter ces pages par-dessus le pont de Brooklyn. N’en a pas eu le courage. Elle les emportera dans sa tombe.
Fin février 1930, par un matin brumeux, Henry l’a embrassée sur la joue, un baiser si triste qu’elle s’est efforcée de sourire, jusqu’à ce qu’il disparaisse dans l’escalier. Elle s’est penchée à la fenêtre. Il se dirigeait vers le taxi. Sur le trottoir d’en face, Pop le guettait, afin de vérifier qu’il partait, seul. Il avait eu le toupet de venir devant chez eux pour se montrer. Henry ne l’avait jamais croisé. À son allure d’homme d’affaires, il avait dû le reconnaître, s’apercevoir que le boursicoteur n’était pas un vieillard, mais un rival et en déduire qu’elle était restée pour lui. La honte. Elle avait fermé les rideaux. Il lui avait promis de revenir dans un mois ou deux, mais elle avait le pressentiment que, désormais, il y aurait un océan entre eux.
Il voyage sur le Normandie. Elle lui a réservé son billet et a payé d’avance, service compris, une chambre à l’hôtel Saint-Germain-des-Prés, au cinquième étage sous les toits. Il aura de quoi voir venir avec les traveller’s cheques qu’elle lui fera parvenir tous les mois à l’American Express, près de l’Opéra. June l’imagine boire un café au Dôme, à La Rotonde ou au Select, arpenter le faubourg Saint-Antoine, ses ateliers de menuiserie, ses passages où l’on se perd. S’offrir de l’eau-de-vie, du porto, un Pernod, du curaçao en terrasse, alors qu’ici, un flic vous tombe dessus à la moindre goutte d’alcool. Elle le voit remonter le Faubourg-Saint-Denis qui grouille de charrettes et de marchands en tout genre. Au Trou des Halles, il se tapera des tripes à la mode de Caen et de la tête de veau.
En attendant, elle fait porter ses valises ainsi que les malles contenant les papiers d’Henry jusqu’au taxi qui la conduit au pied des bureaux de Pop, un gratte-ciel de soixante étages. Costume beige, cravate rose, cheveux gominés, il en impose, et lorsqu’il ordonne au chauffeur de la déposer à l’hôtel Elegant, elle est grisée. Un groom la mène à la suite 222. Lustres de Murano, salle de bains dorée, salon rococo. Le grand luxe. Ses affaires rangées dans le dressing, elle se fait couler un bain mousseux, se sert du pommeau de douche, jouit, et des larmes coulent. Tout est beau, mais où est le rire d’Henry ?
La voilà prête, même si ses chaussures sont plates, sa robe défraîchie. En bas, le maître d’hôtel la conduit à la table de Pop. Il lui parle placements, actions, polo, golf et elle est dans le Paris des théâtres, celui qu’aime Henry, le burlesque, celui des rues, des prostituées auxquelles il ne résistera pas. Celui des surréalistes aussi, comme le Vieux-Colombier où se donne Un chien andalou de Buñuel. Pop lui demande si Miller a déjà pris contact avec un éditeur. Elle en doute, il n’est pas prêt. À son habitude, elle grignote.
— Tu manges comme un moineau, lui fait-il remarquer. Ne retourne plus à la taverne. Je veux que tu ne te soucies de rien, que tu penses enfin à toi, à ta carrière. Je vais te présenter des amis d’Hollywood.
Une cantate, un adagio, et ils sont dans le grand lit. Pop décrète qu’il a sommeil. Elle ne trouve pas le bouton pour éteindre la lampe de chevet. Trop de lumière. C’est une femme de l’ombre. Elle ouvre la fenêtre, cherchant au loin ce petit point dans le brouillard, ce Chin Lee où Henry lui parlait de Rabelais avec tant de gourmandise.
Un télégramme, un matin. Ça fait plus de six semaines qu’il est à Paris. Il a dû passer à l’American Express et rentrer bredouille. Les mensualités de Pop varient en fonction de la Bourse. Mon amour, tu me manques atrocement. Viens dès que tu le peux. Aimerais changer d’hôtel. Je t’aime. Henry. D’autres lettres suivent, de plus en plus désespérées. Il dormirait souvent sur un banc, devant La Closerie. Grâce à un projectionniste rencontré dans un bistrot, il aurait passé plusieurs nuits dans le bureau du cinéma de Vanves. Même s’il se fait inviter à dîner chez ses amis, il ne mangerait pas à sa faim et serait à bout. Il veut à tout prix rentrer, la supplie de lui faire parvenir cent dollars pour prendre un billet sur l’American French Line, quitte à faire appel à ses parents et à ses amis. June prévient Pop qu’Henry dépérit et qu’elle doit voler à son secours. Il finit par céder et accepte de lui offrir l’aller-retour ainsi que de quoi renflouer Miller.
