June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 11 sur 27

Pages du PDF

June

Chapitre 11

11

 

Cela fait maintenant deux heures que la jeep s’est évanouie. Annette et James ont dû faire machine arrière. Enfin un peu de répit. Par quelle pilule commencer ? June se perd dans sa batterie de médicaments, les uns contre le vomissement, les autres contre les douleurs articulaires, l’arthrose et les maux d’estomac. Seule la morphine la soulage. Depuis ses nombreuses fractures après l’électrochoc, elle est accro. Une addiction qui en a remplacé une autre : la marijuana. Paradis artificiels, jouissance solitaire, goût de l’infini, ses fleurs du mal, sa perdition. La première fois qu’elle avait goûté à l’herbe, c’était avec Jane. Elle venait de s’installer chez eux. Ça devait être un après-midi. Henry était allé au cinéma. Sa nouvelle amie s’était mise à rouler de drôles de cigarettes avec des gestes de chimiste, récitant d’inaudibles formules, comme si elle accomplissait un rituel sacré. Puis elle en avait donné une à June qui avait trouvé ça mauvais. Au bout de quelques taffes, l’angoisse l’avait envahie et elle s’était vue partir avec la terreur de ne plus jamais revenir à elle. Peu à peu, elle y avait pris goût, son corps se relâchait, s’allégeait, jouissait. Jane, sa lumière et ses ténèbres, son salut et son péché, tout converge vers elle. Elle lisait les Illuminations à voix haute. Elle chantait à son oreille. Elle peignait sur les murs, malaxait de la terre, tirait des ficelles, mais son cœur, ses bras et ses seins ronds et pleins ne vibraient que pour June. Avant de la faire revivre, il lui faut revenir en arrière. Trois ans se sont écoulés depuis la rencontre à l’Amarillo avec Henry. En 1925, il y eut tellement de déménagements qu’elle en oublie les piaules et les gourbis qu’ils ont occupés, jusqu’à ce que l’obscurité se referme, l’automne suivant, dans ce trou noir que Jane a illuminé. Rejetés de leur nid japonais, ils avaient atterri dans une chambre meublée en rez-de-chaussée, sorte de loge de concierge dans un quartier syrien de Brooklyn.

Seul avantage, l’accès à un jardin, petit carré de verdure avec un platane sous lequel Henry se réfugie pour méditer sur un fauteuil en osier. Des amis débarquent à l’improviste, Kronski, bien sûr, mais aussi Stanley Borowski, autre copain de longue date. Les Syriens du coin n’hésitent pas non plus à envahir le jardin, suscitant les foudres de la logeuse qui finit par virer manu militari tout ce beau monde, y compris les Miller. Au moment de quitter la chambre, ils prennent un malin plaisir à la saccager, avec l’aide des enfants de Stanley : murs badigeonnés, draps lacérés, toilettes marmeladées. Fallait pas les traiter comme des moins-que-rien. Après quelques nuits sur le tapis de Stanley, la cohabitation avec sa femme et ses enfants devient vite invivable. À nouveau congédiés, ils n’ont même plus de quoi acheter des tickets de métro.

À la fin de l’été, Henry tombe par hasard sur Karl, un géant suédois, statisticien d’un ennui mortel, à qui il a déjà rendu de menus services de bricolage. Karl veut refaire le toit de sa maison à Far Rockaway, dans le Queens, une langue de terre au bord de l’Atlantique. Il l’engage comme charpentier, June à la cuisine. Ils ne sont pas au bout de leurs désillusions. Dans le cabanon où ils logent, ils sont agressés par des moustiques. Les assiettes sales s’empilent. Karl et sa femme s’avèrent radins et ne jurent que par Nostradamus. Entre deux plongeons dans la mer, Henry s’attaque au toit et fait valser les tuiles, jusqu’au jour où un marteau tombe sur la tête de l’épouse du Suédois. Retour à Brooklyn, dans un trois-pièces sombre et humide, au rez-de-chaussée d’un vieil immeuble de Perry Street, à quelques rues de Beatrice et Barbara. À six ans, la petite n’a pas vu son père depuis un an. Quant à son ex-femme, elle a repris un avocat pour l’obliger à payer ses arriérés de pension alimentaire. C’est alors qu’ils décident de monter un speakeasy, un débit de boissons clandestin à domicile. Grâce à la mère d’Henry, ils s’approvisionnent en alcool. Le jour de l’inauguration, dans leur meublé transformé en bar, la bande d’amis est à la fête. Rapidement, l’affaire tourne mal. Mauvais payeurs, bagarres, tapage nocturne : les flics débarquent et ils sont expulsés de leur appartement, obligés de demander, chacun à sa famille, de les héberger.

