June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 1 sur 27

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June

Chapitre 1

1

 

La nuit tombe sur le désert. Les ombres s’allongent. La ville au loin vacille et palpite encore. Des cow-boys galopent sur des chevaux blancs dans les bourrasques qui rugissent, soulevant la poussière et les toits des cabanes, ces ghost houses où l’on entend encore siffler les balles des chercheurs d’or. Les cavaliers approchent, à cru sur leur monture où crame un steak saignant. Là-bas, une jeep zigzague entre les canyons, à la recherche d’une âme qui vive. Annette et James, son mari, sont peut-être à bord, venus lui voler ses malles, pleines de lettres et de manuscrits d’Henry.

Depuis deux ans, June vit dans le ranch de son frère, Peter. Lui qui n’a jamais rien fichu, lui qu’elle a entretenu pendant des années comme le reste de sa famille, élève à présent des chevaux et organise des balades pour les rares touristes qui visitent ce coin perdu d’Arizona, où ne poussent que des cactus et quelques arbres aux doigts décharnés. Elle n’a plus la force de se lever tant sa hanche la fait souffrir. Les douleurs se ravivent, séquelles de multiples fractures. C’était à l’hôpital psychiatrique de Pilgrim State. Sous l’effet d’un électrochoc, elle s’était brisé les os en tombant de la table d’opération. Une chute aux origines lointaines, un malheur dont elle espère être enfin libérée.

Les chevaux hennissent. Sa main cherche à tâtons sur la table de chevet l’exemplaire de Sexus qu’Henry lui a dédicacé. Elle tourne les pages jaunies et retrouve cette phrase qui toujours lui fait monter les larmes aux yeux : « Je l’aime cœur et âme. Elle est tout pour moi. » Ne plus relire La Crucifixion en rose. Elle n’est ni Mara ni Mona, l’ange noir d’Henry, celle qui lui a offert l’enfer et le paradis, ni Julia ou Judith, les pseudos d’actrice qu’elle se donnait lorsqu’elle jouait Schnitzler ou Strindberg à Broadway, ni Juliet Edith Smerdt, ce nom de naissance qu’elle a renié afin que personne ne sache qu’elle était juive, encore moins Mme Miller ou Mme Corbett. Elle restera June Mansfield, parce qu’elle l’a choisi, en hommage à Katherine Mansfield, dont elle aimait la poésie.

La jeep a disparu. Était-ce celle d’Annette et de James ? Ils lui ont écrit qu’ils arriveraient aujourd’hui. Sans doute se sont-ils perdus. Sur les conseils d’Henry, ils lui ont rendu visite à l’hôpital psychiatrique où Peter l’a fait enfermer, lorsqu’elle a balancé sa télé par la fenêtre et écrasé un chien. Annette a tout lu d’Henry, c’est l’une de ses vieilles amies. Déjà, à l’époque, elle voulait récupérer ses papiers, des textes qui, paraît-il, seraient d’un intérêt majeur. June a prétendu que tout avait été perdu lors d’une inondation. Annette ne l’a pas crue. Henry a dû la prévenir qu’elle avait tendance à dissimuler les choses, à les travestir, à se métamorphoser. Dieu sait si ses mensonges ont été ses alliés, ses sauveurs, elle qui se les fabriquait sans scrupule, pour survivre, telle une enfant qui a besoin de protéger son monde imaginaire. Dieu sait si Henry a tenté de percer son mystère, jonglant avec le vrai et le faux. June, son obsession, son fantasme, un personnage de roman. Une vie pleine de blancs à remplir ou à laisser intacts, qu’importe, l’écrivain est un mystificateur.

