June
Chapitre 27
27
Monky aboie à la lune, comme s’il sentait venir ma fin, tant il est vrai que ce jour-là, j’ai cru mourir. Je voulais me jeter dans la Seine, me faire sauter la cervelle, rejoindre Jane et Luna. Anaïs et Henry… je leur avais tout donné. Ils m’avaient tout pris. Je savais qu’ils en écriraient des tonnes sur moi et mes doubles, Julia, Juliet, Mona, Mara. Pour eux, j’étais June la tentatrice, la mystificatrice, celle dont le chaos serait leur nourriture et leur poison. Mon sang, mes tripes, mon cœur, tout leur servirait. Pas de gâchis ! Et puis, c’est bien connu, les triangles amoureux font le sel des bons romans. La dernière scène sera disséquée. Ils s’en repaîtront pendant des semaines, par pitié, pour mieux se consoler aussi. Un jour, ils finiront par se lasser l’un de l’autre. Deux si grands ego ne font pas bon ménage. Chacun son chemin vers le cirque du pouvoir. Moi, je resterai dans l’ombre, détruite.
Un instant, j’ai pensé à Stratford, au réconfort que ce serait d’être auprès de lui, même si je savais que je m’en lasserais vite. Rien à voir avec l’ivresse ! Henry avait beau me torturer, m’humilier, me pousser au vice, toujours il m’électrisait, m’embellissait, m’emportait dans un tourbillon de rires et de folie. Enfermée dans la chambre 12 de l’hôtel Princesse, je me suis fait porter un bouillon. Impossible d’acheter un billet retour : l’argent de Stratford s’était volatilisé. Dans ma précipitation, j’avais laissé mes affaires à Clichy. Après avoir demandé une avance au patron de l’hôtel, je suis allée boire un coup à La Rotonde. Un groupe d’écrivains bavassait en terrasse. Parmi eux, Michael Fraenkel a proposé de m’accompagner à Clichy. D’après lui, Henry avait décidé de partir pour Londres. Je ne risquais pas de le croiser. À notre grande surprise, il était encore dans l’appartement.
— Tu fuis ? Tu as peur que je m’incruste ? lui ai-je dit.
Penaud, il m’a fait croire qu’il devait rencontrer une éditrice qui pourrait publier son livre sur Lawrence.
— Je t’en prie, ne nous fâchons pas, a-t-il ronronné. Michael va bientôt à New York. Il passera chez toi récupérer mes malles, n’est-ce pas Michael ?
— Jamais tu n’auras Crazy Cock, ni Moloch, ni aucun de tes papiers, tu entends ? ai-je rétorqué. Tu te contenteras de retrouver dans ta mémoire comment j’étais habillée à l’Amarillo, ce que nous nous sommes dit chez Chin Lee, le moment où je t’ai demandé cinquante dollars, sur le trottoir, après notre sacrée baise.
Michael a rassemblé mes affaires. J’avais besoin d’argent pour rentrer en Amérique. J’ai exigé que Val me donne ce qu’il avait sur lui.
— Tu me dois bien ça, non ?
Il a rechigné, prétextant qu’il n’avait pas de quoi aller à Londres. Tu parles ! Je lui ai ordonné de me montrer son portefeuille et j’ai empoché ce qu’il contenait. Il n’a pas moufté et m’a tendu une enveloppe avec l’écriture d’Anaïs :
— Elle a voulu t’écrire une lettre d’amour.
Quel culot ! Jusqu’au bout elle a cru que je lui appartenais, cette salope ! Je ne l’ai même pas ouverte. J’ai pris un crayon et j’ai griffonné au dos de l’enveloppe ce mot à Val : Occupe-toi immédiatement du divorce.
