June

Emmanuelle de Boysson · Chapitre 22 sur 27

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June

Chapitre 22

22

 

 

Le lendemain, June se fait porter un plateau de petit déjeuner au lit, se désolant de devoir mettre sa robe noire maculée d’auréoles pour le rendez-vous avec Anaïs, si élégante. Elle arbore un bibi violet sur la tête. À son poignet, le bracelet de Jane qu’elle ne quitte jamais, même si cela agace Henry. En tournicotant dans les ruelles qui bordent la place Saint-Michel, elle se demande pourquoi il la pousse dans les bras d’Anaïs, sans l’ombre d’une jalousie. Son côté Merteuil ? Une provocation ? Va savoir, Henry est si surprenant. Libre et légère, elle prend le chemin qu’il a si souvent fait lorsqu’il attendait qu’elle lui envoie de l’argent : rue de Seine, pont des Arts, cour du Louvre, avenue de l’Opéra et enfin la rue Auber, où se trouve le gros bâtiment de l’American Express. À l’intérieur, elle fait la queue jusqu’au guichet qui délivre les traveller’s cheques. Lorsqu’une employée à l’accent du Sud lui apprend que rien n’est arrivé à son nom, elle vacille. Pop avait pourtant promis. Pourquoi ce retard ? Est-ce un moyen de la contraindre à obéir à ses diktats ? Il a exigé qu’elle rentre en début d’année. Cette fois, elle sera obligée de tenir ses engagements, au risque de perdre son donateur. Une horloge indique 12 h 30. Mon Dieu, j’ai oublié Anaïs ! s’affole-t-elle en sortant du bâtiment. Tout excitée, celle-ci lui propose de déjeuner au Café de la Paix. Impressionnée par le décor Napoléon III, les colonnes dorées, les miroirs, les tableaux, June la regarde s’adresser au maître d’hôtel, choisir une table, commander du champagne avec autorité. Comme elle ne sait que prendre sur la carte, Anaïs tranche : huîtres, sole grillée, château d’Yquem 1920.

— Vous allez vous régaler, dit-elle en lui saisissant le poignet.

June lève son verre de vin à l’amitié. Dès que l’on sert les huîtres, elle s’en délecte et se met à raconter toutes sortes d’histoires sordides : celle d’une mère assassinée par son fils dans un ascenseur, d’un curé mort chez une fille de joie ou d’un Japonais qui mange le cadavre de sa femme. Puis elle lui fait croire que sa mère était trapéziste, qu’elle n’a jamais connu son père, un dompteur de lions et qu’elle serait une bâtarde. Ses fictions dissimulent ce qui la mine, ce qui la détruit. Elles sont aussi les garantes de sa liberté.

— Depuis longtemps, j’ai l’habitude de m’inventer des vies. Henry m’écoute pendant des heures. Je l’inspire !

— Je n’ai jamais rencontré une femme aussi imprévisible, aussi mystérieuse et extravagante que vous, s’enfièvre Anaïs.

— Je suis plus vulnérable que vous ne le croyez. J’ai gâché ma vie. Je détruis tout sans le faire exprès.

Anaïs passe la main sur sa joue :

— Ne dites pas cela. Vous êtes un ange. Henry vous aime. Je voudrais vous consoler, vous laisser un souvenir de moi. Qu’est-ce qui vous ferait plaisir ?

— Rien ne me ferait plus plaisir que la robe rose que vous portiez chez vous ainsi que votre parfum, répond June, qui envie le luxe d’Anaïs, tout en sachant que la robe ne sera pas à sa taille.

— Je vous les donnerai, je vous couvrirai de cadeaux, promet Anaïs.

June n’ose ajouter qu’elle préférerait de l’argent, dévore sa sole, avant de vider son verre de vin. Anaïs l’accompagne en taxi jusqu’à l’hôtel Princesse. Avant de descendre de voiture, June se sent si angoissée qu’elle ne se retient plus :

— J’y pense. Si vous pouviez me rendre un service, je vous en serais très reconnaissante.

— Bien sûr. De quoi s’agit-il ?

— J’aimerais inviter Val dans un bon restaurant, mais je n’ai pas encore reçu le cachet de mon dernier film qui devait m’être viré aujourd’hui.

