June
Chapitre 26
26
Tous les vaudevilles ont une fin. June a déjeuné plusieurs fois au restaurant avec Anaïs. Elle ne lui a rien cédé et a tout fait pour la déstabiliser, cherchant à débusquer ce qui se passait derrière le paravent. Même à Clichy où Anaïs vient tout de même de temps en temps, en « amie », elle n’a pas pu déceler de signes d’ambiguïté sur son visage ni sur celui d’Henry. Lorsqu’ils discutent de littérature, June se sent exclue, d’autant qu’Anaïs s’oblige à ne rien laisser entrevoir de sa « passion » pour elle. Impossible de se passer de cette « bienfaitrice » qui subvient à tout.
Un matin glacé, elle débarque pour annoncer à Miller que Tropique du Cancer va paraître. June fait bonne figure, afin de ne pas gâcher la fête, et se replie au fond d’un fauteuil. Elle ne quitte plus l’appartement, fume des pétards, se met à picoler, surveillant du coin de l’œil Henry qui corrige son texte, même si la parution n’est pas pour demain. Sans relâche, elle lui rend mille services, cuisine, poste ses lettres, lui achète de l’encre, pour retrouver sa place, redevenir la conseillère, la veilleuse de nuit, l’indispensable, sa femme, et qu’Anaïs ne se mêle plus de rien. Son Val va être publié : elle est si fière.
Malgré ses efforts, il s’agace qu’elle en fasse autant et lui reproche d’être tout le temps là, à l’épier. Alors elle se rebelle, l’injurie, pique des crises de larmes, déçue qu’il ne réagisse pas plus, un sourire narquois en coin. Lorsqu’elle le pousse à bout, reprenant les slogans de suffragette d’Anaïs, il hausse les épaules. Il lui arrive aussi de disparaître des après-midi entiers et elle se torture : est-il rue Saint-Denis, aux Belles Poules ? Sur la Butte ou à Belleville ? Et s’il se rendait à Louveciennes ? S’il complotait avec Anaïs, afin qu’elle reparte à New York, de préférence sans rien forcer, afin que les choses se fassent naturellement ?
Un soir, Henry rentre excédé d’un déjeuner avec Richard Osborn, dont l’ex-maîtresse exige qu’il s’acquitte de sa dette envers elle. June lui fait remarquer qu’il pourrait la rembourser avec l’argent que lui donne Anaïs. La réponse fuse :
— Sûrement pas ! Si tu pouvais mettre une ou deux robes au clou ou faire des ménages, ça me paraîtrait normal : tu ne participes à rien ici.
— Tu n’as pas honte de me traiter comme ça !
June lui jette une assiette à la figure. Il pare le coup, l’attrape par les cheveux. Elle le griffe, le traite de tyran, de goujat, de porc. À cet instant, Anaïs apparaît. Henry ne ferme jamais à clef.
— Calmez-vous ! s’écrie-t-elle. Vous vous détruisez l’un l’autre, bon sang !
Elle se plante devant Henry, le regard noir.
— Tu ne vois pas que June est plus faible que toi ? J’ai entendu ce que tu lui as dit. Tu n’as pas honte ? Tu ne penses qu’à toi, à tes ambitions, à tes intérêts. Tu agis avec un cynisme qui m’effraie.
Fière de prouver à June qu’elle ne le ménage pas, elle en profite pour épingler les écrivaillons obsédés par leur image, prêts à tout pour avoir de bons papiers. June en rajoute, se roule un joint, avale une gorgée de vin.
— Je suis peut-être un salaud, mais je finis toujours par me soumettre aux femmes, déclare Henry en soulevant sa casquette pour les saluer bien bas.
L’atmosphère se détend. Chacun y va de sa critique du milieu de l’édition, des prix littéraires corrompus, des auteurs qui passeront comme la mode des jupes-culottes, des soirées où l’on se pousse du col. À 2 heures du matin, ils sont tous les trois ivres morts. Henry titube, Anaïs délire, June dégueule sur le tapis avant de s’écrouler dans une mare de vomi. Effondré sur le canapé, Henry s’est endormi. Anaïs danse sur un air latino, jusqu’à en avoir le vertige. Lorsqu’elle découvre le corps de June qui gît sur le sol, elle prend peur, tapote ses joues, nettoie son visage et l’enrobe dans une serviette pour la tirer par les pieds jusqu’au lit d’Henry.
June s’assoupit un moment, prend une douche et va se coucher dans sa longue chemise de nuit en lin. Anaïs se dévêt et se glisse sous les draps.
