June
Chapitre 17
17
Le modeste salaire de June à la Roman Tavern leur permet de vivre chichement et l’exposition des aquarelles d’Henry a été un succès amical. Ils prennent un bon rythme de croisière jusqu’au krach qui fait s’effondrer la Bourse, un jeudi noir d’octobre. Henry déverse des torrents d’injures contre les industriels, la bulle spéculative, les politiciens, et se met à haïr la course au progrès d’une Amérique qu’il prend en grippe, révolté par le chômage et la pauvreté. June se désespère de le voir se dessécher. Inlassablement, elle tente de le convaincre de partir à Paris, espérant pouvoir y aller avec lui, si elle trouve les fonds nécessaires. Il finit par céder. Folle de joie, elle décide de rejouer la carte de Pop.
Un sombrero sur la tête, June s’exerce à grimacer devant son miroir, riant de sa victoire lorsqu’elle retourna chez Pop, un jour de tempête. Après son silence à leur retour d’Europe, elle s’attendait au pire. Quelle ne fut pas sa surprise de le voir tout miel à son arrivée. Elle commença par le remercier pour le voyage, avant de le saouler d’une flopée d’anecdotes qui jaillissaient comme un feu d’artifice. Le vieux boursicoteur reconnut que Moloch avait beaucoup plu à ses amis éditeurs mais qu’ils craignaient que le texte soit censuré. Elle sut saisir la perche pour lui faire comprendre qu’Henry s’épanouirait mieux à Paris et qu’elle espérait à nouveau son soutien pour les frais de leur voyage. Pop écrasa son cigare et décréta :
— J’aurais dû me douter que tu ne venais pas me voir pour mes beaux yeux.
— J’ai été très prise…, bredouilla June.
— Je ne veux rien savoir. Cette fois, c’est non ! Tu t’es montrée trop ingrate ! Du reste, je ne vais pas pouvoir te garder plus longtemps : on m’attend à déjeuner.
D’un sourire candide, elle décroisa les jambes, nue, comme toujours, sous sa jupe. Ils passèrent l’après-midi au lit et Pop s’engagea à payer le voyage d’Henry et à verser à June une rente régulière, à condition qu’elle reste à New York. Un terrible dilemme. Il lui donna deux jours pour réfléchir.
Toujours face à son miroir, la femme au sombrero s’est mis un masque vénitien à long bec qu’elle fait valdinguer par la fenêtre en glapissant : « Bas les masques ! » Sa silhouette de jeune femme flottante lui apparaît sur le chemin qui la menait vers la maison. À ce moment-là, elle espérait que Pop changerait d’avis, ignorant qu’un coup de théâtre l’obligerait à trancher.
— Une vraie saleté. Si c’était à refaire…, marmonne-t-elle.
Il grêle au moment où elle quitte l’immeuble de Pop. Écharpe au vent, elle se dépêche de s’engouffrer dans un taxi et se fait déposer à quelques rues de chez elle. Avant de rentrer, elle tournicote dans les dédales du quartier et se glisse dans les toilettes d’un café pour vérifier que ses cheveux ne sont pas trop emmêlés, que les traces de griffures de Pop sur ses cuisses se sont estompées. Accoudée au bar devant un Coca, elle imagine la belle vie que lui a fait miroiter Pop. De l’argent qui tombe tous les mois, la possibilité d’entretenir Henry, c’est tentant, mais à l’idée d’être séparée de lui, les larmes lui montent aux yeux. Attirée par une librairie où les nouveautés figurent en vitrine, elle traverse la rue. Dans un an ou deux, le roman d’Henry figurera là. Il aura eu un tel succès en France que l’Amérique s’inclinera ! À l’appartement, il lève les bras au ciel :
— J’ai écrit pendant quatre heures. Du bon boulot ! Mon roman devrait bouleverser l’Amérique !
— J’en suis sûre, mon chéri ! J’ai une grande nouvelle…
Tout à la joie de s’être enfin débloqué, Henry ne l’entend pas.
— Je crois que je vais l’intituler Lovely Lesbians ou Crazy Cock, poursuit-il. Je t’en ai déjà parlé, ce sera le récit de la lente déshumanisation de Tony, un type qui veut devenir écrivain pendant que sa femme, Hildred, essaie d’extorquer de l’argent à des clients fortunés de bars glauques. Une sorte d’élégante prostitution.
— De qui parles-tu ?
— D’un personnage issu de mon imagination, se défile Henry. Je raconte surtout les tribulations de Tony Bring, un raté qui se fait rouler dans la farine. Apparaît alors Vanya, une jeune lesbienne fantasque, d’une beauté de valkyrie, qui espère commencer une carrière artistique. Elle s’installe chez le couple, le début d’un triangle amoureux entre deux tarées et un loser qui se sert de sa souffrance pour écrire.
— Mais c’est notre histoire ! Déformée, salie, saccagée ! Tu n’as pas le droit de raconter ce qui me tient le plus à cœur ! Pas le droit d’écrire un mot sur Jane qui n’est plus là pour se défendre ! C’est trop facile ! Ah, tu as trouvé un bon moyen de te mettre en valeur et de pleurer sur ton sort ! Et moi ? Et elle ? Nous ne sommes que tes marionnettes, n’est-ce pas ? Je ne veux plus te voir ! Pars à Paris. Je vais pouvoir t’offrir le voyage. J’ai vu Pop. Moloch ne sortira pas ! Trop mauvais !
— Le scélérat ! Si je pouvais, je lui ferais sauter la cervelle.
Tel un fauve, Henry arpente la pièce, les mains dans le dos, martelant :
— Qu’est-ce qui m’a pris ? J’aurais mieux fait de me la boucler !
Soudain, il se frappe la tête contre le mur et se met à pleurer à gros bouillons, comme un gosse. Les bras croisés, June fulmine mais, face au visage d’Henry baigné de larmes, elle se précipite vers lui et le presse sur son cœur.
— Pardon, mon amour, si je t’ai blessé. Je t’aime. Ne me quitte jamais, jamais.
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