June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 5 sur 27

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June

Chapitre 5

5

 

 

Au pays des westerns, June s’est levée pour scruter l’horizon où le soleil tire sa révérence. L’heure d’un petit remontant ! Elle sort de sa réserve une fiole d’armagnac qu’elle ingurgite aussitôt. Ça de pris ! Malgré ses soixante-huit ans et ses douleurs, elle rit comme une gamine au souvenir du matin où, avec Henry, ils étaient nus sur le lit quand ils avaient entendu quelqu’un tambouriner à la porte d’entrée. À peine le temps de nouer une serviette autour de sa taille qu’il se trouva nez à nez avec la propriétaire de la maison et Beatrice, venues les surprendre en flagrant délit d’adultère. Un drap sur le sein, June retenait son souffle. Sa femme, celle dont il parlait comme d’une marâtre, avait dû être belle. Frisottée, le visage lourd, elle cachait ses rondeurs sous une jupe à volants. Elle lui jeta un œil furibond, avant de lui tourner le dos et de fureter dans l’appartement. Flegmatique, Henry s’en fichait. Il attira June à la cuisine et, tandis que les deux mégères ouvraient les tiroirs à la recherche d’une lettre compromettante, il fit des œufs au bacon, afin « de ne pas se laisser abattre ». Cette intrusion avait au moins le mérite de clarifier les choses. June parlait tout bas, la mine réjouie. Soudain, Beatrice fit irruption dans la cuisine. Elle traita Henry de tous les noms d’oiseaux, voulait demander le divorce le plus vite possible, exigeait qu’il paie le maximum pour la pension alimentaire. La propriétaire lui signifia son congé.

La porte claqua. June éclata de rire. Elle n’avait qu’une hâte, vivre avec Henry, se marier, se consacrer à lui afin qu’il devienne un grand écrivain. Dès lors, sa vie avait un sens. Il était son amour absolu. « Écrire, c’est vivre quelque chose de parallèle à la vie », disait-il.

New York est figé dans le froid. S’installer ensemble, mais où ? Et avec quel argent ? Kronski leur parle d’un de ses amis pédiatre qui possède une maison au cœur du Bronx. Ils pourraient y occuper le rez-de-chaussée, seraient logés comme des princes. Banco. Ils emménagent sous la neige et ne tardent pas à perdre leurs illusions. June imaginait un endroit bien tenu, de l’intimité, un coin bureau où Henry pourrait écrire au calme. On accède à leur chambre par la porte d’entrée. Le matelas du lit en cuivre est creux, le piano sonne faux. Un vieux type bricole on ne sait quoi dans la cave. Des femmes passent, telles de simples silhouettes, pour monter chez le pédiatre qui s’avère être un avorteur clandestin. Et surtout, l’appartement grouille de blattes ; des quantités phénoménales, sous le lit, le plancher, le papier peint, derrière les plinthes. June a du mal à cacher son dégoût. On s’habitue à tout, même aux cafards ! Après avoir lutté contre ces armées de l’ombre, elle finit par apprendre à vivre avec elles.

Les soirs où elle va au dancing, à la tombée de la nuit, elle n’en revient que vers 2 heures du matin et Henry dort comme un sonneur. À 7 heures, le réveil sonne et il part au travail, alors qu’elle reste au lit jusqu’à midi. Un décalage horaire inévitable. Ils se voient moins mais sont de plus en plus amoureux. Elle s’éveille toujours d’un bond, puis elle se promène toute nue dans la pièce, cigarette entre les dents, avant d’enfiler sa robe et de passer un temps fou à se maquiller, se peindre les ongles, se coiffer. Enfin, vient l’heure de son rituel. Toasts, fromage, jambon, fruits : elle prend des forces avant de s’élancer, tel un grand oiseau qui déploie ses ailes vers le monde du dehors.

Ça y est, il lui a promis d’écrire un livre. Il aurait tout en tête, commencerait à s’y mettre. Dès qu’il le peut, il se nourrit des lettres de Van Gogh, de Balzac ou de Bergson, notant des passages entiers de ces auteurs qu’il porte aux nues, ou vadrouille dans Brooklyn, d’un café à une librairie, au bord de l’eau qui prend la couleur de l’encre. June fait tout pour lui faciliter la vie et le surprendre. Les soirs où elle reste à la maison, elle cuisine, lui offre un cadeau. Selon les jours, elle se dit portugaise, tsigane, hongroise, russe ou géorgienne. Le long des salles de spectacle de Broadway, elle s’imagine à l’affiche, un caméléon qui se balance au-dessus du vide, d’une branche à l’autre.

Quand Henry lui fait remarquer qu’elle est un peu grassouillette, elle se vexe. Il a beau lui dire qu’elle est sublime, qu’elle ressemble à l’Odalisque de Courbet ou à l’Olympia de Manet, elle ne l’écoute plus, blessée, terrorisée à l’idée qu’il puisse l’abandonner. Sa décision est prise : elle va maigrir, se priver de sucres, de pâtes, de pain. La voilà qui boit des litres de thé, mitonne des soupes. En quelques jours, elle perd ses bourrelets mais aussi ses bonnes joues, fière d’avoir retrouvé son poids de jeune fille. Henry se lamente, craignant qu’elle ne finisse par ressembler à un pauvre petit bleuet.