Anaïs n’hésite pas et tire quatre cents francs de son sac qu’elle remet à June :

— Ne me remerciez pas. Je veux que mes amis puissent profiter de la vie. Déjeunons à nouveau ensemble, lundi, à la maison ? Nous serons seules. Hugo est en voyage d’affaires.

Sur le trottoir, June triomphe. Quatre cents francs. Un sacré magot ! Bien plus qu’il n’en faut pour dîner au Grand Véfour. Au lieu de rentrer à l’hôtel, elle flâne à Saint-Germain, le nez dans les vitrines. Rue de Seine, elle s’aventure parmi les fleuristes, les poissonniers et les bouchers, pensant à Henry qui aime dessiner les carcasses suspendues à des crochets, les têtes de lapin, les cervelles et les foies de chevaux des comptoirs. À l’angle de la rue Mazarine, attirée par une paire de gants en peau de mouton, elle les achète sur-le-champ. Pas donnés, mais de qualité. Puis, elle reprend un taxi et se fait conduire rue de l’Ouest, au Khalife, son bar à haschich préféré. Durant des heures, alangui sur une banquette, son corps se relâche, chacune de ses cellules vibre.

Lorsqu’elle revient à l’hôtel Princesse, Henry roupille. À son réveil, plongé dans Ulysse, de Joyce, il lève le nez.

— Où étais-tu hier soir ? Je t’ai attendue pour dîner et j’ai fini par m’acheter un sandwich.

— Nous avons passé un temps fou ensemble, Anaïs et moi. Je n’ai pas pu te prévenir, elle ne voulait pas que je la quitte d’une semelle. Elle est dingue de moi. J’irai déjeuner à Louveciennes lundi. Cette fois, je ne sais pas si je pourrai lui résister !

Henry la plaque contre le mur, la main entre ses cuisses, en gémissant :

— Je me doutais bien que vous alliez vous plaire, toutes les deux, lovely lesbians. C’est ça que tu veux qu’elle te fasse ? Qu’elle te prenne comme un homme ?

June fait mine de le repousser, avant de se laisser envahir par les sensations qui l’irradient.

Il n’y a pas grand monde quand elle monte dans le train pour Louveciennes, sans ticket. Samedi, elle a invité Henry à La Closerie des Lilas. Après avoir englouti un plateau de fruits de mer, arrosé de vins conseillés par le sommelier, ils ont dansé toute la nuit au bal Bullier. Au matin, il ne restait presque rien des quatre cents francs d’Anaïs. En reprenant le chemin vers chez elle, June se dit qu’il serait maladroit de le lui avouer aujourd’hui. Le jardin assoupi s’anime à son arrivée. En robe parme au col de dentelle et petite veste de velours noir, Anaïs vient vers elle et lui baise la main :

— Je me suis faite belle pour vous. Vous m’intriguez, June. Au Café de la Paix, j’ai eu l’impression que vous vous dérobiez, que vous n’osiez pas vous laisser aller à ce que vous ressentiez, mais j’ai pensé que vous étiez la mieux placée pour m’éclairer. J’aimerais en savoir plus sur l’amour entre femmes.

June rit nerveusement, avant d’allumer une cigarette.

— Ce que je peux en dire, c’est que je n’ai jamais rencontré une femme qui corresponde autant à mes fantasmes que vous…

Elle sait qu’elle provoque Anaïs, mais elle ne peut s’en empêcher, une impulsion qui la surprend. Est-ce parce qu’elle a hâte de tout relater à Henry et de le rendre encore plus jaloux, plus excité qu’il ne l’était hier soir ? Que le désir de dévergonder Anaïs, si apprêtée, la démange ? Sans doute veut-elle aussi profiter de sa générosité. Tout se mêle dans son esprit. Anaïs frémit. Un mot de plus et June sera à sa merci. Il lui faudra l’initier, lui montrer les gestes qui font gémir. Elle se sent soudain paralysée. Elle revoit le corps de Jane, sa vulve, ses cris de plaisir. Et puis, tout l’intimide ici, ce luxe, cette boîte à cigares d’Hugo, ce faisan empaillé, cette statue de nègre brandissant des plumeaux. Anaïs elle-même lui fait peur, une pieuvre prête à l’étouffer. Pourtant, elle se fait doucereuse :

— J’adore votre façon de vous habiller. Ce boutonné jusqu’au cou, ce lacet sur votre poitrine. On dirait que vous n’osez pas dévoiler votre corps.

