June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 23 sur 27

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June

Chapitre 23

23

 

 

Toujours rien à l’American Express. June enrage. Hier soir, Henry n’est revenu qu’au milieu de la nuit. Ils ont eu une longue conversation et se sont rabibochés. Elle arrive au Procope avec une demi-heure de retard. Postée devant le restaurant, Anaïs la complimente pour son ravissant tailleur violet. Elle a réservé une table isolée. Toujours attentive à sa ligne, elle commande une salade niçoise, des girolles pour June, avant de sortir de son sac une paire de bas de soie.

— Allez les passer aux toilettes, ordonne-t-elle. Je viens avec vous.

June entre avec elle dans un cabinet, laissant la porte entrouverte. Les collants enfilés, Anaïs glisse la main le long de ses jambes, des mollets au haut des cuisses. De peur qu’on ne les surprenne, June file vers les lavabos. Anaïs la suit, tire de son sac un flacon de parfum et en dépose une goutte derrière son oreille, murmurant :

— Il s’appelle Jouir. Il est pour vous.

June sent son odeur épicée, éternue, et les deux femmes regagnent la salle à manger.

— J’étais en extase dans les toilettes, chuchote Anaïs. Tutoyons-nous, tu veux bien ?

— Bien sûr.

— June, tu m’aimes ? Ne réponds pas. Avec toi, je ne réfléchis plus. Je vis dans l’instant, comme toi. Nous sommes perdues, nous ne sommes plus nous-mêmes, nous chavirons. Ne résiste pas. C’est si bon. Jamais je n’ai autant dévoilé à quelqu’un ce qu’il y a au fond de moi. Tu es celle que j’attendais.

June se reproche de l’avoir bercée d’illusions. Les mots d’Anaïs l’affolent. En même temps, elle ne veut pas la froisser. Au moment où elle balbutie « toi aussi », Anaïs étale sur un mouchoir lie-de-vin des boucles d’oreilles en corail et une bague en turquoise qu’Hugo lui a offerte.

— C’est pour toi. Je veux être ton esclave, dit-elle en tressaillant.

— Je ne peux pas accepter.

Anaïs passe alors la bague à son doigt, comme pour sceller leur union. Le serveur apporte les plats. June n’a plus faim. Des homards barbotent dans un aquarium, les pinces bridées. La musique est trop forte, la lumière trop crue. D’un claquement de doigts, Anaïs demande l’addition avant de décréter :

— Je t’emmène chez un marchand de chaussures, boulevard Haussmann.

Face à tant de détermination, June se sent comme une enfant que l’on gâte pour qu’elle vous aime. Et lorsque Anaïs s’empare de sa main pour entrer dans un magasin devant une vendeuse qui les regarde d’un drôle d’air, elle a envie de disparaître. Anaïs exige des sandales en lamé or et June est choquée par son manque de respect envers le « petit personnel ». Jamais Henry ne se comporterait ainsi, lui qui considère le moindre serveur comme son égal, en fait même un personnage de roman.

— Madame a le pied large, lui fait remarquer la vendeuse.

— De quoi vous mêlez-vous ? la tacle Anaïs.

Dès que la femme a le dos tourné, elle souffle à June :

— Je ne supporte pas que les gens te traitent mal.

June finit par trouver son bonheur. En quittant la boutique, elle enfile ses gants en peau de mouton. Rue de Rivoli, Anaïs s’arrête devant l’hôtel Meurice.

— Entrons ! Je vais demander une chambre. Hugo est rentré de voyage. Chez moi, c’est compliqué.

— J’ai promis à Henry de prendre un verre avec lui. Je veux profiter de lui, je ne le reverrai pas d’ici longtemps.

— Je ne comprends toujours pas pourquoi tu es si pressée de partir.

— Il faut bien que je gagne des sous pour lui permettre de vivre à Paris.

— Mais je peux tout à fait subvenir à vos besoins !

— C’est gentil mais je ne voudrais pas que tu puises dans les caisses d’Hugo.

— Tu me fais beaucoup de peine, s’assombrit Anaïs. Tout ce qui est à Hugo est à moi, nous avons la chance d’avoir les moyens de soutenir des artistes.

June l’embrasse sur la joue pour se rattraper.

— Il faut que j’y aille.

— Ça te dirait d’aller au cinéma demain ? À moins que tu ne préfères qu’on se promène aux Tuileries. Il y a des saltimbanques, des stands de Noël.

