June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 16 sur 27

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June

Chapitre 16

16

 

Oublier Pop, oublier qu’il a fallu tenir durant des semaines pour qu’Henry mette un point final à Moloch, qu’il fignolait sans cesse, obsédé par chaque phrase, dont il voulait que chacune soit un fer de lance. Combien de fois lui a-t-elle conseillé d’écrire d’une traite et de corriger le tout après ? Un bourricot. Le pire fut le jour où Frances lui rapporta que, durant son séjour à Paris, il était venu lui rendre visite et qu’elle lui avait montré son certificat de naissance. June en fut écœurée, certaine que sa mère l’avait qualifiée de dissimulatrice, de fille indigne, perdue dans ses rêves de grandeur. Henry savait donc qu’elle lui mentait. Il devait aussi s’interroger sur ses liens avec Pop, sur les raisons du silence de Jane ou sur ces mystérieux amis qui lui auraient payé l’hôtel Müller à Vienne et le voyage de retour. Pourtant, il n’y fit jamais allusion. Elle y vit une forme d’élégance, remit la dernière partie du texte à Pop et repartit, son sac plein de billets, une bouteille de chambertin en prime. Ils allaient enfin pouvoir faire le tour des grandes villes d’Europe. Dans leur nouvel appartement, sur Clinton Avenue, ils burent à Napoléon dont c’était le vin préféré, dansèrent, chantèrent et firent l’amour, fenêtres ouvertes sur les branches qui bruissaient. Ce soir-là, Henry lui avoua que, depuis leur rencontre, il avait pris des milliers de notes afin d’écrire ce fameux livre sur elle, un livre où elle serait immortalisée. Il en avait même établi le plan pendant qu’elle était à Paris. Il travaillait encore aux Parcs et Jardins et avait passé la nuit au bureau. Un projet si vaste qu’il préférait commencer par un texte plus court. June se mit à chercher ses notes partout. Il ne voulut rien entendre : elles étaient, paraît-il, chez ses parents, cachées dans un endroit où ils ne pourraient jamais les dénicher.

Le jour du grand départ, au printemps 1928, le paquebot s’appelle Île-de-France. Elle croit deviner Jane qui tire sa malle, Jane qui prend son bras sur la passerelle. Elle entend son rire devant une dame qui tient six chiots en laisse, imagine qu’elle réapparaîtra place du Tertre, devant un chevalet, ou dans un des cafés de l’avenue du Maine et se jettera dans ses bras. Le navire s’éloigne de Manhattan et de Coney Island. L’Atlantique devant eux. « C’est l’infini », dit Henry, plus attiré par l’Ancien Monde que par le Nouveau. À bord, il y a de l’alcool à gogo, June rien que pour lui. Après un détour par Liverpool et quelques jours à Londres, ils arrivent au Havre où ils prennent le train, direction la gare Saint-Lazare. À Paris, ils descendent à l’hôtel de Paris, 24, rue Bonaparte, dans une chambre rouge où June laisse traîner ses robes partout. Ce n’est qu’une escale, mais elle le guide dans tous les coins de la capitale qu’elle aime. À l’hôtel du Maine, le patron n’a plus entendu parler de Jane. Les peintres de la Butte ne se souviennent plus d’elle. June perd tout espoir. Jane doit vivre dans un harem, un monastère ou une citadelle, qui sait ? Huit jours plus tard, ils partent pour leur tour d’Europe.

June a mis des mois à organiser le voyage, des trains à n’en plus finir, avec, comme horizon, Czernowitz, le berceau de sa famille, en Roumanie. Première étape : la Hongrie, où Henry préfère découvrir le sud au lieu de revoir Minden, le village de son grand-père. Puis c’est Vienne, où elle est soulagée qu’Henry ne lui pose pas de questions sur son séjour avec Rudolf. Ils dorment chez des cousins de Wilhelm, des gens bornés, bourrus, un appartement plein de punaises. Elle aime les cafés, le Danube, ses eaux brunes. Henry trouve les femmes plutôt lourdes. À Budapest, June préfère l’île Marguerite, perdue au milieu du fleuve, aux vestiges de la ville romaine. Enfin vient Czernowitz, où des voisins de sa maison d’enfance lui demandent des nouvelles de sa mère, devant Henry. Et il lui raconte alors sa rencontre avec Frances, riant de ses mensonges qu’il trouve cocasses, y voyant même une source d’inspiration. À Prague, il suit les traces de Kafka et de Rilke qui viennent de mourir, tandis qu’elle entre dans les églises où se donnent des concerts.

En mai, ils sont de retour à Paris. Avec deux bicyclettes d’occasion, ils réussissent à grimper en haut de la montagne Sainte-Geneviève. Henry s’arrête dans des cafés. De son écriture serrée, il griffonne sans cesse sur son carnet, dessine, boit du rouge. Puis, ils se lancent sur les routes. June n’a pas l’habitude de pédaler et il l’encourage. De Fontainebleau, ils gagnent le Sud, en passant par Sens, Joigny, Auxerre. Éblouissement à Vézelay, Vienne, Orange et Tarascon. À Arles, Henry veut voir la maison de Van Gogh. « Seul compte pour moi l’attrait littéraire des gens et des lieux », écrit-il. Il a trente-sept ans, l’âge de la mort du peintre, et elle se dit qu’avec sa santé il lui reste des années pour écrire. Après Avignon, ils échouent à Nice et font un pèlerinage à Èze, là où Nietzsche écrivit la troisième partie d’Ainsi parlait Zarathoustra. Il fait froid. Ils ont dilapidé l’argent de Pop, n’ont plus un kopeck en poche. Après avoir vendu leurs vélos, ils sont hébergés chez un cireur de chaussures, un Afro-Américain rencontré sur la promenade des Anglais. Par chance, le consul des États-Unis les dépanne et ils peuvent regagner Paris. Il neige le jour où ils débarquent à New York. June se sent vidée.