Gare Saint-Lazare, Henry court vers elle, la couvre de baisers. Un chien fou. Pas si malheureux qu’il le disait dans sa lettre ! Ils ont tant à se dire qu’ils ne savent par où commencer. À l’hôtel, ils font l’amour et elle revit. Lorsqu’elle lui demande s’il a pu écrire, pour lui prouver qu’il ne chôme pas, il lui montre un carnet intitulé The Paris Notebook où il amasse notes et réflexions sur la capitale. Elle est rassurée : pas un mot de Crazy Cock. Les jours suivants, ils font le tour des cafés. Au Dôme, à La Rotonde ou Chez Lipp, les serveurs le saluent, les habitués lui serrent la main, des femmes lui sourient. June s’aperçoit qu’il s’est lié à tout un petit monde qui semble l’apprécier. Ici, il est chez lui, parle presque couramment français et elle se sent une étrangère. Il s’est fait de nouveaux amis : Richard Osborn, conseiller juridique de la National City Bank, Alfred Perlès, surnommé Fred, un écrivain autrichien qui travaille pour le journal le Chicago Tribune où Henry s’est mis à publier des chroniques sous le nom de Wambly Bald. Pop plane telle une ombre entre eux. June se doute que s’il ne lui demande pas pourquoi elle ne reste que quelques jours à Paris, c’est parce qu’il sait, depuis qu’il l’a entrevu devant chez eux, que Pop exige une contrepartie à sa générosité. Et puis, elle le sent bien, il apprécie de plus en plus sa liberté. Tant mieux : il fourmille de projets. Paris sera son terrain de jeux, sa muse. La veille de son départ, ils ne ferment pas l’œil de la nuit, comme s’ils voulaient goûter jusqu’au dernier moment au plaisir d’être ensemble. Et elle se désole de ne pas être avec lui pour son anniversaire. Le 26 décembre, il aura trente-neuf ans.
À peine débarquée à New York, elle s’enferme dans une chambre d’hôtel, sans même appeler Pop. Au bout de deux jours, elle s’en retourne chez sa mère, là où il ne la trouvera pas, là où elle pourra rester au lit la moitié du temps. Son phonographe à portée de main, elle écoute des chansons d’amour. Frances ne sait pas quoi faire pour lui remonter le moral. Peter, qui a enfin décroché un job de barman, lui apporte des fruits, des gâteaux. John et Samuel tentent de la faire rire. Jusqu’aux fêtes de fin d’année, le seul moment où elle retrouve son sourire, c’est lorsqu’elle reçoit des lettres d’Henry. Il se dit très heureux chez Richard Osborn, qui lui prête une chambre dans l’atelier d’artiste qu’il sous-loue 2, rue Auguste-Bartholdi, dans le 15 e arrondissement, avec vue sur la tour Eiffel. Richard lui laisserait même tous les jours dix francs sur la cheminée, de quoi acheter un paquet de Gauloises bleues et des cafés. Henry lui parle aussi de ses lectures, en particulier de L’Amant de Lady Chatterley de D.H. Lawrence.
Un matin, l’air est bleu. June feuillette les premières pages de Crazy Cock, les seules qu’elle aime : « Je veux vivre, balbutia Vanya, éperdue. Je veux vivre. » Et elle se souvient que Jane lui disait : Vis pour toi. Peut-être est-ce cela qu’elle attendait en s’éloignant d’Henry ? Sept ans déjà qu’elle l’a rencontré. Ne plus être à son service, ne plus se salir pour de l’argent. Ni avec Pop ni avec un autre. Ne plus être un personnage de roman, mais June, la vraie June, celle qui voulait être actrice, celle qui a fui avec son amante. Comme Vanya, elle sent « qu’en toute chose sublime ou ignoble, réside une force cachée, une force vitale, tumultueuse, un sens et une beauté dont l’art, aussi noble fût-il, n’est qu’un pâle reflet ». Elle n’a plus rien, mais elle est vivante. Elle a vingt-huit ans.
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