June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 12 sur 27

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June

Chapitre 12

12

 

Depuis déjà quelques semaines, Jane s’est installée chez les Miller et Henry supporte de plus en plus mal sa présence, surtout quand Jane lui reproche d’être injuste et tyrannique avec June. Dans ces cas-là, il perd ses nerfs, ricane, soliloque, menace Jane de l’étriper, la traite de siphonnée, de malade, de crétine, plante une lame de couteau dans la porte de sa chambre, accuse le comte Burga de vicelard, vaque d’une pièce à l’autre, balai à la main, ou bien s’enferme à double tour, tel un sanglier blessé. June se met en tête qu’Henry l’exploite, puisqu’il écrit des livres dont personne ne voit la couleur. Et Jane passe de l’euphorie à l’abattement. Un soir, June la retrouve sur le lit de sa chambrette, en larmes.

— Mon Dieu, qu’est-ce qui t’arrive ?

— Henry me déteste. Il est persuadé que je veux vous séparer l’un de l’autre, alors que je fais tout pour vous rapprocher.

— Ne crois pas ça. Il t’apprécie beaucoup. Il s’imagine simplement qu’on lui cache des choses.

— Méfie-toi, c’est un pervers narcissique. Quand il n’aura plus besoin de toi, il te jettera, comme un vieux manteau.

— Ne dis pas ça. Henry m’a sauvée. Il est toute ma vie. Si je fais tant pour lui, c’est parce que je sais que si je le perdais, je n’y survivrais pas.

June admet qu’il y a pourtant une part de vérité dans ce que dit Jane. Sa relation avec Henry ressemble à un roman dont on redoute la fin. Jane fourre la tête dans son cou. Son souffle chaud, sa langue qui parcourt sa nuque et fouille le lobe de son oreille éveillent mille vibrations. Et Jane étouffe ses gémissements de la main :

— Va retrouver Henry et ne dis rien, ce sera notre secret.

Plus ça va, plus Henry perd la boule. Fou de jalousie, il passe son temps à les surprendre dans les cafés ou chez les fumeurs de pétards qu’elles fréquentent. Fouille leurs chambres, épie leurs conversations et se réjouit lorsque June reproche à Jane de dilapider l’argent qu’elle vient de dérober dans la caisse du Chaudron. Le jour où elle fait tomber par mégarde une lettre de son sac, elle s’affole à l’idée qu’Henry ne s’en empare et elle la ramasse en vitesse. Elle la déchire en mille morceaux qu’elle cache dans un coffret. S’il lit ces mots d’amour à Jane, il risque de la gifler, de la taxer de lesbienne. Et c’en sera fini. En même temps, elle le plaint, et comme souvent dans ces cas-là, le délaisse, oubliant de le retrouver au théâtre où il a pris une place pour tenter de la reconquérir.

June et Jane ont acheté une pizza pour le déjeuner. Autour de la table, elles cancanent, gloussent, pouffent. Exaspéré par leurs messes basses, Henry note ce qu’il peut glaner.

— Arrête d’écrire tout ce qu’on dit ! tonne Jane.

— Vous vous liguez contre moi ! braille-t-il, en tapant du poing sur la table. J’en ai assez de vos cachotteries et de vos simagrées ! Je vais mettre un terme à ce cirque, prendre mes cliques et mes claques et me barrer d’ici ! Vous allez être contentes, vous ne me reverrez plus !

Alors qu’il sort précipitamment de l’appartement pour galoper dans la rue, Jane se lance à sa poursuite :

— C’est moi qui vais partir ! Tu ne peux pas faire ça à June.

Henry la regarde, interloqué, avant d’afficher un sourire jovial.

— En voilà une bonne nouvelle ! Et où iras-tu ?

— Vers le Pacifique, je ne sais où. Avec ma malle et ma grosse valise, je ne peux pas faire de l’auto-stop. Il faudrait que je prenne le train mais je n’en ai pas les moyens.

— S’il le faut, je te paierai le billet.

À cet instant, June rapplique.

— Qu’est-ce qui vous prend ? Si Jane s’en va, je vais crever. Henry, je t’en supplie, fais-nous confiance. Tout va changer. Nous allons veiller sur toi, n’est-ce pas, Jane ?

— Je me ferai toute petite, je m’absenterai le plus possible.

June est dans un tel état qu’Henry cède.

— Je vous avertis, les filles, si vous recommencez votre petit manège, je m’en irai, et cette fois je ne reviendrai pas sur ma décision.

D’un même élan, June et Jane l’embrassent sur les joues, trompetant en chœur :

— Merci ! Merci !

Le trio se retrouve autour d’une bonne bouteille. En trinquant, Jane leur propose d’aller dîner en amoureux.

— Je veux votre bonheur. En attendant, je vais me balader, vous serez tranquilles, décrète-t-elle en mettant les voiles.

Henry applaudit.