L’hiver est glacial. Des clochards meurent, la grippe tue des dizaines de gens. Henry et June sont revenus à Clinton Avenue, où tout se dégrade. Le poêle est en panne, ils se réchauffent au feu de bois. L’eau chaude a été coupée, ils sont obligés de se laver chez leurs parents. June barbote dans les rues boueuses à la recherche d’un travail, n’importe lequel. Pop ne lui a pas écrit chez sa mère comme elle le lui avait conseillé. Est-ce parce que ses amis éditeurs n’ont pas accepté de publier Moloch  ? Mieux vaut ne pas décevoir trop vite Henry. Afin de se réchauffer, elle entre dans un bistrot, la Roman Tavern, là où elle est venue avec Jane voir une exposition de photos. Les lèvres gercées, les mains glacées, elle demande un chocolat et se met à discuter avec le patron. A-t-il l’intention d’exposer d’autres artistes sur les murs de la taverne ? Henry peint des aquarelles, elle pourrait lui en montrer quelques-unes. Si jamais il a besoin d’une serveuse, elle est disponible. Ça tombe bien. L’une d’elles est enceinte. Dès ce soir ? Elle y sera.

Sur le pont de Brooklyn, la bise fouette son visage. Henry l’attend au Block, un bar clandestin où il se retape à l’aide d’un cocktail dit « révolutionnaire », à base de bourbon, de cacao et d’absinthe. Il a passé la journée à écrire et lui parle enfin du roman sur lequel il planche. Ça se passe quelque part en Amérique, un coin perdu, désert. De vastes étendues de boue. Pas une plante, pas une fleur. Une jeune femme qui s’appellerait Myriam et changerait son nom en Vanya tombe sur une phrase qui va bouleverser sa vie : « Tel que je suis et que je serai toujours, je sens en moi une force de création et de destruction, j’ai conscience de ma vraie valeur, ce qui me donne des droits, une place, une mission parmi les hommes. » June ne peut s’empêcher de penser à ce que lui disait Jane : Toi aussi, tu as une mission. Lorsqu’elle veut en savoir plus, Henry lui promet de lui faire lire un jour ce texte qui ne serait qu’un volet du grand livre dont il rêve. Il ne se fait pas d’illusions, il ne pourra sûrement pas le publier en Amérique où la censure est draconienne. Elle lui conseille de tenter sa chance à Paris, afin de nouer des relations dans l’édition. Il n’en a aucune envie. En cette fin d’année 1929, il s’étonne surtout de ne pas avoir de nouvelles de Pop. Cela fait six mois que June lui a rendu le bouquin.

Ils grelottent. À la lumière des ampoules qui pendent au plafond, une couverture sur le dos, Henry écrit, June rapporte du bois et de quoi se nourrir. Tout à l’heure, elle est allée chez sa mère lui souhaiter un joyeux Noël, avec de la brioche et du café. Sur la table, il y avait une lettre à son intention, une lettre à l’écriture penchée qu’elle lit à haute voix à Henry, les mains tremblantes.

Chère June,

Jane a dû vous parler de moi. Je sais l’affection qu’elle vous

portait. Lorsqu’elle vivait chez nous, au Texas, elle était si perdue, si fragile, que je me suis beaucoup occupée d’elle. Face à ses troubles du comportement, je me sentais impuissante et elle a été hospitalisée dans un service psychiatrique. Son traitement était incompatible avec la drogue et je n’ai cessé de la mettre en garde. Lorsqu’elle m’a écrit, lors de son séjour avec vous à Paris, j’ai cru deviner qu’elle était à nouveau dépendante de la marijuana et je lui ai envoyé de l’argent pour son retour. Arrivée à Dallas, elle a fait une crise terrible et, cette fois, je l’ai fait interner dans un asile d’aliénés. Elle hurlait, elle voulait vous voir, elle répétait que vous l’aviez abandonnée et qu’elle allait mourir. Je n’ai pas voulu vous alerter. Je voulais qu’elle guérisse, qu’elle me revienne, comme avant, lorsqu’elle était toute à moi. De toute façon, votre présence n’aurait rien changé. Elle s’est ouvert les veines avec un canif. C’était une belle âme. Une âme pure. Elle a été inhumée au cimetière de notre paroisse. Mon époux et moi vous souhaitons beaucoup de courage. Priez pour elle.

Dieu vous bénisse.

Bien à vous.

Emily.

Ses jambes flageolent. Une larme tombe sur le coin de la feuille et elle pleure dans les bras d’Henry, persuadée que si cette folle d’Emily ne l’avait pas empêchée de revoir Jane, elle aurait pu la sauver.

— Ce n’est pas ta faute, dit-il. Jane s’en remettait aux esprits et au dieu Soleil. Ce qu’elle t’a donné, personne ne te l’enlèvera.

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