June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 13 sur 27

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June

Chapitre 13

13

 

Quelques jours plus tard, après avoir servi les clients, desservi les tables, elle se rend à sa librairie préférée du Village. Un vrai capharnaüm : bouquins entassés en vitrine, en cageots, en vrac, et cette bonne odeur de papier et de cuir. L’endroit est un labyrinthe, avec une multitude de pièces où l’on peut s’asseoir et lire à volonté. Il y a là des étudiants, des flâneurs, des plumitifs, des amazones, des gosses. Le libraire, un dandy, veston à rayures de zèbre et chapeau rond, vient vers elle.

— Des guides de Paris ? Nous avons le choix, dit-il, avant de piocher dans ses réserves et de lui tendre le guide Baedeker et quelques ouvrages.

June choisit ce guide qui fait autorité, avec un plan de la ville et un manuel de conversation en français.

À l’appartement, l’odeur de l’herbe l’agresse. Allongée sur le divan, les yeux dans le vague, Jane se délecte d’un pétard. Depuis qu’Henry s’absente pour rechercher un emploi, elle squatte le salon. Une table à tréteaux lui sert d’atelier. Ses esquisses jonchent le tapis. Les deux femmes ont teinté les ampoules de rose vénitien, peinturluré les murs de scènes érotiques et de fresques de gratte-ciel effondrés, avec du gazon vert fluo sur lequel s’agite une bande de dégénérés. Elles ont aussi punaisé des illustrations de maladies vénériennes, au grand dam d’Henry qui rumine des plans de vengeance. En se pinçant le nez, June tend son guide de Paris à Jane.

— Ça devient infernal ici ! Val est devenu cinglé ! Il faut prendre une décision. On va partir toutes les deux à Paris. Dis-moi oui ! Je meurs d’envie d’y aller !

Jane rétorque d’une voix pâteuse :

— J’aimerais bien, mais Henry n’acceptera jamais de te laisser filer, il voudra être du voyage.

— Attendons juste qu’il ait trouvé un job.

— Rien n’y changera. Il serait capable de tout plaquer pour nous suivre. De toute façon, je n’ai plus un penny.

— T’en fais pas. Je n’ai pas encore épuisé mes ressources !

Ensemble, elles regardent le plan de Paris. June se passionne pour Pigalle, le Marais, les Puces, la place Saint-Michel, l’Odéon. Au fur et à mesure, l’excitation monte et avec elle, la peur de l’inconnu, cette peur viscérale qu’Henry ne l’aime plus. Lorsqu’il part le matin, à des rendez-vous avec des employeurs, elle le suit des yeux jusqu’à ce qu’il disparaisse au coin de la rue, s’en voulant de lui cacher qu’elle s’enfuira en douce dès qu’elle aura de quoi financer le voyage. Jane lui fait répéter des formules de politesse, lui indique l’emplacement de Montmartre et Montparnasse.

Nue sur des coussins, les bras derrière la tête, avec ses pieds dodus, ses chevilles fines et ses rougeurs aux joues, Jane est sa Maja desnuda. Lorsque June noue un ruban noir autour de son cou, qu’elle jette un châle sur ses épaules et enfile une mule à son pied gauche, Jane devient son Olympia, ce tableau de Manet qu’elle veut à tout prix voir à Paris. À ses empressements, elle préfère les tâtonnements, les effleurements. D’un doigt, elle suit la courbe des seins de son amante, descend vers son nombril, y pose un timide baiser, à l’affût du moindre frémissement de cette peau si blanche qu’elle n’ose s’y frotter, de crainte de la bleuir. June reste au bord, ne se donne pas, se laisse faire. Si elle gémit parfois, il y a en elle une sorte de réserve, de résistance. Sa liturgie à elle appartient à Henry, à cet amour-là. Le rire de Miller l’enivre, ses bras musclés la réjouissent, ses fesses l’attendrissent, son dos étoilé la fait rêver, ses poils sur la poitrine l’amusent, son sexe l’excite. Un livre à lui tout seul, son fantasme, sa création, alors qu’elle reste l’objet du désir de Jane, un reflet, un miroir. Jane apaise ses lourds chagrins d’enfant. Elle est la sœur, l’amie, la mère qu’elle n’a pas eue, celle qui câline, protège, délivre. Et lorsque celle-ci la pétrit, tentant de faire naître des étincelles, June se cabre, comme s’il y avait une frontière à ne pas dépasser. Parfois, elle se dit qu’elle n’est pas lesbienne. À d’autres moments, elle sait que les hommes ne lui donneront jamais ce supplément d’âme, ce plaisir d’être avec une semblable, comme avec elle-même, lorsqu’elle s’est masturbée pour la première fois dans sa chambre de jeune fille, et qu’un orgasme l’a submergée, un sursaut de vie venu de ce petit bouton qui ne paie pas de mine mais qui contient l’énergie de l’univers, celle des commencements, des planètes, des tremblements de terre.