À force de se démener, Henry finit par obtenir une avance pour un article non publié et June déniche une chambre à Hancock Street, un quartier de maisons proprettes. Aux beaux jours, elle reprend son bâton de pèlerin, se rend chez le directeur d’une revue d’histoires grivoises, lui vante les talents d’Henry et en revient avec une commande d’une douzaine. Fuyant la chaleur de l’été, le couple bohème descend dans le Sud, à Asheville, au pied des montagnes du Great Smoky, peuplées de Cherokees. Henry lit Loti, Hamsun et Les Possédés, signe ses lettres « Dostoïevski Junior ». June essaie de vendre de la lingerie acquise avec ses derniers sous. La beauté du Sud les écrase. Quelque chose s’effrite entre eux, une forme de lassitude que June ne veut pas s’avouer. Elle l’aime mais elle est fatiguée de devoir tout porter.

Les revoilà au Village. June a pris de l’assurance et ne regrette pas d’avoir poussé Henry à quitter la Western Union. Son livre s’écrira tout seul : il est si passionné, si volontaire, même si, pour l’heure, il fait à nouveau du porte-à-porte, cette fois pour tenter de fourguer à des voisins l’Encyclopædia Britannica. Elle ne regrette pas non plus le Blue Parrot : pas question de croiser à nouveau le Corse. À Greenwich Village, elle est chez elle, si appréciée qu’elle décroche un emploi de serveuse au Chaudron de fer, un bistrot fréquenté par toutes sortes de personnages extravagants, dont un illuminé venu de Crimée qui a côtoyé les Navajos, avec qui Henry partage l’idée que, face à l’inculture et au déclin de la civilisation, seuls l’art et la spiritualité seraient salvateurs. Avec son premier salaire, June jette son dévolu sur une ancienne blanchisserie aménagée en appartement de trois chambres, dont une cellule avec des fenêtres à barreaux. L’adresse ? Henry Street, dans le quartier de Lower East Side. Un sous-sol, noir comme l’enfer.

Nous y sommes ! se réjouit la femme armée, à côté de Monky, en boule sur le lit. Sa mémoire est lourde de souvenirs. Elle tremble à l’idée de reconstituer sa rencontre avec Jane, cet après-midi-là, en 1926, tire de son coffret une marionnette aux cheveux rouges et tout s’allège, tout lui revient.

Torchon à l’épaule, elle servait un snack à des clients lorsqu’une grande fille baraquée à la crinière corbeau, qui fumait un cigare à une table au soleil, lui fait signe. Une fille d’environ son âge, aux yeux violets, dont les pommettes saillantes ajoutaient à son visage un je ne sais quel charme slave. Avec son pantalon de cow-boy, sa veste indienne et ses godillots dépareillés, elle avait quelque chose d’androgyne.

— Tu veux la carte ? lui demanda June.

— Non merci. Tu t’appelles ?

— June, et toi ?

— Jane.

— Je ne t’ai jamais vue ici. Tu viens d’où ?

— Du Texas. Je suis arrivée il y a deux jours et je squatte une mansarde où des souris me tiennent compagnie. Tu crois qu’ils me prendraient comme plongeuse ici ?

— Il y en a déjà deux, ça m’étonnerait. Tu veux déjeuner avec moi ? C’est l’heure de ma pause et j’ai droit à un repas. On partagera.

— D’accord !

