June
Chapitre 4
4
Au ranch, June tente de s’assoupir, bercée par le ronronnement d’un ventilateur qui lui rappelle le bruit des moteurs des paquebots sur lesquels elle a traversé l’Atlantique. Depuis sa chute, elle souffre d’insomnie, cherchant de la fraîcheur, joue contre l’oreiller. Si elle ne devait pas monter la garde ce soir, elle s’endormirait pour toujours. N’a plus envie de se lever, de se laver. L’odeur de la bouillie au maïs de Peter et du crottin lui donne la nausée. À travers ses cils, lui apparaissent les chambres de son enfance, celle du chalet en bois, fenêtres ouvertes sur la forêt, celles de l’ancienne maison de ses parents à New York dont on fermait les volets à la tombée de la nuit, de crainte des voleurs. Il y a toujours eu en elle une petite fille triste qui a appris à sourire et à se battre. Une enfant solitaire qui attendait le baiser du soir de sa mère, une jeune fille profanée. Telle une rivière souterraine, la tristesse coulait en elle et l’eau débordait sans prévenir, selon les caprices de sa météo. Le bonheur n’y changeait rien. Elle se souvient d’un de ces reflux inattendus, alors qu’elle venait de rencontrer Henry. C’était arrivé après une soirée avec Florie. Elle l’avait entraînée au Remo, un cabaret où l’on jouait des airs de Fletcher Henderson et de Louis Armstrong. Des affaires s’y tramaient. Malgré les lois en vigueur, on picolait sec. Florie lui avait présenté le propriétaire, surnommé le Balafré, à cause d’une cicatrice qui lui mangeait la joue. Le lendemain, elle avait rejoint Henry à La Pagode. Ils avaient bu du thé, beaucoup ri. La chaleur s’était abattue sur New York. Elle était rentrée chez elle dans la soirée quand elle avait eu l’impression que sa tête explosait, comme si elle avait reçu un coup de carabine, et s’était alitée pendant sept jours, ne sortant de sa chambre que pour grignoter à la cuisine. Une araignée semblait s’être nichée dans son crâne, des éclairs le traverser. Entre deux lessives, Frances tentait de la secouer, Wilhelm lui rappelait les bons moments en Roumanie. Les marches dans les forêts d’où surgissaient parfois des ours, la pêche dans un lac d’eau si pure qu’on en voyait le fond, et la neige, par paquets, qui ensevelissait le chalet. Ses frères lui proposaient de jouer aux cartes ou aux dames. Elle voguait dans le courant sans pouvoir atteindre la berge. Un matin, elle s’était sentie mieux. Le soleil était au zénith. Les draps claquaient dans la cour. Des gosses jouaient au ballon. Elle était descendue passer un coup de fil à Henry et lui avait avoué qu’elle avait eu un sacré bourdon. Il l’avait aussitôt invitée à déjeuner. Elle était sauvée.
June arrête le ventilateur, éternue plusieurs fois de suite et crache dans le lavabo en grommelant :
— Henry n’a jamais su ce que je venais de traverser, ni ce que j’ai vécu, la nuit, durant ces années de démence, alors qu’il n’était qu’un écrivaillon.
Pourtant, ce jour-là, elle avait levé le voile sur sa famille, par le truchement d’un des amis de longue date d’Henry, le docteur Kronski, qui avait eu le mérite de la pousser dans ses retranchements. Et il avait enfin su pourquoi elle lui avait extirpé cinquante dollars.
En jupe corolle à pois assortie à son rouge à lèvres, elle attend impatiemment Henry à une table. Lorsqu’il surgit, dans son immuable veste de velours, un grand blond l’accompagne, les cheveux coupés en brosse, une bouille d’étudiant attardé.
— Je viens de tomber sur ma vieille branche, dit-il en l’embrassant. On se connaît depuis des lustres. Bill Kronski vivait dans mon quartier. Bill, je te présente June Mansfield.
— Ravi de faire la connaissance d’une aussi jolie femme, jette Kronski, en écarquillant les yeux. Je ne vous dérange pas, j’espère ?