Après plusieurs tentatives infructueuses, Henry finit par trouver un poste à l’Administration des parcs. Les cerisiers sont en fleur. Le nez au vent, il se plaît à tailler des haies, à défricher les plates-bandes ou tondre des pelouses. Huit jours plus tard, la direction l’envoie dans un cimetière du Queens et le voilà chargé de creuser des tombes. Fossoyeur, il n’avait pas mérité ça ! Quand il rentre du boulot, Jane et June chantent Paris et il n’y voit qu’une dernière lubie, sans se douter qu’elles préparent en secret leur échappée. June réussit à carotter une liasse de billets au Balafré, lui promettant de revenir bientôt au Remo. Assez pour prendre deux billets sur le Rochambeau, paquebot à classe unique de la Compagnie générale transatlantique. Le départ est fixé au samedi 7 mai 1927.

Quelques jours plus tôt, elle attend qu’Henry soit parti pour faire ses bagages. Pas de temps à perdre. Avant son retour, il faut trier, rassembler des paires de bas de coton, des sous-vêtements de rechange, des pulls, deux, trois pantalons, des bottines et des souliers de marche. Ne pas oublier sa jupe corolle et son tailleur bleu, même si, face aux Parisiennes, réputées pour être à la pointe de la mode, elle craint de détonner. Sa valise est archipleine. Elle fourre ses affaires de toilette dans la malle de Jane. Les passeports sont à jour et elle s’est renseignée : pour un dollar, on a vingt-deux francs, et avec vingt-deux francs, on peut s’offrir trois repas et une chambre d’hôtel. Ce que lui a refilé le Balafré devrait suffire. Pourvu qu’Henry ne s’aperçoive de rien. Ces derniers temps, il s’est étonné de leurs mines réjouies, leurs couinements, leurs piaillements, s’imaginant qu’elles lui préparaient une surprise pour fêter sa première paie. Aux aguets, il débarque sans frapper dans la salle de bains, intrigué par le temps qu’elles passent à se faire les ongles, à s’épiler. Elles ont orchestré avec soin le même désordre que d’habitude. La malle de Jane restera à sa place et les valises, cachées sous son lit. Samedi, le timing sera serré. Henry ne travaille que le matin. Le paquebot prend le large à 16 heures. Il faudra arriver sur les quais trois heures à l’avance, passer la douane, attendre que les marchandises soient chargées.

Le matin du départ, dans son peignoir de soie rose, June prépare une salade de fruits, presse des oranges, fait griller des toasts. Devant ce petit déjeuner royal, Henry a l’air d’un Auguste sur le qui-vive. À l’instant où il quitte la maison, June lui envoie un baiser du bout des doigts et le suit des yeux, comme si elle voulait emporter l’image de cette silhouette qui l’émeut tant. En son for intérieur, elle sait qu’il lui pardonnera, et qu’un jour, ils iront ensemble en Europe. Il est si bon, Henry. Et puis, un écrivain aime l’imprévu. Les drames le nourrissent.

