June
Chapitre 6
6
Un coup de poignard. Voilà ce qu’elle a ressenti lorsque Henry l’a trahie pour la première fois. June shoote dans les malles, avant de perdre l’équilibre et de tomber sur le parquet. Vaille que vaille, elle s’agrippe au pied du lit, se hisse, ouvre le tiroir de la table de nuit, prend un canif et lacère une reproduction de La Femme au perroquet qu’il lui avait offerte. Si elle avait pu l’enfoncer dans le gros ventre de Beatrice, cette pouffiasse, elle ne se serait pas privée ! Une sale affaire qui lui remonte à la gorge.
Depuis qu’elle l’a incité à rendre visite à sa fille, Henry a pris l’habitude de déjeuner chez sa femme le samedi, en quittant le bureau à midi. Ce jour-là, à 17 heures, June s’étonne qu’il ne soit pas rentré et sort acheter une dorade, de la salade et des pommes pour le dîner. Devant un étal de fruits, elle tombe sur Maya, une voisine de Beatrice qu’Henry lui a présentée dans un bar.
— Comment vas-tu, June ? lance Maya. Dis donc, il s’en donne du bon temps le samedi, Henry !
— Que veux-tu dire ? Il emmène sa fille se promener au parc, c’est plutôt bien.
— C’est ce que tu crois. En réalité, il passe l’après-midi à coucher avec sa femme et, quand il a fini, il vient chez moi.
— Tu mens, Maya ! Tu mens ! vocifère June qui cavale vers la maison en sanglotant.
Elle tente de joindre Henry chez Beatrice, puis appelle Kronski.
— De la pure méchanceté. Henry t’aime, il est incapable de te tromper, plaide le docteur.
June n’en croit pas un mot. Son monde s’effondre. Des vagues qui se brisent sur une falaise. Un précipice. À peine rentrée, elle se jette sur le lit, mordant l’oreiller pour étouffer ses cris. Des spasmes la secouent. Tremblements, sueurs froides, tête en feu, nausée. Elle perd pied, ressassant : « Tout est faux. Ses beaux discours, ses baratins. Je ne pourrai plus jamais l’aimer. Je vais mourir. S’il est volage, il ne changera jamais et je souffrirai le martyre. » La pâle lumière de janvier l’aveugle. Elle baisse les stores, se cadenasse. Être seule. Sombrer. Elle imagine Henry se vautrant sur sa femme. Le rire sarcastique, les ahanements, les gloussements de Beatrice. Se tape la tête contre le mur : « Il a tout gâché. Tout est fini, fini. » Enfermée dans la salle de bains, elle saisit une boîte de somnifères, avale un cachet, puis deux, puis cinq, puis tous, comme des bonbons. Une douleur atroce au ventre, elle titube et s’écrase sur le tapis. Trou noir.
June ne se souvient plus de rien. Ni du pédiatre de la maison qui a réussi à passer par la fenêtre et l’a découverte, inerte. Ni du trajet en ambulance ni du lavage d’estomac qui l’a sauvée. Elle dort dans une chambre de l’hôpital du Bronx, intubée, blanche comme le marbre. Elle ne sait pas non plus qu’Henry est rentré à 20 heures, qu’il a foncé à l’hôpital et qu’il est près d’elle, avec Kronski, obligé de lui révéler la cause de sa tentative de suicide.
Le lendemain matin, quand elle reprend connaissance, il lui dit avec une infinie tendresse :
— Toute la nuit, j’ai pensé à ce que nous avons vécu, je me sentais lâche, minable. Pardonne-moi, mon amour. Je n’aime que toi.
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