— J’ai visé juste. Je l’ai atteint dans son amour-propre. Tu vaux beaucoup plus que lui, ma chérie. Tu es une belle âme, se félicite-t-elle en écartant le col de la chemise de nuit de l’ancienne entraîneuse pour passer la langue sur le bout de ses seins.
Soudain, les pas d’Henry résonnent dans le salon. June referme un à un les boutons de sa chemise. Le silence se fait.
— Il a dû se rendormir. Il n’a pas osé nous déranger. Il ne veut rien savoir. Nous sommes tranquilles, chuchote Anaïs.
Dans la pénombre, elle tente alors de relever le bas de la chemise de nuit de June :
— Je veux te voir nue.
June gonfle ses joues comme une enfant butée.
— Tu sais, je ne suis pas à l’aise avec les femmes.
— Comme tu veux. Désolée, je suis un peu pompette. On peut discuter, si tu préfères, propose Anaïs qui s’en veut d’avoir été maladroite.
Prise de remords à son tour, June se dit que pour obtenir des confidences, il faut en partie la satisfaire. Elle s’allonge sur Anaïs, lui accorde quelques légers baisers sur le front. Celle-ci lui mordille l’oreille, masse ses pieds.
— Je t’en prie, insiste-t-elle, déshabille-toi, je veux embrasser ton corps, perdre la tête avec toi.
— Il n’est pas assez beau. J’ai peur de te décevoir, dit June en se redressant.
Elle en a assez de cette comédie. Il est temps qu’Anaïs s’ouvre, qu’elle déballe enfin sa liaison avec Henry. Il ne peut en être autrement. Sinon, comment expliquer sa présence perpétuelle à Clichy, son admiration béate pour lui, ses dons sans limites, mais aussi les revirements et les accès de froideur d’Henry ? Malicieuse, June lui glisse :
— Est-ce que tu trompes ton mari ? Dans une de tes lettres, tu me disais que tu étais tombée amoureuse de ton psychanalyste. Allendy, je crois ?
— Ce qui se passe entre nous est très étrange, en effet. Je lui confie tout, même les choses les plus intimes : ma vie sexuelle, mes rêves, mes fantasmes, et je sens que ça l’excite. Je suis terriblement attirée par lui. Je serais même prête à tout perdre pour lui. Penses-tu que j’ai raison, toi qui l’as toujours fait pour Henry ?
June rebondit, toute douce :
— Je ne te le conseille pas. Tu n’es pas comme moi, tu es une véritable artiste. Une des rares femmes qui puissent exercer de l’influence sur Henry. Il a besoin de ton regard, de ta force, de ta générosité. Si tu savais combien je te suis reconnaissante de ce que tu fais pour lui.
Avec une bonne dose de mauvaise foi, elle se moque de la virilité d’Henry. Une tactique qui devrait obliger Anaïs à la contredire et à lui faire des aveux.
— Henry et moi, c’est une vieille histoire. Nous ne couchons presque plus ensemble. Je ne trouve plus de plaisir avec lui. Il est même de plus en plus défaillant. L’avantage, c’est que je ne suis plus jalouse. En partie, grâce à toi. Et je vais t’en donner la preuve. Je comprendrais tout à fait que tu puisses aimer Henry. Je te l’autorise même et je ne lui en voudrais pas non plus. Cela n’enlèvera rien à ce que je ressens pour toi. Nous formerons un trio, bien plus solide que celui que nous avons connu avec Jane. Et pendant mon absence, je serais rassurée qu’il soit entre de bonnes mains et qu’il cesse de courir les filles…
Anaïs bat des cils.
— Ma chérie, je ne m’attendais pas à une telle indulgence de ta part. Puisque tu me fais confiance, je t’avoue que, la première fois qu’il est venu à la maison, je suis tombée amoureuse de l’esprit d’Henry. Le soir du dîner avec vous, j’ai eu un coup de foudre pour toi et j’ai été sincère. Mais, après ton départ à New York, nous nous sommes écrit, Henry et moi. Et puis, Hugo nous a invités au restaurant. C’est là qu’Henry m’a regardée autrement. Je me suis mise à danser la rumba. Il me fixait, fou de désir, m’a forcée à le suivre dans un salon du bistrot et s’est jeté sur moi avec sauvagerie.
Anaïs lance un regard inquiet vers June, en quête de son approbation. Tentée de la gifler, celle-ci ne pipe pas et l’encourage de la tête à poursuivre. Anaïs cherche à minimiser sa confession, à la rendre naturelle. Elle évoque les jours passés à Clichy et à Louveciennes, pendant l’absence d’Hugo. Raconte en riant qu’Emilia a même réussi à éviter qu’il ne les découvre dans le lit conjugal en rentrant de son voyage d’affaires, lui demande conseil :
— J’ai réussi à entourlouper Hugo lorsqu’il a découvert mon carnet secret, mais j’ai beau ruser, il sent bien que je lui échappe. À ton avis, comment lui cacher cette liaison ?