Branle-bas de combat. Impossible de fermer les valises. Il faut se passer de l’inutile. Commander un taxi, éviter les embouteillages. Gris métal, trois cheminées, deux ponts, le Rochambeau ressemble à un navire de guerre avec ses canons qui lui ont permis de torpiller la flotte allemande, entre 1915 et 1918. Ça se bouscule sur les quais. Des livreurs gueulent, des marchands trompettent, des enfants pleurent, des chiens aboient, des sirènes sifflent. June et Jane sollicitent un porteur qui, pour quatre fois rien, trimbale leurs bagages jusqu’au bateau où une armée de marins va et vient. Devant la passerelle, le capitaine salue une dame à tailleur brodé d’or, accompagnée de ses domestiques et de ses labradors. Au moment des adieux, des couples s’étreignent. Les uns pleurent, les autres s’éclipsent pour retrouver un amant, une maîtresse. Enfin à bord, June s’accoude à la balustrade du pont, scrutant la foule, dans l’espoir qu’Henry se soit aperçu de leur départ et vienne leur dire au revoir. Un pincement au cœur, elle l’imagine rentrant à la maison, après un bon repas avec un ami et une séance de cinéma. Pas de lumière aux fenêtres. À l’intérieur, le souk de la veille. Sur la table, un bouquet de violettes qui l’angoisse. La chambre de Jane a été vidée. June a emporté leur valise. Il tourne en rond comme un fauve, pleure, cogne, gueule, et découvre un mot griffonné sur son bureau : Mon cher Val. Nous embarquons ce matin sur le Rochambeau. Je n’avais pas le courage de te le dire. Écris aux bons soins de l’American Express à Paris. Je t’embrasse.

Les passagers agitent des mouchoirs. Le paquebot prend le large. June tente de se convaincre que le temps va passer vite. Il l’attendra, tout sera comme avant. Puis, elle rejoint Jane dans une cabine en bois, avec des lits superposés, un lavabo et des chaises molletonnées. Depuis que les États-Unis ont fixé des quotas de migrants, la Transatlantique joue la carte du luxe. Fini les fonds de cale où s’entassaient ceux qui fuyaient leur pays, comme au temps où sa famille s’est exilée. Alors que le Rochambeau prend sa vitesse de croisière, espérant atteindre Le Havre en six jours, Jane l’entraîne dans des salons décorés à la française, moulures, colonnes, fauteuils en toile de Jouy, tables en acajou. À bord, il y a un théâtre, une piste de danse, une salle à manger marbrée aux tables fleuries. Aux cuisines, sous la houlette d’un chef, marmitons, aides et sommeliers s’affairent. Au bar, l’alcool coule à flots. Ici, les Américains peuvent s’enivrer en toute légalité. Sur les ponts, des jeunes gens de blanc vêtus jouent au palet, s’amusent à tirer des pigeons d’argile. Des enfants grimpent sur des chevaux de bois. Et partout des transats, invitation au farniente.

De cette croisière, June ne garde que des flashs : la mer à l’infini, une bonne cuite, le lieutenant français qui leur avait donné des adresses à Paris et les dîners en tête à tête avec Jane, où elles s’étaient fait servir des turbots, des bouchées à la reine, du bœuf bourguignon, le tout arrosé de grands crus. Persuadées que tout était compris, elles ne s’étaient pas privées. À l’approche du Havre, lorsque l’intendant du paquebot était venu dans leur cabine avec l’addition, elles avaient tenté de le baratiner. Peine perdue. Elles ne quitteraient pas le navire sans régler la note. Jane avait suggéré d’envoyer un télégramme à Henry. Besoin de cinquante dollars avant de débarquer. Câbler immédiatement. Trois heures plus tard, elles recevaient l’argent. Et June avait éprouvé une immense tendresse pour celui qu’elle avait plaqué.

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