— Plutôt la semaine prochaine.

À cet instant, un marchand ambulant lui propose des billets de loterie. Elle en achète cinq pour June, qui s’évapore pour les revendre aussi sec à des passants.

Henry a laissé un mot : Je suis au journal. Bouclage ce soir. June, qui se réjouissait de cette soirée, se met à douter. N’est-il pas plutôt allé s’encanailler du côté de Montmartre avec des ouvreuses, des filles du vestiaire, celles qui traînent dans des bars et qu’il peut avoir pour presque rien ? Elle prend une douche, s’offre une crêpe rue de Seine, recompte ses sous, hésite à vendre les bijoux d’Anaïs, y renonce de crainte qu’elle ne s’en aperçoive.

Au beau milieu de la nuit, Henry la réveille en plein cauchemar : deux infirmiers l’attachaient à une table. Elle hurlait, se débattait. Ils la bâillonnaient et l’emmenaient en salle d’opération pour lui faire subir un électrochoc. Toute secouée, elle tend les bras vers Henry. Il sent le gin.

— Mon amour, tu es là depuis longtemps ? Je croyais que tu passais la soirée avec Anaïs. J’ai noyé mon chagrin dans l’alcool, dit-il d’un sourire désarmant.

Lorsqu’il brandit le Chicago Tribune, où figure un article de lui sur les petits commerces, signé « Wambly », elle lui montre fièrement ses sandales, la bague et les boucles d’oreilles.

— Moi aussi, j’ai des cadeaux d’Anaïs.

— Ça y est, vous avez couché ensemble ?

— Ça ne te regarde pas !

— Nom d’un chien, June, arrête de me faire marcher ! Tu me rends fou ! Anaïs te manipule. Elle est tellement hypocrite ! Tu t’es vraiment entichée d’elle ?

— Je l’aime bien, mais ce qui me dérange chez elle, c’est qu’elle se veut une femme libre alors qu’elle n’est qu’une bourgeoise qui s’ennuie. Elle a besoin d’exister, elle vit à travers nous.

— À travers toi, plutôt. Elle t’adule, elle aimerait te ressembler, capter cette extravagance qui fait ton charme, cette grâce enfantine et ce grain de folie qui lui échappent.

— Tu crois vraiment ? En tout cas, je pourrais peut-être en profiter pour qu’elle me paie mon billet.

— Je ne veux pas que tu partes, gémit Henry en la pressant sur sa poitrine.

— Tu vas t’en sortir. Je reviendrai vite et, cette fois, je resterai plus longtemps.

En fin de matinée, faute de sous, ils déjeunent d’une baguette et d’un camembert, sur un banc, devant la fontaine de la place Saint-Sulpice. Toujours optimiste, Henry s’en amuse. On verra bien de quoi demain sera fait. Quand elle lui propose qu’ils se fassent à nouveau inviter à Louveciennes pour goûter à la bonne cuisine d’Emilia, il refuse catégoriquement : Hugo découvrirait qu’Anaïs est amoureuse d’elle. Cela gâcherait leur début d’amitié. Un instant, June se demande s’il n’y aurait pas une autre raison. Ne redoute-t-il pas d’être, lui aussi, happé par Anaïs ?

Elle est retournée à l’American Express. Cette fois, Pop lui a fait parvenir des traveller’s cheques qui permettront de payer l’hôtel, mais ne suffiront pas pour prendre un billet de retour. Dans son manteau de fourrure, Anaïs fait les cent pas devant le Ritz. Aux Tuileries, la fête bat son plein. Des enfants font la ronde autour d’immenses sapins illuminés. Des musiciens jouent des airs de Noël. Des artisans vendent leurs produits sur des stands. Comme deux gamines, Anaïs et June s’achètent des pommes au sucre et s’arrêtent à une guinguette pour boire un vin chaud. À son habitude, Anaïs veut des nouvelles d’Henry. June concède qu’elle se fait du souci pour lui. Il vit avec trois fois rien et elle a peur qu’il sombre, après son départ.

— Je voudrais que tu t’occupes de lui quand je ne serai plus là, dit-elle avec un brin d’inquiétude.

— Tu peux compter sur moi, approuve Anaïs.