Là-bas, en plein brouillard, la jeep s’est embourbée. Une silhouette se dessine. Un type à chapeau de paille, sec comme un pied de vigne, qui pourrait être James. Encore un peu de répit avant le coup de fusil. J’ai planqué les malles dans un recoin de la chambre, sous une ancienne mangeoire. Ils ne les trouveront pas. Peter ne gratte plus sa guitare et a allumé un feu pour griller des saucisses dont la fumée se mêle à ces milliers de particules étoilées qui tourbillonnent dans l’air marronnasse. Il a dû cuisiner cette sorte de bouillie faite d’orge et de maïs qui cale le ventre. Je suis aux aguets. Un gin calmera peut-être les incessants tremblements de mes jambes et les palpitations de mon cœur. Ce cœur qui s’est emballé, avant la visite d’Henry, un soir de septembre 1961. De passage à New York, il m’avait envoyé un mot pour me dire qu’il se réjouissait de me revoir. Je vivais alors dans un meublé sordide de l’Upper West Side, 95 th Street. J’avais astiqué les meubles, rangé frénétiquement la cuisine. J’étais si maigre, le visage si creusé, que je n’osais me regarder dans le miroir. Mon Val !
Après notre divorce à Mexico, il y a eu un long silence. Et puis, en 1947, je lui ai envoyé un SOS. J’avais besoin d’argent. Je m’étais séparée de Stratford. Nous avions pourtant fait un beau mariage et nous étions allés en voyage de noces à Carmel. C’était en 1934. Sept ans plus tard, la guerre a éclaté et Stratford s’est engagé comme pilote de bombardier. Il pilonnait les bases allemandes, ne revenant que tous les six mois. L’armistice signé, je l’ai suivi d’une base militaire à l’autre, en Floride et au Texas. Il n’était plus le même, fracassé par les combats, ombrageux, nerveux. Du jour au lendemain, je suis rentrée à New York. Seule dans ce meublé minable, j’ai attrapé une colite ulcéreuse qui provoquait des diarrhées et m’infligeait d’atroces douleurs abdominales, des crampes et des accès de fièvre. Kronski a fait de son mieux pour me soigner. Un peu de répit, avant la chute.
Henry a répondu à l’appel, mais j’étais si démunie que je me suis mise à chercher du travail. Au service d’aide sociale où je me rendais pour trouver un moyen de financer mes traitements médicaux, une assistante sociale m’a proposé de lui donner un coup de main en tant que bénévole, en attendant qu’un poste se libère. Je recevais les clochards du quartier, des filles qui voulaient avorter, des femmes qui n’arrivaient plus à nourrir leur famille, des chômeurs, des immigrés, des vieux, tout un monde auquel je me suis attachée, soulagée de venir au secours de ceux qui souffraient plus que moi. Un an plus tard, j’ai été embauchée. Employée municipale titulaire, c’était la sécurité. Il m’arrivait pourtant d’avoir des moments d’abattement, des dysenteries à répétition, effets indésirables de ma colite ulcéreuse. Un jour, je suis tombée sur un livre d’Anaïs dans une librairie, Une espionne dans la maison de l’amour, et je me suis dit qu’elle avait bien joué. Henry n’a rien écrit sur elle. Elle a réussi à publier son Journal. Les journalistes en ont fait leurs choux gras.
Peu à peu, les choses ont mal tourné. Je m’absentais de plus en plus souvent du centre social, parlais toute seule, devenais agressive avec les patients, de sorte que le directeur a décidé de me virer. J’ai rué dans les brancards et il a fallu l’intervention de deux agents pour que je quitte les locaux. J’en voulais à la terre entière. Barricadée chez moi, il m’arrivait de crier, de casser ma vaisselle, du moins, le peu qui me restait. Les voisins se sont plaints du tapage au propriétaire. Je m’en foutais ! Un jour, à bout de nerfs, j’ai jeté ma télé par-dessus bord. Les flics ont débarqué. Peter a été convoqué au commissariat et m’a fait interner au Pilgrim State Hospital. Terrorisée à l’idée de me retrouver à l’asile, comme Jane qui s’y est ouvert les veines, j’ai mordu la main d’un infirmier. On m’a attachée et emmenée de force en salle dite « de soins ». Sur la table d’opération, lorsqu’on m’a annoncé que je devais subir des électrochocs, je me suis débattue, jusqu’au moment où j’ai dégringolé, chuté, les hanches fracassées.