— Les amis d’Henry sont mes amis, on peut se tutoyer, non ? propose June, qui aurait préféré déjeuner seule avec Henry.
Kronski est une sorte de Gargantua. Il engloutit un plat de spaghettis en racontant ses longues études de médecine et ses expériences de vivisection, assaisonnées de blagues de carabin. June commence à s’en lasser lorsqu’il interpelle Henry.
— Vous êtes faits l’un pour l’autre, même si tu n’es pas digne d’une beauté pareille, mon vieux cochon.
— Moi, je crois en lui, proteste June. Il a un talent fou. Je lui ai même conseillé d’écrire des romans.
— Méfie-toi, ma belle. Je le fréquente depuis longtemps, Henry cache son jeu, il déteste les contraintes. Si tu veux qu’il devienne écrivain, il te faudra le forcer, ou il se dérobera.
— Je n’oserai jamais. Écrire est un acte trop intime.
— On voit que tu es amoureuse ! J’espère que tu ne déchanteras pas !
Trop fragilisée par sa semaine de déprime, June ne peut supporter le portrait que Kronski fait d’Henry. Non seulement il le voit comme un paresseux, mais aussi comme un égoïste, capable de cruauté. Elle le défend avec ardeur :
— Je connais encore mal Henry, mais avec moi il n’est que bonté. Je ferai tout pour le rendre heureux et qu’il puisse écrire en paix.
— Tu es adorable. Un peu naïve aussi, peut-être, ironise Kronski.
Piquée au vif, June file aux toilettes où elle pleure comme une fontaine. Kronski dit n’importe quoi. Henry n’est pas ce qu’il croit. Elle se sent déjà portée par une belle cause à défendre : faire naître l’écrivain.
Lorsqu’elle retrouve les deux amis, elle devine qu’ils ont parlé d’elle et est soulagée qu’Henry décide de lever le camp. Alors qu’ils se dirigent, main dans la main, vers Brooklyn, il s’en prend à Kronski. Il l’a trouvé d’une grossièreté à faire péter les vitres et reconnaît que, pendant son absence, il lui a posé toutes sortes de questions sur sa famille.
— Je me suis aperçu que j’ignorais tout. Je n’irai pas jusqu’à leur faire une demande en mariage, mais je serais très heureux de rencontrer tes parents.
Sans hésiter, June lui répond qu’elle ne le souhaite pas. Elle se sentirait gênée. Elle a honte de ses frères. Des boulets ! Son père est trop malade, un grand blessé qui lui a demandé ces fameux cinquante dollars pour payer l’électricité du foyer. Elle est prête à se prostituer pour éviter qu’il ne meure de faim. Henry la raisonne, lui conseille de ne pas aller jusque-là. Quand il insiste pour savoir s’il peut tout de même prendre un café avec sa mère, June s’assombrit. Enfermée dans ses mensonges, elle lui fait croire que Frances n’est que sa belle-mère, une poivrote qui traite Wilhelm comme un moins-que-rien. La peur qu’il ne découvre ses origines juives resurgit aussi et, avec elle, le dégoût pour l’antisémitisme qui gangrène New York. Henry lui-même ne s’est-il pas plaint d’avoir dû quitter le quartier de sa petite enfance à cause des exilés juifs ?
Un orage éclate. Ils s’abritent sous l’auvent d’un boucher. La pluie et les baisers d’Henry lui font oublier sa semaine cauchemardesque. Pour lui, elle veut toujours rester la garçonne fière et envoûtante du dancing. Il la soulève de terre et lui dit qu’il l’aime comme elle est. Après le déluge, ils cheminent en direction de son immeuble et June retrouve sa gaieté. Elle lui raconte les spectacles du théâtre en plein air d’Ulmer Park auxquels elle assistait enfant. À l’époque, Henry n’habitait pas loin. Lui aussi avait été émerveillé par les trapézistes, les magiciens et les acrobates. C’est même à ce moment-là qu’il a voulu devenir clown.