L’ombre d’un sourire passe sur son visage, comme si elle s’attendait à cette demande, qu’elle la savourait en secret. À moitié soulagée, June sait qu’elle prend le risque qu’Anaïs en fasse trop. Elle serait capable d’entretenir Henry, de répondre à ses caprices, de lui devenir si indispensable qu’il ne pourrait plus se passer d’elle. June préfère ne pas y penser. Quoi qu’il en soit, elle ne voit personne d’autre qui puisse lui venir en aide. Ce qui l’ennuie surtout est d’avoir semé le trouble dans l’esprit d’Henry, en lui révélant leur flirt. Les choses pourraient se retourner contre elle. Elle n’a pas tort. June les obsédera. Ils la décortiqueront, se ligueront, écriront des livres sur elle, mais, toujours, elle leur filera entre les doigts : elle est un roman à elle toute seule.

— J’espère qu’Henry ne te dira pas du mal de moi, fait-elle d’une voix craintive.

— Je te défendrai bec et ongles. Dis-moi franchement, tu lui as parlé de nos amours ?

— Jamais ! ment June. Il a été tellement jaloux de Jane ! Je lui ai juste insinué que tu t’étais prise d’amitié pour nous, afin de te distraire.

— Tu lui as dit ça ! Tu me vois vraiment comme une oisive qui a besoin d’excitation pour se sentir vivre ?

— Ce n’est pas du tout ce que je pense.

— Tant mieux. Mais ça m’a froissée… Je tiens tellement à toi. Je voudrais avoir ton imagination, ton magnétisme. Si tu pouvais me donner ton bracelet, j’aurais l’impression de vivre à travers toi.

Le bracelet de Jane, son dernier cadeau, avec ce mot mystérieux, La messagère. June ne peut s’en défaire. Anaïs persiste :

— Je sais ce qu’il représente pour toi. Je le garderai toujours sur moi, en signe de soumission.

— C’est le cadeau d’adieu de Jane, plaide June, afin de lui montrer combien cela lui coûte de s’en séparer.

Elle finit par le glisser au poignet d’Anaïs. Après un tour du côté des manèges de chevaux de bois, June propose d’aller sur les Champs-Élysées où elle espère prendre son billet de retour. Dans l’une des agences de voyages, un guichetier lui annonce qu’il ne reste que des places en première classe pour les prochaines traversées. Sans se laisser démonter, elle le baratine : sa mère va mourir, il faut absolument qu’il lui fasse une réduction. Peine perdue. Elle a beau minauder, coqueter, jobarder, il reste inflexible. Anaïs la tire par la manche. June piétine. Comment lui faire comprendre qu’il faut qu’elle lui offre ce fichu billet ?

— Quand ça va mal et que je suis à sec, je trouve toujours une bonne âme pour m’offrir du champagne ! fredonne-t-elle, euphorique. J’aime le jeu. Ça m’a souvent servie. Tu ne connais pas la misère, toi. Hier, nous n’avons même pas pu dîner au bistrot, Henry et moi.

— Mais je t’ai donné quatre cents francs l’autre jour ! Qu’est-ce que tu en as fait ?

June soutient qu’elle serait couverte de dettes, des impayés dans des hôtels, des restaurants. Anaïs n’en croit pas un mot. Telle une fillette prise en faute, June finit par admettre que l’argent a été claqué en une soirée : pour une fois qu’ils ont pu faire la fête !

— Vous êtes de vrais gosses ! s’agace Anaïs.

À l’approche de l’Étoile, June se demande jusqu’à quand il lui faudra s’humilier pour qu’elle se décide. La tête sur son épaule, elle se lamente.

— Je n’y arriverai jamais !

Soudain, Anaïs déclare, triomphante :

— Je te l’offre, ce voyage, ma douce !

Une liasse de billets entre les doigts, June lui saute au cou et s’en retourne à l’agence où elle commande une place en première sur le Lafayette, parlementant tant et si bien qu’elle obtient une cabine de luxe. Départ du Havre dans trois jours. En descendant vers la Concorde, Anaïs l’attire sous un porche. Dans la pénombre et le silence d’une arrière-cour, June lui tend ses lèvres avant de s’échapper sous un ciel zébré d’éclairs. Deux heures plus tard, elle l’appelle de l’hôtel pour la remercier. Anaïs prend une voix détachée :

— Ma chère June, quelle tristesse ce départ précipité ! À jeudi, 12 h 30, à L’Ermitage, 21, rue Boissy-d’Anglas. Si tu veux bien.

— J’y serai, se réjouit June, espérant qu’Anaïs saura veiller sur Henry, par amour pour elle.

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