En 1961, lors de la visite d’Henry, j’avais tellement maigri, la peau sur les os, que je flottais dans ma robe noire. Les yeux ourlés de khôl, comme la première fois au dancing, je ne voulais pas qu’il s’apitoie. Une célébrité, Val. Il avait été jusqu’au bout de son projet. Sa Crucifixion en rose, j’en connaissais l’origine. Le moment où, en 1927, dans un bureau des Parcs et Jardins du Queens, il avait élaboré son fameux « plan » – dix-huit heures de travail non-stop. Tout était déjà là. Des milliers de notes, matière à plusieurs romans, dont sa trilogie qui, je l’avoue, m’a paru plus apaisée que Crazy Cock et Tropique du Capricorne. Il lui aura tout de même fallu trente-deux ans pour accoucher de ses triplés : Sexus, Plexus et Nexus !
Des retrouvailles ratées. Il n’est resté qu’un quart d’heure. Je n’arrêtais pas de pleurer. Il m’a serrée dans ses bras si fort que j’ai eu peur qu’il ne me brise. Depuis, il me fait parvenir des chèques de temps en temps, par l’intermédiaire d’amis, de libraires, comme le Gotham Book Mart. Nous nous écrivons des petits mots. Je ne lui cache pas que je suis parfois sous-alimentée et lui demande des nouvelles de ses ex-femmes et de ses enfants. Peter est bien brave, mais ici, je vis comme un ermite. Plus aucun de mes admirateurs ne me fait signe. Carruthers est mort d’une crise cardiaque, Pop, des suites d’un cancer. Remarié avec une actrice, Stratford m’a gommée de sa vie.
Une impotente, voilà ce que je suis devenue. Annette et James ont souvent tenté de me revoir. À la clinique, ils m’ont offert des chocolats, des pâtés, des foulards, leur façon de m’allécher. Si j’avais eu leur adresse, je leur aurais retourné une lettre salée. Comme par hasard, ils descendent dans l’Arizona ! À d’autres ! Peter les recevra. Je ne veux pas qu’ils mettent les pieds dans mon antre. Ces malles, je les ai trimbalées partout, jusqu’au Texas, du temps de Stratford, et dans toutes les chambres d’hôtel crasseuses où j’ai séjourné. Hors de question que Crazy Cock soit publié. Henry a fait de Jane une timbrée, de moi, une mythomane. Il a souillé ce lien sacré qui nous unissait, obsédé par une seule et unique question : étions-nous lesbiennes ? Notre amour était pur. Il allait bien au-delà du sexe. Quant à Moloch, signé June Mansfield, ce livre de commande ne vaut pas un clou. À la sortie de Nexus, j’ai lu un article qui disait que La Crucifixion en rose était l’histoire d’un homme tombé amoureux de l’art d’écrire. C’est assez juste, mais pourquoi les journalistes et les biographes associent-ils toujours Val à Anaïs, alors que sans moi, il serait encore à la Western Union, rongeant son frein dans les bas-fonds ?
Un bruit de moteur. Vite, mon fusil. Se sont-ils garés près des écuries ? J’entends des rires, des ronds de jambe. Peter cause avec eux. Le voilà qui toque à ma porte, tourne la poignée.
— June, ouvre s’il te plaît. Ce sont tes amis. Ils sont venus de loin, ils ont apporté une bouteille de sauternes, on va la boire ensemble. June, est-ce qu’il t’est arrivé quelque chose ? Je m’inquiète.
Une petite voix, celle d’Annette :
— Je vous en prie, June. Nous ne vous obligerons à rien. Cela nous ferait tellement plaisir de vous revoir.