Les deux malles au pied du lit, ils ne les auront pas. June a tout prévu. La paire de jumelles pour les guetter, le fusil de Peter sur le bord de la fenêtre pour leur tirer dessus. Son ultime vengeance, son bras d’honneur. Si seulement elle avait su écrire, elle aussi ! Elle aurait donné sa version des faits, depuis sa rencontre avec Henry dans un dancing de New York, en 1923, jusqu’à l’implosion du trio sulfureux qu’ils ont formé avec Anaïs Nin. June aurait raconté la misère, la bohème, les voyages et la grande saison de la nuit. Elle serait revenue sur le moment où elle a convaincu Henry d’arrêter ce travail absurde à la compagnie des télégraphes, se sacrifiant afin qu’il se consacre à l’écriture, alors qu’il n’écrivait pas une ligne, et celui où elle l’a poussé à partir à Paris, cette Ville Lumière dont elle était tombée amoureuse. Elle tente d’attraper au vol les images qui passent comme des nuages, lorsque, dans la pièce d’à côté, Peter se met à gratter sur sa guitare un air de Sidney Bechet, celui qui résonnait ce soir d’été, au dancing Amarillo de Broadway, sur la 46e, à Times Square, ce quartier de fête perpétuelle où la vie des théâtres se concentre sur une seule rue.

Elle a vingt et un ans. Elle tourbillonne, swingue, se déhanche sur le rythme endiablé d’un hot jazz, se fichant des couples qui gesticulent sur la piste et des types dégoulinants de sueur qui se frottent à elle, le temps d’un slow, pour quelques cents. Que ce soit du black bottom ou du lindy hop, elle se laisse porter par la musique, pour oublier ce qu’elle fait là et se brûler les ailes. Il y a foule à l’Amarillo, qu’on appelle aussi le Wilson’s Dancing, immense salle où elle se rend plutôt en fin de semaine, depuis quatre ou cinq ans. Entraîneuse, elle avait rêvé mieux, ne serait-ce que de décrocher un petit rôle au théâtre, pourquoi pas dans une comédie musicale ? Pas le choix. Sans elle, ses parents et ses frères dépériraient.

La musique s’arrête. Elle essuie son front du revers de la main. Du boulevard retentissent les sirènes angoissantes des voitures de police et des ambulances. Sous son tailleur de velours bleu nuit, June est nue. Si belle que les hommes et les femmes se retournent sur son passage. Un basané aux cheveux gras lui tend le ticket qui donne droit à une danse. Vingt-cinq cents, pas cher payé. Alors qu’il l’embarque dans un tango commandé aux musiciens, elle espère qu’il n’essaiera pas de la tripoter dans un coin. Ici, ils sont nombreux, les veufs et les célibataires sur le tard qui paient pour avoir l’illusion de rajeunir au bras d’une de ces taxi dancers capables de les regarder autrement, de les flatter. Il y a des Portoricains, des Chinois, des Juifs, des Européens, des riches et des fauchés. June est leur reine.

Un piano mécanique s’époumone. Une grappe de filles jacassent dans la fumée du tabac brun. Tandis que le basané lui serine des compliments, le regard de June se pose sur un homme dont les yeux noirs percent l’obscurité derrière des lunettes en écaille. Il est mince, la trentaine, le crâne à peine dégarni. Une cigarette se balance entre ses dents laiteuses. Plus grand qu’elle, il lui sourit, un sourire extatique qui la trouble. Il a l’air d’avoir peur qu’elle passe son chemin, suspendu à ses gestes, subjugué par sa grâce. Elle finit par s’avancer vers lui, souple et aérienne, le port du cou altier, le visage d’une blancheur de craie aux joues rondes et enfantines qu’illuminent des yeux verts d’un éclat hypnotique. Elle est coiffée à la garçonne, les cheveux blond blé tirés, une raie de côté. Au moment où elle s’approche de lui, où ses lèvres s’entrouvrent, il baisse la tête, comme s’il voulait s’excuser de la déranger, craignant de la décevoir. Il tremble tellement, tétanisé, presque électrisé, qu’elle se demande s’il n’est pas drogué.

— C’est la première fois que tu viens ici ? lance-t-elle.

Il se redresse, sidéré qu’elle l’ait élu, et lui dit que, jusqu’à présent, il n’avait pas osé entrer ici, mais qu’il s’assied souvent sur les marches du théâtre d’en face pour contempler le dancing et la guirlande de lanternes rouges, allumées même dans la journée.

— Tout à l’heure, je me sentais frais et dispos et j’ai sauté le pas. J’ai bien fait ! Je ne m’attendais pas à tomber sur une fille aussi canon que toi !

