June
Chapitre 14
14
Au Havre, elles prennent le train pour Paris et se font conduire en taxi à l’hôtel Princesse, là où elles ont réservé une chambre. Le chauffeur a du mal à se faufiler dans ces ruelles où grouille une faune d’étudiants, et les dépose rue Guisarde, d’où elles portent leurs bagages jusqu’à cet hôtel modeste, encastré entre un bar et un coutelier. Le patron, sorte d’échassier au long bec et aux oreilles pointues, leur souhaite la bienvenue et les mène au troisième étage, chambre 12. Aussitôt, June se sent bien dans ce décor qui fleure bon la France : papier peint à fleurettes, fauteuil crapaud, lit douillet, salle de bains avec une pile de serviettes et savon à la lavande. Le temps de prendre une douche et les deux femmes partent pour une longue promenade, de l’Odéon aux recoins les plus cachés de Saint-Michel, jusqu’à La Rotonde où elles s’attablent pour déguster cet incomparable « petit noir » qui requinque. June s’extasie de tout : les boutiques, les petits métiers, les robes des femmes, les jurons des chauffeurs, les ouvriers des chaînes de montage des usines Citroën qui manifestent, les bords de Seine avec leurs centaines de bouquinistes et, partout, les bistrots où l’on sert du gros rouge et du saucisson à toute heure. Épuisées d’avoir marché jusqu’à la nuit, elles finissent par s’offrir une omelette à La Closerie, où de joyeux drilles batifolent, une fille danse sur une table, un pianiste se déchaîne.
Dans leur lit d’amour, collées l’une contre l’autre, elles se dorlotent, se câlinent, et June, loin d’Henry, se délivre. Les jours suivants, elles s’aventurent à Pigalle où des belles de nuit racolent sur chaque trottoir ; elles déambulent le long des grands boulevards, prennent le tramway, le bus, jusqu’à en avoir le tournis, tant Paris contient de villages. Ce qui frappe June, c’est la saleté des rues où s’entassent déchets et crottes de chien, mais aussi les pissotières où les hommes ne se cachent pas. Et puis les gosses, livrés à eux-mêmes, les mendiants, les ivrognes et les vieux, en quête de nourriture. Partout, elle pense à Henry, sûre qu’il tomberait amoureux de cette ville où tout est sujet à roman. Elle l’imagine arpentant Belleville, le marché des Halles ou le quartier de la Bastille. Si elle ne se fait pas d’illusions sur les filles de joie qu’il doit fréquenter à New York, sa terreur serait qu’il s’amourache d’une femme intelligente. Elle craint aussi qu’il ne décide de rencontrer son frère et sa mère. Ne lui a-t-il pas dit qu’il le ferait sans son accord ? Frances lui apprendrait qu’elle n’a jamais été sa belle-mère, se plaindrait de son arrogance, de ses sempiternels bobards et se ferait passer pour une victime. Peter ne se gênerait pas pour la traiter de pimbêche. Et Henry la verrait sous un autre jour.
Au gré de ses errances, elle ne tarde pas à se lier à des Américains, à La Coupole ou à La Closerie, la plupart, des fauchés de la génération perdue. Elle croise même Hemingway et Scott Fitzgerald sans les reconnaître, tant ils sont ivres, fait aussi la connaissance du grand sculpteur Zadkine et de Marcel Duchamp. De son côté, Jane s’acoquine avec une bande de peintres de Montmartre. Tard dans la soirée, lorsqu’elle retrouve June, elle s’enflamme pour ses nouveaux amis du Bateau-Lavoir et de la place du Tertre, sa virée au Chat noir, ce bel hidalgo qui la draguerait. June l’accuse de faire bande à part et la trouve de plus en plus sujette à des emportements pour des broutilles. Jane a même piqué une crise, lui reprochant d’avoir utilisé sa brosse à dents. Et puis, l’argent commence à manquer. Pas question d’aller au restaurant ni de s’offrir des places au Moulin Rouge. June finit par envoyer une lettre à Henry afin qu’il lui fasse parvenir de quoi tenir.
En attendant, être à Paris sans un radis, c’est comme regarder des gâteaux dans la vitrine d’une boulangerie sans pouvoir les manger. Alors, elle séduit. Que ce soit aux Deux Magots, chez Lipp ou au Chien qui fume, elle n’hésite pas à aborder ses voisins. Un matin, à la terrasse du Flore, un Viking aux yeux bleu métallique lui offre un café. Comme il se dit mi-allemand, mi-autrichien, elle se méfie. S’est-il engagé dans la guerre des tranchées ? Rudolf a été réformé : un bouledogue lui a arraché l’œil droit quand il avait cinq ans. Son œil de verre lui donne un chic de plus. Il aime Goethe et la musique de Wagner, mais aussi le cinéma de Charlie Chaplin, aurait hérité d’un château en Bavière. June lui parle de son enfance à Vienne et de son désir de revoir ses cousins qui vivent encore là-bas. Rudolf l’invite à dîner au Procope. Tente un baiser. Elle ne dit pas non. Trois jours plus tard, lorsqu’elle annonce à Jane qu’elle part en Autriche, celle-ci éclate :
— Tu te fiches de moi ? Comment veux-tu que je m’en sorte toute seule ?
— Tu es une grande fille, non ? Je t’ai payé le voyage, l’hôtel, tout, j’ai plus un rond. Débrouille-toi avec tes nouveaux copains. Je m’en vais demain matin, c’est comme ça ! Je ne suis pas responsable de toi.
— Tu as vu comment tu me parles, espèce de pute ? Fous le camp ! Tu me dégoûtes ! beugle-t-elle, hystérique.
