June
Chapitre 19
19
Au printemps, c’est une résurrection. Depuis qu’elle a repris son travail à la Roman Tavern, elle s’est installée au Mayflower, un hôtel coquet avec jardinet. À la taverne, le patron ne tarde pas à lui confier l’organisation d’expositions. Elle reçoit les peintres en herbe qui viennent proposer leurs œuvres, choisit les plus originaux, accroche les tableaux, envoie des invitations. Ce soir a lieu le vernissage de William Corbett, un jeune Anglais à la barbe rousse qui a invité ses amis et son clan. Ses toiles s’apparentent à celles de George Romney, dont June est tombée amoureuse du temps de Jane. William appartient à la haute société britannique. Des messieurs à chapeaux hauts de forme, des dames aux couleurs pimpantes, des clients de la taverne, tout un petit monde se mélange, grappille des petits-fours et admire les peintures du jeune artiste. Dans sa longue robe noire, June rayonne. William lui présente ses proches. Parmi eux, son cousin, dont le visage aux bonnes joues ourlées de boucles brunes, et éclairé par des yeux verts-luisants bordés de longs cils, dégage une douceur enfantine, quelque chose de familier et d’amical qui met en confiance. Il s’appelle Stratford Corbett. Un doux sourire se dessine sur ses lèvres, comme s’il avait tout son temps. Il a un je-ne-sais-quoi de flottant, de vacillant, qui donne envie à June de discuter avec lui :
— Vous connaissiez les toiles de William ?
— Depuis le temps que je fréquente les galeries, je n’ai rien vu de plus beau. D’ailleurs, cette lady vous ressemble, dit Stratford devant le portrait d’une blonde énigmatique.
— Dommage que tu vives à Londres, on ne se voit pas assez, jette William en tapant sur l’épaule de son cousin.
— J’ai l’intention de m’installer à New York à la rentrée. Oncle Jack a un poste en vue pour moi, à la compagnie d’assurances New York Life.
— En voilà une bonne nouvelle ! Il était temps que tu en finisses avec tes diplômes à rallonge à Boston. Il paraît que tu peins, toi aussi, et que c’est plutôt pas mal.
Stratford rougit comme une betterave et félicite June d’avoir reçu William avec tant de gentillesse. Il lui dit aussi qu’en art, l’émotion prime. Lui confie qu’il aime Vélazquez, Rembrandt et Watteau. June reconnaît qu’elle a été saisie par la puissance du Gilles de Watteau, au Louvre. Lorsque les invités se dispersent et que les bougies fondent, ils sont toujours dans un coin de la taverne à converser. À minuit, il s’éclipse sur un baiser volé, et elle se surprend à regretter qu’il rentre si vite à Londres.
Le lendemain, ils déjeunent ensemble dans un restaurant vénitien. Stratford relate son séjour à Venise, en pleine acqua alta, avec tant d’humour que June est de plus en plus séduite. Il entoure d’un bras ses épaules, un geste tendre, rien de plus, mais elle sent que ce garçon plus jeune qu’elle est bon et ne demande rien d’autre. Une affinité élective, se dit-elle, lorsque après un tour dans les galeries de Brooklyn, ils s’embrassent dans la pénombre d’une loge de théâtre. Stratford lui susurre qu’il l’aime et qu’il l’épousera quand il reviendra. Elle ne lui a pas dit qu’elle était mariée. June laisse toujours les portes ouvertes.
À la Roman Tavern, les clients se réfugient là où les ventilateurs tournent à pleine vitesse. Elle sert des sodas, parfois des whiskys Coca, veillant à ce que la brigade ne passe pas. Ici, les clients lui fichent la paix, même si certains ne peuvent s’empêcher de la siffler. Malgré l’ambiance bon enfant qui règne à la taverne, il lui arrive d’avoir des coups de cafard et elle s’impatiente de recevoir du courrier. De Londres, Stratford évoque sa vie de gentleman, mais ce sont les lettres d’Henry qui la font rire et pleurer, il s’y vante d’avoir commencé un nouveau roman sur sa vie de bohème à Paris. Cette fois, elle pressent que celui-là sera le bon, celui qui le fera connaître, leur victoire.
L’été est vite passé. Les couleurs virent au brun-roux. Stratford ne s’établira à New York qu’en janvier. Elle n’a qu’un désir : rejoindre son Val. Malgré ses bonnes résolutions, elle a été obligée de revoir Pop. Ce fut jazzy. Il a posé des conditions : qu’elle soit de retour après les fêtes. Et ce coup-là, pas de roublardise ! June aurait bien fait appel à d’autres vieux richards ou à Carruthers, mais elle a appris que ce dernier souffre de la maladie d’Alzheimer. Faute de temps, Pop fait l’affaire. Elle peut s’offrir le voyage et il lui enverra des traveller’s cheques via l’American Express.