Anaïs reconnaît qu’elle ne l’aime pas et qu’elle aurait besoin d’apprendre à se réconcilier avec lui.

— J’aimerais voir vos pieds, lance June à brûle-pourpoint.

— Oh non, pas mes pieds ! Ils sont trop laids !

— Ça m’étonnerait. En tout cas, vos sandales en lamé doré sont d’un chic ! s’enthousiasme June.

— J’en ai d’autres. Venez les essayer !

June la suit à l’étage. Anaïs la fait entrer dans sa chambre, ouvre un placard où s’entassent quantité de robes et en tire des sandales argentées. June s’assied sur le lit pour les chausser, humiliée de devoir se contenter de vieilleries et de dévoiler ses bas de coton, alors que ceux d’Anaïs sont en soie. Cendrillon, voilà ce que je suis, s’attriste-t-elle, s’apercevant que les sandales sont trop grandes pour elle.

— Je fais du 41, se désole Anaïs qui continue à farfouiller dans ses affaires et brandit une cape en alpaga noir, qu’elle pose sur les épaules de June.

— Elle vous va à ravir ! Je vais vous faire coudre la même, dit-elle en frôlant ses épaules.

Lorsqu’elle l’embrasse au creux du cou, June vacille. Le lit est tout près. Une seconde de plus et elle pourrait y basculer avec Anaïs. Au risque de décevoir Henry, elle laisse tomber la cape et fait mine de s’évanouir.

— J’ai la tête qui tourne.

— Allons déjeuner. Cela vous fera du bien, propose Anaïs.

En bas, Emilia apporte un plat de paella et s’éclipse, comme madame le lui a demandé. June emplit son assiette. Anaïs grignote une crevette et lui confie son intérêt pour la psychanalyse. Elle a lu Jung et Freud, a pris l’habitude de noter ses rêves, se dit douée pour écouter les autres et reconnaît qu’elle souffre de névrose et d’insatisfaction. Envahie par une bouffée d’angoisse, June s’interdit de lui redemander de l’argent : Anaïs serait furieuse d’apprendre que ses quatre cents francs ont été gaspillés. Au café, celle-ci effleure son sein droit que le décolleté laisse entrevoir. June se drape :

— Je dois vous quitter. Il faut que j’envoie un télégramme urgent aux États-Unis et que j’aille retrouver Henry. Nous ne nous sommes pas beaucoup vus.

Anaïs se résout à la raccompagner jusqu’au portail.

— Retrouvez-moi mercredi au Procope. Nous chercherons des sandales à votre taille, dit-elle en lui caressant les cheveux.

June reprend le train. À peine est-elle arrivée à l’hôtel qu’Henry l’assaille de questions. « Comment était habillée Anaïs ? De quoi avez-vous parlé ? T’a-t-elle embrassée ? Sent-elle bon ? » June ne se gêne pas pour raconter par le menu la scène des sandales, de la cape, du décolleté, insiste sur les regards appuyés d’Anaïs, ses questions indiscrètes, ses gestes.

— Ça y est, je suis à nouveau cocu ! brame Henry. J’espère que je ne vais pas revivre le triangle infernal d’Henry Street !

— Ne mélange pas tout ! De toute façon, on n’a pas été bien loin.

— Ça ne saurait tarder !

Après quelques bouffées de havane, il la déshabille et lui fait l’amour avec une lenteur inhabituelle. Dehors, l’orage gronde. Un bon bain et June se saisit du manuscrit qui traîne par terre, l’ouvre au hasard, se met à lire tout haut : « Je m’assieds à côté d’elle et elle parle – un déluge de paroles. Accents farouches et maladifs, d’hystérie, de perversion, de lèpre. Je n’entends pas un mot, parce qu’elle est belle, et que je l’aime, et maintenant

je suis heureux et prêt à mourir . » 1

— Hystérie, perversion, lèpre… Décidément, tu as l’art de tout gâcher ! Tu me fais passer pour une folle ou quoi ?

— Tu as mal lu. Je dis surtout que tu es belle, que je t’aime.

— Peut-être ! Mais je veux que tu supprimes le reste !

— Ça suffit maintenant ! J’écris ce que je veux !

— Tu n’as pas le droit de te servir de moi ! Barre ces mots, et tout de suite !

— Fous-moi la paix ! Je ne changerai pas une ligne de ce texte !

Une porte claque.

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