— Pourvu qu’elle débarrasse le plancher vite fait ! Elle me pourrit la vie !

— T’inquiète pas, quand elle exposera ses sculptures, elle aura de quoi se loger. En attendant, ce serait cruel de la mettre à la rue.

— Une exposition ? Ce n’est pas demain la veille. Fais en sorte qu’elle parte pour le Pacifique. Et qu’elle dégage d’ici à un mois.

— Je ferai ce que je peux. Si on dînait chez Chin Lee, en souvenir de notre rencontre ?

Dans les flocons qui voltigent, June et Henry se dirigent vers la bouche de métro. Elle porte une jupe courte sous sa longue cape noire. Chez Chin Lee, rien n’a changé. Ils reprennent la même place, commandent le même menu qu’à leurs débuts, à l’époque où elle était apparue à Henry au dancing, nue sous son tailleur de velours bleu. Les souvenirs reviennent. Leur conversation, la musique qui se jouait, ils n’ont rien oublié.

— Si un jour je suis célèbre, ce sera grâce à toi, dit-il.

— J’espère que tu ne m’abandonneras pas.

— Jamais ! Je suis amoureux de toi, comme au premier jour, et je veux que tu sois fière de moi.

— Je le suis déjà, tu n’as pas besoin de te donner du mal. Tu es un dieu pour moi. Enfin, presque !

— Je ne vivrai en paix que quand j’aurai écrit ce livre sur toi, ce livre que je te dois.

— S’il te plaît, ne parle pas de mes admirateurs ni de ma famille. J’en serais malade.

— Personne ne te reconnaîtra ! Pour le moment, j’ai d’autres projets. J’ai l’intention d’utiliser mes notes sur les rues de New York, de revenir sur mon enfance. Je crois de plus en plus que les grands romanciers s’inspirent de leur vie, la transposent, la recréent. La pure fiction, foutaises !

— On en parlait avec Jane l’autre jour à propos de Lewis Carroll. Chez lui, à l’inverse, tout est imagination.

— Jane, Jane ! Toujours elle ! Tu ne vois pas que tu es sous sa coupe ? Fais attention, c’est une fille malsaine et déséquilibrée.

— Je ne suis pas si influençable et, d’ailleurs, tu n’as pas le droit de la juger. Jane a besoin de prendre de l’assurance, de se réaliser. Comme toi, d’ailleurs.

Henry s’assombrit.

— Et si on allait à Paris ? déclare June pour se rattraper. Beaucoup d’artistes américains s’y exilent, pour fuir ce pays pourri ! C’est une ville qui te ressemble, littéraire, excitante.

— Si un jour on gagne le gros lot, je préférerais faire le tour de l’Europe.

— Pourquoi pas ! Je pourrais retourner en Roumanie, revoir mon village. Pour financer le voyage, je referais appel à ma petite cour. Tu sais ce que serait mon rêve ?

— Une nuit à Versailles ?

— Que Jane vienne avec nous.

— Tu es dingue ! J’ai failli quitter la maison à cause d’elle et tu crois que je vais accepter qu’elle fasse le chaperon ? Vas-y avec elle, si tu veux ! Rien ne t’en empêche.

— Sûrement pas, se rétracte June. Ce sera avec toi ou personne !

Pourtant, la provocation d’Henry n’est pas tombée dans l’oreille d’une sourde. Germe en elle l’idée qu’elle serait mieux sans lui, avec Jane. Puisqu’il n’a pas envie d’aller à Paris, elles pourraient s’y aimer en toute liberté, vivre à leur rythme, s’attabler à des terrasses, rencontrer des artistes. Loin de se douter de ce qui se trame dans la tête de sa femme, Henry lui parle de ses ancêtres, de son grand-père, carillonneur de l’empereur François-Joseph, qui a fui l’Allemagne et détestait, comme lui, les patrons et les militaires. De sa grand-mère qui a fini à l’asile, de sa tante Mélia qu’on appelait la folle, avant d’égrener sa généalogie. June baye aux corneilles. Ces histoires de famille l’ennuient à mourir. Elle ne peut s’empêcher de penser que si Jane était là, elles iraient à l’essentiel, à ces petits riens qui les préoccupent. Elle aurait pu lui dire que son père lui est apparu cette nuit, se moquer de ces types qui roulent des mécaniques près du bar, de cette grosse dame qui s’évente.

— Je vais me remettre à chercher du boulot, promet Henry. Je ne ferai pas le difficile. Cireur de chaussures, ramoneur, éboueur, veilleur de nuit, taxi, balayeur : je suis prêt à tout, pourvu qu’un salaire tombe. En attendant, je pourrais vendre mon sang dans les hôpitaux.

Cette fois-ci, June ne s’oppose plus à ce qu’il retrouve du travail. Impatiente de faire part à Jane de son projet, elle s’imagine déjà à Montparnasse, dans un de ces bistrots où des auteurs prennent la plume, d’un air compassé, la mèche sur l’œil.

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