Étonnée qu’il soit soudain si gai, June se laisse attendrir par ce quelque chose de féminin et de sensuel qui émane de lui.

— Tu veux danser ? dit-elle en tirant nerveusement sur sa cigarette.

— Je danse comme un pied et je n’ai pas pris de ticket.

— Je t’invite. Je vais t’apprendre le lindy hop. Tu te laisseras guider.

Sans attendre sa réponse, elle prend son bras et l’attire sur la piste où elle tournoie, amusée de le voir gigoter comme un pantin. Alors que les musiciens jouent du blues, il l’enlace et lui glisse à l’oreille :

— Tu es irrésistible. Si j’avais du pognon, je te réserverais toutes les rumbas de la soirée. Je paierais même une fortune pour que tu quittes cet endroit pourri.

— Dommage, j’ai toujours rêvé de rencontrer un millionnaire !

— Je le suis presque ! Je suis le roi de l’emprunt. Il paraît que j’inspire confiance !

La tête au creux de son cou, June s’enivre de son parfum ambré, de sa voix rauque. La sienne est grave, vibrante et profonde, une voix ensorcelante.

— Tu n’aimerais pas faire autre chose ? reprend-il, la serrant contre lui.

— Faut bien que je gagne ma croûte ! Si j’en avais les moyens et le talent, je monterais sur les planches. J’adorerais jouer Mademoiselle Julie, de Strindberg. Je suis l’ange de la tentation ! clame-t-elle, en ouvrant les bras, telle une mouette prête à s’envoler.

— Henriette finit mal. Fais attention !

— Tu connais ?

— Je suis plus cultivé que j’en ai l’air !

— Tu as lu Dostoïevski ? Moi, j’en suis folle.

Henry esquisse une révérence.

— Je me prosterne à vos pieds, fille du ciel, ange égaré ! Si j’ai lu Dostoïevski ? Il est mon dieu. Je l’ai découvert dans le métro, à seize ans. Je me suis mis à lire Le Joueur, j’étais en transe et j’ai raté dix stations. Depuis, j’ai dévoré tous ses livres. Un vrai possédé !

— Dis donc, ça me change des autres types. Ils sont tellement ignares !

À l’instant où Henry tente de l’embrasser, Florie la tire par la manche. Une fille bien en chair, Florie, les seins accueillants, le cœur sur la main, chez qui June se réfugie les nuits où son amie ne fait pas monter de clients dans son deux-pièces.

— On t’attend, insiste-t-elle, la pressant de la suivre.

— Tu ne veux pas plutôt qu’on aille prendre un verre ? On a à peine eu le temps de causer, se plaint Henry, aussi triste que s’il la perdait à jamais.

— Désolée, j’ai des obligations, jette June.

Elle lui échappe pour se faufiler jusqu’au bout de la piste. Là-bas, un moustachu cravaté l’attend pour une valse – tout ce qu’elle déteste – payée trois fois son prix. Raide comme un passe-lacet, il la fait pivoter par saccades, lui imposant son tempo. Dès qu’elle s’en libère, elle part à la recherche d’Henry. Il a disparu parmi la foule, et la salle ressemble à un carnaval de fantômes grimaçants.

Dans le métro qui la ramène vers le Bronx, elle regrette de lui avoir faussé compagnie si vite. Elle a aimé son œil rieur, sa fougue, son esprit, sa douceur aussi. Il semble croquer la vie. En même temps, elle a l’intuition qu’il est sacrément à la dérive et qu’elle pourrait lui redonner espoir, sans s’avouer qu’elle n’attend qu’une chose : être elle-même arrachée à la mélancolie qui l’envahit ces derniers temps, cette intruse qui débarque à l’improviste. Seul l’amour pourrait lui faire barrage. Un homme qui lui ouvrirait un nouveau monde, avec qui elle partagerait sa passion pour la littérature et le théâtre ; celui dont elle a toujours rêvé, celui qu’elle aimerait à la folie, à l’opposé de l’ancien boxeur avec qui elle a eu une aventure sans lendemain, il y a peu, un gars lourd et brutal, un pois chiche dans la tête. Henry serait-il celui-là ? Quoi qu’il en soit, un type qui aime Dostoïevski ne peut pas être mauvais.