Fascinée par son allure, June lui apporta du poulet avec des frites, lui parla des clients du Chaudron, de cet hurluberlu en costume à carreaux qui se disait lord, de cette vieille dame qui commandait du saumon pour son chien et de ce poète qui déclamait ses vers pour quelques pièces.

— Tu as l’air gai, mais c’est un leurre, dit soudain Jane.

Touchée qu’elle ait vu juste, June évoqua Henry et leurs soucis d’argent, la phase difficile qu’ils traversaient.

— Les hommes m’ont toujours déçue, confia Jane. À commencer par mon père, qui m’a abandonnée à la naissance. Du coup, dès qu’elle a pu, ma mère m’a enfermée dans un couvent d’où je me suis enfuie à quinze ans pour un road trip, en train, à cheval ou en camion. J’ai eu de la chance, j’ai toujours été bien accueillie, et j’ai acquis la conviction que j’avais un rôle à jouer sur cette Terre. Comme toi, June.

— Le mien, c’est de permettre à Henry de réussir.

— Fais confiance aux forces de l’invisible, aux voix des défunts. Ce que tu cherches viendra à toi.

— Tu es en contact avec les morts ?

— Ça m’arrive. C’est l’une de mes sources d’inspiration, lorsque je sculpte, que j’écris des poèmes ou que je fabrique des marionnettes.

— Tu me montreras ce que tu fais ?

— Bien sûr. Tu viendras les voir dans mon grenier, si tu veux.

Les deux femmes continuèrent à se livrer. June lui révéla cette impression d’être salie par les hommes, lui parla de l’Italien, du Balafré, du Corse, de tous les autres. Pour la première fois de sa vie, elle se sentit comprise, sans jugement. De son côté, Jane lui avoua qu’elle n’avait jamais couché avec un homme et qu’elle avait été récemment la maîtresse d’une femme mariée.

— Elle était plus âgée que moi. C’est elle qui m’a donné le goût de l’art. J’ai vécu avec le couple, dans leur maison du Texas. Un ménage à trois plutôt burlesque. Ils m’ont payé le voyage pour New York afin que je puisse devenir une artiste reconnue.

Jane s’enflamma pour Rimbaud et June mourut d’envie de découvrir ce génie qu’elle n’avait jamais lu. À la fin de son service, elle se décida, à regret, à quitter cette femme qui lui avait permis de s’abandonner, de s’évader, et lui fit promettre qu’elles allaient se revoir. À peine rentrée, elle s’empressa d’annoncer à Henry qu’elle venait de se faire une amie, une fille fabuleuse aux allures de garçonne, dotée de pouvoirs extralucides, une pure artiste. Elle était si enthousiaste qu’il fit la moue et se moqua de ces femmes qui lisaient dans une boule de cristal. Déçue qu’il ait du mal à accepter qu’elle puisse être attirée par quelqu’un d’autre que lui, June lui dit pour le rassurer :

— Je t’aime, j’ai confiance en toi. Tu vas adorer Jane.

Le lendemain, elle retrouve Jane au Chaudron et l’emmène chez elle pour lui prêter une paire de souliers. Henry est allé se promener. Jane trouve l’appartement fantastique et s’extasie devant la bibliothèque, lorsque June lui tend une paire d’escarpins.

— Tu veux les essayer ?

— Non merci, je serais ridicule. Je déteste les tenues féminines. Tu n’aurais pas plutôt une chemise d’homme ?

June lui en apporte une d’Henry. Elle lui sied parfaitement. Jane sort alors de son sac une de ses sculptures, un gros bonhomme en terre cuite sans bras ni jambes. June la pose sur la cheminée, convaincue que cette œuvre d’art fera date. Une tasse de thé et les deux amies se lovent sur le canapé où Stasia ouvre un de ses carnets de poèmes.

— J’écris sur les oubliés, les errants et les damnés. Le cannabis m’inspire. Si ça te tente, on pourra en prendre ensemble.

Peu portée sur la drogue, June n’ose la contredire et lui demande d’où vient son bracelet à l’œil-de-chat.

— Je l’ai piqué dans une boutique ! J’en crevais d’envie !

— Ça t’arrive souvent ?