— Calme-toi Jane, panique June, qui craint d’alerter les clients des chambres d’à côté.
Tout à coup, Jane se met à trembler, le corps secoué de spasmes.
— Non, je ne me calmerai pas ! Je vais me tuer !
Elle se précipite vers la fenêtre, poing tendu, et défonce la vitre. La main en sang, elle s’effondre. June désinfecte la plaie.
— Ne me quitte pas, gémit Jane. Je suis malade. Il me faut les médicaments prescrits par le psychiatre. L’ordonnance est dans mon sac.
June finit par trouver le bout de papier chiffonné et se rend à la pharmacie de la rue du Four. En lisant la posologie des cachets, elle découvre qu’ils traitent les patients atteints de schizophrénie. Un mot qui lui fait peur. Ceux qui en sont atteints se dédoubleraient, comme les criminels à deux visages. D’après la pharmacienne, les hallucinations de Jane, sa paranoïa, viendraient de l’abus de marijuana. Après l’avoir installée à l’hôtel du Maine, meilleur marché, et lui avoir fait jurer de suivre son traitement, June l’abandonne pour retrouver Rudolf qui l’attend dans sa Panhard.
Il ne faut jamais revenir sur les lieux de son enfance, se dit la June fiévreuse de l’Arizona. De Vienne, elle ne se souvient de presque rien, si ce n’est de Rudolf qui ne cessait de se vanter de sa lignée, et de ce dernier dîner durant lequel elle lui a avoué qu’elle devait retrouver son mari. Le jour où elle est revenue à l’hôtel du Maine, Jane avait disparu. Elle avait confié à son intention, au propriétaire, un petit sac en tissu dans lequel se trouvait son bracelet en chrome à œil-de-chat, gravé d’un mot énigmatique : La messagère. Et lui aurait laissé entendre qu’elle partait pour l’Afrique du Nord. June n’y croyait pas. Dans son état, sans argent, Jane n’avait pu quitter la France. Où était-elle ? Fallait-il rentrer aux États-Unis sans elle ?
Encore aujourd’hui, elle s’en veut de ne pas l’avoir recherchée, afin d’éviter le drame annoncé, un drame qui hante encore ses nuits. Grâce à Rudolf, elle avait fini par s’acheter un billet de retour sur le Berengaria, un paquebot allemand, un des plus longs – 280 mètres avec sa figure de proue. Un des plus rapides aussi, puisqu’il ne mettait que quatre jours pour rejoindre New York. Une tempête avait retardé d’une journée son arrivée et elle en était malade. Henry lui manquait tant : ils ne s’étaient envoyé que quelques télégrammes. Son cœur tambourinait lorsqu’elle descendait la passerelle dans son nouveau tailleur vert d’eau, un carton à chapeaux à la main, il y a si longtemps.
Son bon sourire, ses bras, ses baisers : June est enfin chez elle. Tout à la joie de la revoir, Henry ne semble pas lui en vouloir de sa fugue, sans doute parce qu’elle est revenue sans Jane. Ses craintes se dissipent. Seule la disparition de Jane l’inquiète. Dans le taxi qui les conduit à l’hôtel bas de gamme où Henry vient de réserver une chambre, elle lui avoue qu’elle ne sait pas où lui écrire. Elle n’a même pas l’adresse du couple chez qui Jane vivait, avant de partir à New York, et redoute de nouvelles crises.
Il lui conseille d’attendre qu’elle redonne signe de vie, veut tout savoir de son séjour à Paris. Elle se garde de lui parler de Rudolf, prétend qu’elle était avec des amis à Vienne, s’exalte : Paris est une fête, elle en est folle. Henry est fier de lui annoncer que, durant son absence, logé chez ses parents, il a arrêté de travailler à l’Administration des parcs pour écrire un vrai roman. Pour l’heure, c’est encore un brouillon qui lui fait peur et il se pose mille questions.
Dans la chambre d’hôtel, ils s’embrassent passionnément et font l’amour sur le tapis. Pendant qu’il déballe les cadeaux qu’elle lui a rapportés : croûtes dénichées à Montmartre, albums d’art chapardés par Jane, June se pend à son cou :
— Je veux à tout prix retourner à Paris avec toi. Cette ville est faite pour toi. Elle t’inspirera. Tu t’y sentiras libre.
S’ensuit un déluge de paroles. Les blanchisseuses, les boulangeries, les poissonniers, les places, les librairies, Notre-Dame, le Louvre, les étals, les flics et les voyous, les bourgeois et les va-nu-pieds, les catins et les comtesses, sans oublier les urinoirs. Tout était idyllique, à part une scène qui l’a choquée lorsqu’un homme a frappé sa femme, devant des agents indifférents. Henry lui rappelle qu’il préférerait aller en Hongrie, en Autriche, en Roumanie ou en Allemagne. En France, il aimerait surtout descendre vers le Sud, sur les traces de Van Gogh et de Nietzsche. June finit par le suivre. Entre eux, la conversation ne s’arrête jamais. Ils se surprennent, se séduisent à nouveau, se moquent l’un de l’autre, tout au plaisir de se retrouver.
Au cours d’une de leurs balades, Henry retrouve les patrons d’une épicerie, un couple de juifs chez qui il achetait des cacahuètes quand il était enfant. Auprès de ces gens merveilleux, venus de Pologne, June se passionne pour leur histoire qui ressemble à celle de ses ancêtres, leurs contes, leur nourriture, leurs rituels. Et elle qui a longtemps caché sa judaïté renoue avec ses traditions, comme s’il lui fallait se ressourcer avant d’affronter ce qui l’attend.
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