Au bout de la ligne, elle descend à Locust Point, la station la plus proche de la bâtisse en brique de ses parents, là où elle s’était juré de ne plus jamais remettre les pieds le jour où elle avait abandonné le lycée et claqué la porte de la maison, à l’âge de seize ans, après une violente dispute avec sa mère. Entre les deux femmes, les choses s’étaient dégradées. Frances n’a jamais été tendre. June se souvient qu’enfant, elle la repoussait lorsqu’elle se fourrait dans ses jupes. Jamais un baiser ou un compliment, plutôt des leçons de morale. Après la naissance du petit dernier, sa mère s’était laissée aller. De plus en plus épaisse, les joues couperosées, portée sur la boisson, cette femme d’origine hongroise, élevée à la dure, avait envié l’affection que son mari portait à sa fille, et n’avait cessé de le rabrouer. À l’adolescence, June avait décrété qu’elle ne l’appellerait plus maman mais Frances. Elle deviendrait sa belle-mère, sa voisine, sa tante, tout sauf sa mère. La vraie serait une bohémienne qui aurait eu une aventure illégitime avec son père, une histoire à laquelle elle a fini par croire.

Le jour où elle avait quitté sa famille, June n’avait pas un penny, pas de toit non plus. Elle s’était présentée au propriétaire d’un cinéma devant lequel une annonce proposait une place de caissière. L’homme l’avait prise sous son aile, une sale affaire qu’elle préfère oublier, pour ne garder que le souvenir de ces premiers temps au dancing, de ses nuits dans des hôtels crasseux, enfin libre. Au bout de deux ans, un soir où elle ne savait pas où loger, elle était retournée vivre chez ses parents. Son père, Wilhelm, avait perdu l’usage d’une jambe en tombant d’un échafaudage sur un chantier. Ses frères ressemblaient à des mendiants, Frances buvait sec. Il fallait bien leur venir en aide et permettre à son père d’être soigné. C’est elle qui paie le loyer. Elle le fait pour lui, rien que pour lui. Pas pour ses frères, Peter, John et Samuel, quinze, seize et dix-huit ans, des fainéants. Encore moins pour sa mère.

Dans les ruelles obscures de ce quartier misérable, elle marche vite, évitant les chats faméliques qui rôdent à la recherche de quelques restes. Il y a de la lumière à l’étage de la bâtisse rouge. Frances doit écouter son phonographe sur le lit. June espère passer un moment avec son père. Une ampoule jaunasse éclaire la pièce où Wilhelm est installé dans son fauteuil en cuir élimé. Il tente en vain de se lever à l’aide de sa canne. Elle l’aime tant, son dad, ce grand malade, si faible, si bon. S’il n’était pas là, elle les laisserait tous tomber. Comme chaque samedi, les garçons vadrouillent et se saoulent la gueule. June l’embrasse et il lui demande d’où elle vient. Elle lui fait croire qu’elle sort du théâtre où elle tient un second rôle dans Derrière l’horizon, une pièce d’Eugene O’Neill dont elle a vu l’affiche à Broadway. Pour rien au monde elle ne lui avouerait qu’elle travaille dans un dancing. Cela lui ferait trop de peine. Seule sa mère l’a appris par un voisin, et June lui a interdit d’en parler à Wilhelm. Elle monte chercher un chandail dans sa chambre où elle dort le moins souvent possible. Sur son lit, un ours en peluche auquel il manque une oreille, quelques livres dont Oliver Twist de Charles Dickens, des bas de coton, des bijoux en toc. Devant le miroir piqueté, héritage de sa grand-mère, son visage lui paraît plus jeune, plus apaisé qu’elle ne le croyait, elle qui se sent si fatiguée. Ses grands yeux émeraude étincellent, sa chevelure reluit. Est-ce parce que Henry m’a dit que j’étais belle, que j’aimerais faire l’amour avec lui ? songe-t-elle, décidée à emprunter Le Joueur à la bibliothèque. Elle s’apprête à descendre au salon quand Frances apparaît au bout du couloir. En chemise de nuit, des bigoudis sur la tête, elle la toise :

— Qu’est-ce que tu fais là, à cette heure-ci, maquillée comme une voiture volée ? Je parie que tu reviens du dancing.