Pas tout de suite, mais j’ai la gorge sèche et j’irais bien boire un verre. Je me peinturlure, un peu de violet sur les paupières, du rose aux joues, et j’entrouvre la porte, avant de donner un coup de clef. Annette n’a pas trop changé : toujours sa jolie frimousse sous des boucles blondes.
— Merci, merci, dit-elle.
Je m’appuie sur une canne et clopine vers le feu qu’attise Peter. Les mains pleines de cambouis, James a pris un coup de vieux, de longs sillons au front, tels des lits de rivière. Lorsqu’il jette « Hey June », je crois entendre la voix de Val. Autour de la cheminée, ils parlent de leurs pérégrinations, des pannes, de la chaleur, du chacal qu’ils ont croisé, de leurs nuits dans des motels. Ce sont des intellectuels distingués. Annette est professeure à l’université. James écrit des essais. Ils ont salué les chevaux, caressé les museaux de Washington, de Jefferson ou d’Adams. Peter pose sur la table un plat de saucisses. Annette se réjouit : après une série de procès aux États-Unis, la Cour suprême a cassé le jugement de la cour d’État de l’Illinois et affirmé la valeur littéraire de Tropique du Cancer.
— Une avancée majeure. Il sera plus facile de publier les inédits d’Henry. Nous ferons tout pour les restaurer. Il serait si heureux.
— Si vous êtes venus dans l’espoir de récupérer ses textes, vous vous trompez, dis-je. J’en ai pris grand soin, ils sont en parfait état. Mais ils m’appartiennent et je me suis juré de les garder jusqu’à ma mort. Rien ne sert d’insister.
— Je suis ravie d’apprendre qu’ils n’ont pas souffert, s’illumine Annette. Ne vous inquiétez pas. Avec James, nous envisageons d’acheter une de ces nouvelles photocopieuses et nous reviendrons avec cette grosse machine. Cela prendra un peu de temps, mais nous ne vous dérangerons pas. En attendant, si vous le voulez bien, nous aimerions jeter un coup d’œil au contenu des malles, cela nous permettra de prévoir l’étendue du travail.
S’ils fourrent le nez dans les papiers, ils n’en sortiront plus. Un verre de sauternes et dehors, avec un bon coup de pied au cul. Je sais, je parle comme un charretier, mais la faucheuse ne prend pas de gants non plus.
La route est longue avant le premier gîte. Après une tisane au romarin, James lève le siège.
— Ma chère June, nous n’allons pas vous importuner plus longtemps.
Ils montent dans la jeep et Annette brandit un petit paquet entouré d’un ruban violet.
— J’ai oublié de vous donner ce cadeau d’Henry.
Je m’achemine vers elle, toute bancale, et défais le ruban. À l’intérieur, une carte de Val. Tu es celle que j’ai aimée plus que tout autre, plus que Dieu, que ma chair, que mon sang. Il y a aussi le bracelet en chrome de Jane avec, gravé en lettres gothiques, La messagère. Anaïs le lui a donc rendu. Le jour où Jane m’est apparue au Chaudron, elle avait décelé ma faille et je sais par cœur ce qu’elle disait : Tu as une mission. Tu es la messagère des dieux, la réincarnation d’Iris. Rien ne t’appartient. À cet instant, un colibri circé enveloppé de fourrure bleu-vert se pose au creux de ma main. L’oiseau prend dans son bec rouge le bracelet et s’envole vers les canyons.
— C’était Jane ! Elle a voulu récupérer son bien. Je peux mourir en paix, demain, dans cinq ans, dans dix ans. Prenez les malles, prenez tout, et dites à Henry que je suis fière de lui.
Le colibri est retourné d’où il est venu, quelque part dans ce coin perdu de brindilles et de poussière, cet eldorado lunaire où le vent emporte tout.
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Vous avez terminé June
Emmanuelle de Boysson
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