La lune se mire dans la mer, telle une faucille d’or. Au creux du lit d’une cabine de l’Île-de-France, June ondoie. À la pâle lumière d’une loupiote, elle se penche sur les mots d’Henry qui dansent, telles des lucioles :
My love,
J’ai hâte de te serrer dans mes bras. Figure-toi que j’ai enfin eu
droit à un repas digne d’un prince. Hier, j’ai déjeuné à Louveciennes chez Hugo Guiler, un riche banquier, et sa femme, Anaïs Nin. C’est Richard qui a arrangé cette rencontre. Il connaît mon engouement pour D.H. Lawrence et m’a appris qu’Anaïs venait de terminer un livre sur lui, dont son mari est prêt à financer la publication. Un couple charmant. À Louveciennes, on se croirait à la campagne. Le décor de leur salon est un peu chargé à mon goût mais je me suis jeté sur le pot-au-feu. Hugo a l’air d’un gamin : un garçon de bonne famille qui gagne bien sa vie. Anaïs est plutôt exotique. À la fois espagnole, française et danoise, elle a vingt-huit ans et tient son journal intime depuis que son père l’a abandonnée, avec sa mère et ses deux frères, quand elle avait onze ans. Elle a très envie de te rencontrer et je suis sûr que tu t’entendras bien avec elle. À part ça, j’ai trouvé un poste de correcteur au Chicago Tribune – j’y vais tous les matins et je me lasse déjà de ce travail de grouillot. Bonne nouvelle : j’ai fini mon livre de chroniques parisiennes et, ma foi, je n’en suis pas mécontent. Je t’aime sweaty, je t’attends de toute mon âme.
Ton Val.
P.-S. : J’ai quitté la rue Bartholdi. Après quinze jours chez des
amis, villa Seurat, je suis sans domicile. Prends une chambre.
Anaïs, un joli nom. Une femme qui écrit, plutôt rare, se dit-elle. Elle doit avoir de la classe. Ils ont dû causer de L’Amant de Lady Chatterley. Henry a dû lui dire qu’il trouve que Lawrence n’a pas été assez loin, trop classique, pas assez cru. Devant le miroir ovale de la cabine, son visage est si pâle qu’elle prend peur. Peu à peu, comme si elle apprivoisait son reflet, ses yeux semblent lui dire : tu es toujours la même, la jeune fille qui rêvait de devenir une star, celle qui doutait d’elle. Ne pleure pas, l’amour est un jeu d’ombres et Henry t’attend. « Pas de passé, pas d’avenir : le présent me suffit », disait-il. Comment fait-il pour être aussi insouciant, avec ce mélange d’adoration de la vie, de curiosité, d’exubérance et de brusques orages destructeurs ?
Après quatre jours de traversée à une vitesse moyenne de 22,45 nœuds, elle se coule parmi les voyageurs de la gare Saint-Lazare et aperçoit Henry, casquette sur la tête. Ils se frottent le bout du nez, se prennent la main, se regardent en riant, s’assurent que l’autre n’a pas changé, pressés d’arriver à l’hôtel Princesse. Troublante coïncidence, la chambre 12 est libre, celle où elle était descendue, il y a six ans, avec Jane. Le lit en bois est toujours le même, les rideaux à fleurs ont à peine jauni. Henry déballe son sac et June se sent prise au piège d’un passé en embuscade, tel un chat prêt à la griffer. Jane, ses longues mains de sculptrice qui modelaient ses épaules, ses yeux qui brillaient d’une lueur étrange. Comment se douter que cela se terminerait si mal ? Henry embrasse son front, ses paupières, ses lèvres et l’amour avec lui n’a rien à voir avec les scènes de sexe qu’il écrit. Tendre et délicat, il est terriblement sentimental. La tête sur son épaule, il joue avec ses cheveux. Chacun, à sa façon, tente de rattraper le temps perdu. Pour June, c’est par un déluge de paroles. Pour lui, des images : les rues crasseuses, le clapotis d’une fontaine, le roucoulement des pigeons, les charrettes à bras. L’un et l’autre savent qu’ils ne se disent pas tout. Elle ne révèle rien de Pop ni de Stratford, encore moins des nuits blanches avec Jane dans cette chambre. Aux allusions d’Henry sur ses virées du côté de la Bastille ou de la rue Blanche, elle en déduit qu’il doit se payer des petites femmes de Paris. Il pose une pile de livres sur la table de chevet : Albertine disparue, de Proust, L’Immoraliste, de Gide, La Mort à Venise, de Thomas Mann et puis Breton, Céline, Cendrars.
— Ma manière de perfectionner mon français.
— Tu me prêtes L’Amant de Lady Chatterley ?
— Je l’ai oublié chez Anaïs, lâche-t-il, se reprenant aussitôt pour préciser que c’était le jour du déjeuner avec son mari.
— Comment est-elle ?
— Un peu affectée, une tête d’oiseau avec son nez pointu et ses cheveux noirs ramassés en un chignon sévère, mais elle est intelligente et cultivée. Elle veut tout savoir de toi.
— J’espère que tu n’en as pas trop dit ! Allons déjeuner. Je meurs de faim.
OceanofPDF.com