June
Chapitre 24
24
Un écrin de velours, des samovars, des musiciens qui jouent de la balalaïka, June est à l’Est, dans un pays qui lui rappelle ses origines. En robe vieux rose, manteau assorti, col Médicis et turban noir, Anaïs ne tarde pas à faire son entrée. Un serveur tout en courbettes. Caviar, vodka. June s’étourdit avant de s’égarer en d’interminables phrases sinueuses qu’Anaïs compare à celles de Proust, avant de lui dire qu’elle ne pourra plus aimer les hommes à l’avenir. Elle ajoute qu’elle ira un jour dans une boîte de lesbiennes pour avoir la sensation de la retrouver. Sous la table, leurs jambes se mêlent, leurs doigts s’entrelacent.
— J’ai envie de te faire jouir, ose Anaïs.
Dans le taxi qui roule vers la rue Princesse, June s’abandonne, un long baiser d’adieu durant lequel elles oublient où elles sont, qui elles sont. Puis Anaïs se jette sur ses seins qu’elle tète, lape, mordille, mais lorsque sa main s’aventure sous sa jupe, June l’arrête. Pas maintenant. Anaïs ne la possédera pas. Elle ne lui volera pas son âme, elle ne s’appropriera pas sa façon de parler, ses gestes, sa langueur, son excentricité, ni ses tourments. Elle restera un personnage de fiction.
Dans la soirée, elle rejoint Henry à La Closerie. Un dernier dîner pour fêter ses quarante ans. Une dernière nuit avec lui. Une nuit d’amour, comme ils n’en ont pas connu depuis longtemps. Il la couchera sur le papier, pour en garder la trace. June en rêvera longtemps. Sur le quai de la gare, il fond en larmes :
— Je ne ferai pas de vieux os à Paris.
— Je t’aime.
Coup de sifflet. Les retardataires se précipitent dans le train. June s’arrache à ses bras. Penchée à la fenêtre, elle le voit peu à peu rapetisser, comme s’il devenait la marionnette qu’avait fabriquée Jane, il y a un siècle, par une journée d’égarement.
Le Lafayette voguera de nuit. Mis en service un an plus tôt, avec sa cheminée trapue, il est le premier paquebot transatlantique français à propulsion diesel. Lorsqu’il balaie la mer de ses projecteurs, June croit apercevoir à l’horizon un bateau de pêcheur à la dérive. Pendant la traversée, elle évite la salle à manger de quatre cent cinquante couverts, le salon laqué, orné d’une coupole en vieil or et le grand escalier en ferronnerie rouge vermillon où les passagers se pavanent, pour s’isoler dans sa cabine. Devant la mer argentée, elle revoit Anaïs à L’Ermitage avec l’impression d’avoir été face à un miroir déformant. Comme elle, Anaïs penchait la tête, la main sur la joue, clignait des yeux, prenait une voix grave, reprenait ses expressions favorites. Ce n’était pas la première fois qu’elle était frappée par ce mimétisme qui en dit long sur ses manques, son besoin d’émotions fortes et inquiétantes.
Il fait un froid de canard en ce début d’année. Elle a écrit à Stratford qu’elle arrivait dans huit jours. Lorsqu’elle retrouve sa chambrette au Mayflower, l’hôtel où elle logeait avant de partir, le silence l’effraie. Elle entend Henry sur le quai lui crier « Je ne veux pas te quitter ! » et elle a la nausée. À son doigt, la bague d’Anaïs. Sur son lit, les bas de soie, les sandales et son flacon de parfum. Demain, elle ouvrira les lettres de Stratford. Pour l’instant, elle se sent comme une coquille vide et n’a aucune envie de répondre aux exigences de Pop. Pourtant, nécessité fait loi. Comme elle n’a même pas de quoi s’offrir un steak, elle fait un saut à la poste pour lui télégraphier. Deux heures plus tard, un mot : Viens ! P. Dans son appartement, des valises, des vêtements de femme éparpillés. Ils rentrent d’Espagne. Son épouse aurait décidé de séjourner plus souvent à New York. Il lui propose d’aller à l’hôtel The Jane, un ancien bordel qui a accueilli les survivants du Titanic.
À l’accueil, il se fait passer pour un certain David Becket. L’endroit a l’habitude d’accueillir des couples illégitimes, clients et prostituées de luxe. On se croirait dans le salon d’un collectionneur, tant il est encombré d’objets hétéroclites : statue de rhinocéros, panthère empaillée, palmiers, bar à l’ancienne. Chambre 34, une alcôve abrite un lit recouvert de fourrure. Au mur, des fresques érotiques. Pop commande un magnum. June se prélasse sur le lit, enjolive son aventure avec Anaïs, se vante d’avoir déjeuné au Ritz où Proust recevait ses amis, d’être allée aux Folies Bergère. Au moment où il la dévêt, elle le prévient : ses tarifs ont doublé. Il s’en moque, ses actions ont grimpé. Seule obligation : qu’elle revienne ici chaque fois qu’il l’exigera. Pop jouit vite, regarde sa montre, saute dans son pantalon et l’abandonne. Elle a gardé ses bas, termine la bouteille de champagne et se plonge dans un bain, pour se laver de lui. Demain, elle fera parvenir à Henry une partie de ce qu’elle a empoché.