— Tais-toi ! murmure June en la foudroyant du regard. Si jamais papa l’apprend, je te tue !

Frances se glace. Sa bouche se tord.

— Pauvre fille ! Tu ferais mieux de lui dire la vérité. Tes mensonges vont se retourner contre toi. Tout le monde finira par savoir que tu es une traînée. Tu seras la risée du quartier ! Tu ne crois pas que j’ai assez souffert ! Quand je pense que tu t’es inventé une autre mère ! Tu n’as pas honte ?

— Et alors ? J’en ai bien le droit ! Cette mère-là serait sûrement plus chaleureuse que toi, moins pinailleuse, moins bornée !

— Tu me fais beaucoup de peine, pleurniche Frances qui retire ses bigoudis.

June lève les yeux au ciel et s’empresse de rejoindre son père à qui elle remet le peu qu’elle a gagné, lui faisant promettre de ne rien donner à ses frères.

— Ma chérie, il faut que je t’avoue quelque chose, marmonne-t-il. Je n’ai pas réglé la facture d’électricité depuis six mois. Un agent menace de nous la couper. Tu crois que tu pourrais trouver cinquante dollars ?

June se fige. Elle ne voit pas comment dénicher une telle somme. À moins de s’adresser à un de ses admirateurs, mais lequel ? Après avoir sermonné Wilhelm, elle l’assure qu’elle fera son possible et se sauve, le ventre noué, avec l’intention de passer la nuit chez son amie Florie qui, elle l’espère, l’aidera à trouver une solution. En route, elle se rappelle qu’Henry lui a parlé de son art de l’emprunt. Reviendra-t-il au dancing ? Pas la peine de lui demander un coup de main : il ne peut même pas se payer une danse.

Dans son appartement sous les toits, au sixième étage sans ascenseur d’un immeuble délabré, Florie feuillette des revues de mode.

— Salut June ! Pourquoi es-tu partie si vite du dancing ? Henry était paniqué. Il t’a cherchée partout. Il t’a imaginée en train de faire l’amour avec un catcheur ou de fuir à travers champs, poursuivie par un forcené. Il a l’air fou de toi.

— Ah bon ! J’ai cru qu’il s’était volatilisé. Pour l’instant, j’ai une sacrée tuile qui me tombe sur la tête.

— T’as besoin de pèze, devine Florie.

— C’est pour mon père, un vrai gosse. Il m’a caché qu’il ne payait pas ses charges. Je n’en peux plus, j’ai envie de tout lâcher, ils sont tous à mes basques !

— Arrête de t’en occuper, tu vas y laisser ta santé.

— Je ne peux pas abandonner papa, soupire June en se débarbouillant.

Allongée sur un matelas, elle regarde la lune lui sourire à travers la lucarne. Dans un demi-sommeil, elle se revoit à Czernowitz, au nord de la Roumanie, là où elle est née, où elle a vécu jusqu’à ce que ses parents s’installent à Vienne, en Autriche. Elle entend encore son père lui raconter des histoires en yiddish. Elle sent l’odeur de l’encens qui lui tournait la tête durant les offices à la synagogue. En 1907, Wilhelm est parti aux États-Unis. L’année suivante, Frances l’a suivi avec les quatre enfants. June avait six ans. Elle n’a jamais oublié l’humiliation qu’ils ont subie en arrivant sur le sol américain : les gardes qui triaient les immigrés, les Juifs mis de côté et, plus tard, les larmes de son père lorsque le patron du chantier où il travaillait l’a traité de « sale youpin ». Depuis, il a décidé de ne plus dire qu’il est juif. June a préféré renier le nom de Smerdt pour Mansfield, man’s field, la « terre de l’homme », à l’image de l’Amérique, son nouveau pays.

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