— Il faut que les denrées circulent. Je chourave parfois des livres, des crèmes de visage, une bonne bouteille que je refile à un clochard. Voler, c’est prêter.

— On ne t’a jamais attrapée ?

— Une ou deux fois, mais comme je parle quatre langues, je me fais passer pour une étrangère et on me fiche la paix.

Peu après, June lui montre la petite chambre qui sert de débarras. Elle lui propose de s’y installer dès le lendemain, le temps de mettre un peu d’ordre. Jane saute de joie, avant de se faufiler dans la salle de bains pour prendre une douche. À son retour, Henry ne peut s’empêcher de grimacer devant le bazar qui règne dans la maison.

— Salut les filles ! Enchanté, Jane. June m’a dit beaucoup de bien de toi.

— Ta femme est une merveille. Elle m’a donné une de tes chemises. Nous faisons presque la même taille ! Ça ne te dérange pas ?

— Fais comme chez toi ! Tu peux même utiliser mes cravates, si ça te chante.

— C’est drôle. Tu ressembles à ma marionnette fétiche, le comte Burga.

Jane brandit alors un minuscule chien, coiffé d’une perruque de ficelle rouge surmontée d’un chapeau miniature, et se met à le manipuler, imitant la voix d’Henry. June éclate de rire. Pas lui. Jane accroche ensuite le comte Burga au dossier de leur lit et leur fait une révérence.

— Mes chers amis, je vous salue bien bas ! À bientôt, monsieur Miller. Bye June !

Dès qu’elle est partie, Henry fait tourner son doigt sur sa tempe :

— Elle est un peu dingo, non ?

— Je crois plutôt que tu l’intimides. Un rien la trouble. Elle est trop sensible. Une marginale, totalement démunie face à la vie matérielle. Nous pourrions peut-être la dépanner une ou deux nuits.

— Tu ne vas quand même pas l’héberger ici ?

Jane finit par prendre possession du débarras où June a disposé un lit pliant. Elle commence par badigeonner les murs de violet, avant de lui offrir un joint que June aspire religieusement. Au bout de quelques bouffées, les battements de son cœur s’accélèrent, son corps s’allège, des ondes de plaisir montent du fond de son ventre jusqu’aux omoplates. La voix de Jane, le bruit de la rue, d’un chien qui aboie, tout s’atténue, échos lointains, bourdonnement d’abeilles. Jane semble dériver, le bureau d’Henry bascule, les murs se fissurent, les marionnettes la narguent, le sol se couvre de coquelicots. Seule en scène, elle est Phèdre, Antigone, Macbeth. Un théâtre ambulant. L’univers à ses pieds, elle n’a plus peur de rien, débridée, déchaînée, en extase. Elle s’échauffe, déclame, débite, rugit et les mots sortent de sa bouche, tels des fleurs et des crapauds. Des mots en couleurs, en fourrure ou en sucre, une guirlande, une source, un jet qui jaillit sans discontinuer. Des images défilent, forêts, sommets, jardins, monstres marins, ports et deltas. Elle voyage, gambade dans l’appartement, grimpe sur le lit, une estrade d’où elle s’égosille et le jour se mêle à la nuit. Jane l’agrippe, la tance ou chantonne à ses côtés, elle n’existe plus. L’aiguille de l’horloge a tourné. Qu’importe le temps, elle finit par retrouver ses esprits, incapable de se souvenir de ses divagations. Jane lui dit qu’elle a déliré, lui conseille de se doucher, lui frotte le dos, lui masse le crâne et lui fait promettre de ne plus abuser de l’herbe. Au fil des jours, les deux complices naviguent dans le même bateau, se font des tresses, se vernissent les ongles et se racontent leur vie sur tous les tons. Après son service au Chaudron, June accompagne Jane dans des galeries d’art. Elles vont voir Dr Jekyll et Mr Hyde, un film muet de John S. Robertson, traînent dans des cafés et rentrent de plus en plus tard. Un soir où elles chuchotent comme des adolescentes, Jane effleure d’un doigt le creux du bras de June.

OceanofPDF.com