Un escalier aux marches branlantes. Six étages. Comme chez Florie. Elle est un peu essoufflée lorsqu’il tourne la clef d’une porte en bois vert, avant d’entrer dans l’appartement qu’il sous-loue. Des rayons de soleil jouent sur les murs défraîchis et les piles de livres d’une pièce qui lui ressemble. Tout est en ordre, disposé avec soin. Un fauteuil au coussin défoncé gît près d’un poêle et d’une tablette sur laquelle est posée une machine à écrire de location. Étonnée qu’il ne possède pas de bureau, elle lui demande où il travaille. Il lui dit que la tablette fait l’affaire, avant de lui montrer la minuscule cuisine, sa chambre, où il y a à peine la place pour un lit, et la salle de bains dont il est fier, avec une douche à bonne pression. Ils s’embrassent passionnément et il la déshabille pour faire couler de l’eau sur ses seins qu’il dévore à pleine bouche. Ses lèvres, ses épaules, son sexe : elle est toute à lui. Après l’avoir frottée avec une serviette, il l’allonge sur le lit et ils s’aiment comme des fous.
— Et maintenant, buvons à nous ! claironne-t-il, en débouchant une bouteille de vin achetée sous le manteau à un revendeur. Notre nouvelle vie commence ! Nous ferons le tour du monde et nous nous marierons ! Depuis que je t’ai rencontrée, ma vie a changé. J’étais un vagabond, je suis le prince de Brooklyn !
— Moi aussi j’aimerais partir loin avec toi, loin, très loin, dans une ville où nous serions libres. Désormais, je t’appellerai Val, le diminutif de Valentine, ton deuxième prénom. C’est poétique, Val, tu ne trouves pas ?
— Je me suis fait appeler Henry parce que je déteste mon nom de naissance, Heinrich Valentine. Mais Val, ça me plaît bien ! Et toi, June Mansfield, c’est ton nom d’origine ?
— Je suis née Juliet Smerdt. Comme toi, j’ai eu envie de changer, dit June qui en profite pour lui parler de son enfance en Roumanie et de l’exil de sa famille.
À l’instant où elle pose son verre, elle remarque une photo sur le rebord de la fenêtre. Une blonde à la plage, tenant une enfant par la main.
— Ta femme et ta fille ?
— Un cliché qui date.
— Tu es marié, je le sais depuis le début, Florie me l’a dit. Tu vois encore ta femme ?
— Je veux divorcer, c’est pour ça que je crèche dans ce trou à rats, mais il faut que je ménage Beatrice. Elle est terriblement jalouse, si tu savais. Elle me fait de ces scènes ! Je ne serais qu’un flemmard, un lâche, un fumier.
— Charmant ! Et ta fille, tu t’en occupes bien ? Quel âge a-t-elle ?
— Elle s’appelle Barbara, elle a quatre ans. J’essaie de la voir une fois par semaine mais elle est souvent chez une copine. On dirait que Beatrice fait exprès de me priver d’elle.
— Alors quand tu y vas, ça veut dire que tu restes seul avec ta femme ?
— On discute du divorce, il faut bien que je la voie pour la convaincre que c’est la seule issue.
— Tu parles ! Tu couches encore avec elle, c’est ça ? s’emporte June, qui se lève d’un bond pour attraper son chapeau.
Henry la retient par la taille.
— Mon amour, reste ! Tu ne comprends pas. Il n’y a plus rien entre nous. J’ai pitié d’elle. L’autre jour, elle m’a supplié de ne pas l’abandonner. Elle pleurait, elle s’est agrippée à moi. Ça m’a dégoûté. Je t’aime. Tu es la femme de ma vie.
À la recherche d’un peigne, June fouille dans le placard de la salle de bains et tombe sur un peignoir rose qu’elle enfile aussitôt. Il la regarde, médusé.
— Le peignoir de Beatrice. J’ai dû l’emporter par mégarde.
— Je suis ta femme, non ? Maintenant, assieds-toi devant ta tablette et écris. Je veux te voir à l’œuvre.
Henry s’exécute et tape : Mon amour. Elle se penche sur le bois de la tablette, y pose un baiser.
— Je me souviendrai toujours de cette pièce où tu as commencé à écrire. Je voudrais la transposer partout où nous irons, qu’elle devienne un musée, un mausolée.
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