Pendant que Monky renifle dans tous les coins, l’autre June, celle qui a tant vécu, éprouve soudain une immense tendresse pour la jeune femme qu’elle était. Si c’était à refaire… elle agirait de la même façon. Pourquoi perdre du temps à servir des clients alors qu’avec Pop, elle gagnait en trois cinq-à-sept l’équivalent d’un mois de salaire ? Comme avant, au retour de Stratford, elle aurait annoncé à la Roman Tavern qu’elle prolongeait son congé jusqu’en juin, tout en continuant à y organiser des expositions. Comme avant, elle aurait aussi décidé de rompre avec Pop et se serait mise à imaginer sa vie avec le bel Anglais, dans un appartement cossu où elle espérait être enfin à l’abri, entourée de son clan. Si c’était à refaire… Les courriers d’Henry, ceux d’Anaïs, elle les aurait déchiquetés. Dans un tiroir, elle retrouve le bristol que Stratford lui avait envoyé pour déjeuner au Delmonico. Une des portes de sa mémoire s’ouvre et lui apparaît en lettres d’or, le nom de ce restaurant, où il avait voulu lui demander sa main.
Avec ses lustres, ses panneaux de bois, son sol en faïence, le Delmonico, un peu kitch, lui plaît. À une table éclairée de bougies, Stratford se lève aussitôt. Il vient de louer un studio à Manhattan. Oncle Jack l’a chargé de la clientèle à la New York Life, une compagnie d’assurances. Décrocher des marchés le grise. Sans chercher à savoir ce que June a fait à Paris, il lui conseille des œufs bénédictine et lui demande si elle peut l’aider à choisir des meubles, à décorer son studio, à le guider dans New York où il se sent perdu. Elle émiette du pain, jetant un coup d’œil à une affiche qui représente une fête au Moulin de la Galette. Stratford la tire de sa rêverie.
— Tu m’as manqué. Si j’osais, je te ferais une demande en mariage en bonne et due forme.
— Désolée, je suis mariée avec un écrivain qui s’est exilé à Paris : Henry Miller.
— Tu l’aimes ? dit-il, déconfit.
— Je l’ai terriblement aimé, je l’aime encore, mais il est si loin…
— Tu es là, près de moi, et nous ne savons pas pourquoi. Le reste importe peu.
— Je veux bien t’aider à choisir tes meubles ! s’enthousiasme June. Ce sera amusant, comme dans Le Diable au corps !
Et les voilà dissertant sur la taille d’un lit, la profondeur d’un matelas, la couleur des rideaux, des canapés, dans son studio au vingtième étage d’une tour, où il n’y a que le tableau de William. Les voilà perdus au milieu d’un de ces grands magasins semblables au Bonheur des dames, où ils essaient des fauteuils, optent pour une armoire, un bureau suédois, de la vaisselle mexicaine. June lui apporte des plats préparés qu’ils dégustent aux chandelles, jusqu’à ce qu’il l’attire dans le lit qu’ils ont choisi. Stratford la caresse si longuement qu’elle se demande parfois quand cela finira. Peu à peu, elle prend goût à sa douceur et à son humour british, au point de revenir chez lui deux, trois fois par semaine.
Les lettres d’Henry s’espacent. Il a trouvé un emploi de répétiteur d’anglais au lycée Carnot de Dijon, s’y ennuie à mourir. Sa chambre serait une cellule glacée sous les toits. La ville, lugubre. Pas moyen d’y louer une machine à écrire. Début mars, il a déjà démissionné et pris une chambre à l’hôtel Central. Plus question de retour. Il veut aller jusqu’au bout de Tropique du Cancer, si gelé qu’il travaille emmitouflé dans une robe de chambre, avec un pardessus, un cache-nez et un chapeau. Le mois suivant, il se réjouit d’avoir pu louer un appartement avec son ami Alfred Perlès, à Clichy, 4, rue Anatole. Loyer : 300 francs par mois, curieusement payé par Fred, qui gagnerait bien sa vie au Chicago Tribune où Miller n’écrit plus que de rares chroniques. « Je m’occupe de tout, précise-t-il, une vraie femme de ménage. Je passe le balai, je fais les courses, je raccommode les chaussettes. Tu connais mon obsession de l’ordre. » Il s’est remis à la peinture, termine sa lettre en disant qu’il a épinglé sa photo dans sa chambre et qu’elle est sans cesse avec lui : « Je t’attends, tu es ma faiblesse, mon ivresse. » Pas un mot sur Anaïs. June en conclut qu’il la voit peu. De son style fleuri, elle continue de l’encourager à écrire, quitte à jeter les trois quarts des feuilles à la poubelle !
Un matin, la propriétaire du Mayflower lui remet une enveloppe bleue. Une lettre d’Anaïs ! Elle lui dit qu’elle l’aime et qu’elle a emmené Hugo dans un bordel où ils ont assisté aux ébats de deux femmes. Par malheur, celui-ci a déniché ses cahiers secrets. Il saurait tout de leur « passion », mais elle lui a fait croire qu’il ne s’agissait que de fiction. June replie la lettre. Elle ne lui répondra pas. S’en méfie de plus en plus. Pauvre Hugo, sa femme le mène en bateau. Anaïs a donc tout raconté, à sa sauce. Un vrai danger. Veille-t-elle sur Henry ? Jusqu’où ? Que cache-t-elle ?
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