— Tu ne m’aimes plus, c’est ça ? dit-elle. Ne t’inquiète pas, si tu préfères je vais reprendre un peu de graisse.

— Je t’aime à en mourir.

Parfois, elle veut savoir s’il a rendu visite à sa fille. Comme il élude la question, elle se sent coupable qu’il délaisse Barbara à cause d’elle. La petite va grandir. Un jour, il sera un étranger pour elle. Henry lui fait comprendre qu’elle n’y est pour rien dans cette séparation. Sa vie a changé. Elle est son seul amour. Alors, June le serre très fort dans ses bras, oscillant entre la joie et la peur que l’avenir les éloigne l’un de l’autre.

Lorsqu’elle rentre tard de l’Amarillo, le cafard revient. Dans les rames sinistres où végètent clochards, ivrognes ou types qui la lorgnent, il lui arrive d’avoir peur. Elle en parle à Henry. S’il pouvait venir la chercher, cela lui ferait tellement plaisir. Il tique : à cette heure-là, il pionce, mais il lui promet de changer ses habitudes. Quelques jours plus tard, il lui confie qu’il a l’impression de mener une double vie. L’une, de nuit, avec elle, l’autre, le jour, au boulot, à son image d’homme tiraillé depuis toujours entre la rue et les livres, l’action et la contemplation, la raison et la folie, Éros et Thanatos.

Un samedi, au moment où June s’apprête à filer au dancing, son frère Peter la fait prévenir. Wilhelm est tombé, il souffre du dos.

— Je viens, dit-elle d’une voix blanche.

À son arrivée, son père est alité. Elle fait venir le docteur du quartier qui lui prescrit des calmants. Après avoir réglé les honoraires, elle se réfugie dans sa chambre et s’écroule sur le lit, luttant contre la tentation de plonger à nouveau dans un gouffre de tristesse. Le lendemain, elle se charge des courses et passe une partie de la journée auprès de son père. À la cuisine, Frances geint : Wilhelm n’en ferait qu’à sa tête, têtu comme une mule !

— Laisse-le respirer, bon sang, lui ordonne June.

— De quoi je me mêle ? Dis donc, tu es bien chic avec ta robe de taffetas et tes manchons en astrakan. C’est encore un de tes protecteurs qui t’a payé ça ?

— Je ne veux plus jamais te voir ! hurle June en filant retrouver Henry, la rage au ventre.

Il est mort d’inquiétude. Il l’a attendue pendant des heures, se dit même prêt à subvenir aux besoins de sa famille afin qu’elle se sente plus tranquille. June lui conseille plutôt de garder son argent pour faire des cadeaux à sa fille, des choses qu’elle conservera longtemps : un vélo, une montre, une trousse de couture. Elle finit par lui avouer qu’elle n’a plus un sou. Il tire de sa poche deux billets de cinquante dollars. Ses yeux se brouillent. La tête contre son torse, elle se dit qu’elle ne sait pas ce qu’elle deviendrait sans lui. Depuis qu’il lui a fait lire à la plage un texte sur ses amis d’enfance, Tony et Joey, elle le considère comme un génie et est persuadée qu’il ne pourra devenir écrivain que s’il a l’esprit libre. Elle sait aussi qu’il lui faudra subvenir à tout, se sent prête : une mission qui supposera beaucoup d’abnégation. Pour le décider d’arrêter de travailler, elle commence par lui parler de sa santé :

— Val, tu es épuisé, tu as des cernes sous les yeux. Ne viens pas me chercher au dancing. Profites-en pour écrire. Et puis, tu devrais démissionner de la Western Union. Ce job te prend trop de temps. Tu as besoin de concentration. Mon chéri, tu es un grand écrivain, j’en suis certaine. Tu réussiras. Il faut de la patience, je t’aiderai, j’y crois dur comme fer. Tu as de l’or dans les mains.

Elle songe alors qu’elle pourrait coucher sur le papier les histoires qu’elle tricote, si elle avait sa plume.

— Écris pour moi, insiste-t-elle. Tu deviendras célèbre. Je serai si fière de toi. Nous sortirons de ce trou à blattes pour nous installer dans une belle maison, au bord de l’eau.

— Tu as raison de me secouer, acquiesce Henry. Une sacrée décision à prendre. J’y réfléchirai, mais c’est vrai, les idées me viennent souvent en marchant et j’en suis malade, de ne pas être devant ma machine, pour les choper tout de suite. L’air est plein de débuts de romans.

— Suis ton désir. Quelque chose va s’imposer.

Sur ces mots, elle attrape sa veste et lui envoie un baiser. En chemin vers l’Amarillo, elle se met à douter : Henry fait souvent de grandes théories sur le rôle du créateur, mais il ne se sent pas à la hauteur des écrivains qu’il admire. Il faudrait qu’il se fasse confiance, qu’il écrive comme il parle, que je me montre plus ferme, comme le dirait Kronski.

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