Le mot de trop. June se pince pour ne pas crier. Elle ne veut plus rien entendre et décrète qu’elle est épuisée. Il est 4 heures du matin. Les deux femmes finissent par s’endormir. À leur réveil, Anaïs s’empresse de s’habiller et tente de s’éclipser. Trop tard, Henry est déjà levé.
— Hello, les filles ! lance-t-il en leur proposant du café.
— Nous avons bien dormi, bâille Anaïs, l’air le plus naturel possible.
June termine sa tasse et la fusille du regard.
— Dès que je suis arrivée, plusieurs choses m’ont alertée : ce chandail, cette machine à écrire, ta photo. J’ai vite compris que tu occupais le terrain. Tu avais besoin de frissons et d’extase. Nous te fascinions, tu enviais le désir que Val me portait. Et tu as voulu t’approprier ce qui lui plaît tant chez moi. Durant des heures, tu m’as observée, scrutée, testée. Tu as fait ma conquête, comme un homme. Tu m’as ensorcelée, hypnotisée, afin de me posséder et de devenir mon double. Peu à peu, tu as réussi à me singer, telle une mauvaise actrice. Dès que j’ai eu le dos tourné, tu es entrée en scène et il ne t’a pas été difficile de te donner à Henry. Non par amour pour lui, mais par ambition, pour devenir l’inoubliable passion du grand écrivain, le témoin de notre trio, y puisant de quoi alimenter ton journal. Ton seul désir est que la postérité ne retienne que toi. Figure-toi que je n’étais pas dupe de ton stratagème, de ta manière de m’aveugler par des lettres, des serments et des cadeaux. Et je suis entrée dans ton jeu, afin de t’arracher des aveux. Il m’a fallu attendre cette nuit pour que tu finisses par te déculotter. Je vais te dire le fond de ma pensée, tu peux coucher avec Val, mais tu resteras toujours une intrigante, froide et intéressée. Une femme entretenue par son mari banquier.
June se tourne alors vers Henry, avant de les mitrailler.
— Vous n’êtes que des traîtres, tous les deux ! Je vais vous laisser tranquilles, puisque c’est ce que vous voulez. Vous y gagnerez la gloire, mais j’espère qu’un jour, vous aurez mauvaise conscience de m’avoir bernée, bafouée, truandée jusqu’à la moelle !
— June ! Tout est faux ! se défend Henry. Il n’y a rien entre Anaïs et moi, je te le jure.
— J’étais ivre hier soir, ajoute Anaïs. Tu te fais du mal. Ce n’est pas parce que j’ai flirtaillé avec Henry que tu dois nous abandonner. Je t’aime. Nous pourrions vivre heureux tous les trois. C’est même toi qui le souhaitais.
— Jamais ! Je vais te dire la vérité. Tu es laide, machiavélique, fourbe, fielleuse. Tout est artifice chez toi. Tu couches avec tout le monde, Val, ton cousin, ton psy. Pourquoi pas ton père ? Tu ne ressens rien, ton corps n’a pas d’odeur. En désespoir de cause, tu t’escrimes à éprouver des sensations fortes, mais rien ne résonne en toi, car tu n’es qu’une momie.
— Arrête June, tu es complètement folle ! gueule Henry, qui tente de la faire taire en lui plaquant une main sur la bouche.
June lui bourre les côtes de coups de poing en le narguant :
— Je te souhaite bien du plaisir ! Vous formez un beau couple ! Méfie-toi, Val, Anaïs est un vampire. Elle va te sucer le sang et t’obliger à gagner toujours plus. Madame a des goûts de luxe. Même si tu arrives à vendre tes foutus bouquins, tu auras du mal à rivaliser avec le train de vie que lui offre Hugo. Je me suis sacrifiée pour toi, mais tu n’es qu’un écrivain raté. Tu ne seras jamais Dostoïevski !
D’un bond, Henry attrape le bras d’Anaïs et la tire vers la sortie.
— On fiche le camp ! Je ne reste pas avec une hystérique.
June pâlit, poupée de chiffon. Anaïs la couve alors d’un regard hypnotique.
— Ma pauvre chérie. Tu peux me dire les pires horreurs. Elles ne m’atteindront pas. Je te plains. C’est toi qui te retires du jeu.
— Je vais me retirer, et tout de suite. Adieu Anaïs. Salut Henry ! Maintenant, tu as le dernier chapitre pour ton putain de livre !
Là-dessus, elle dévale l’escalier.
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