Kidnappé par un pirate: Romance MM (French Edition)
Chapitre 8
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ASSIS AU BORD du lit, Faucon dissimula une grimace quand un monsieur Pickering grisonnant appuya un doigt sur sa cuisse. Ses cheveux gris retombant sur son front, le physicien hocha la tête.
— Les sutures guérissent déjà correctement.
Il jeta un coup d’œil au coin de la cabine.
— Nous devons grandement remercier le jeune monsieur Bainbridge pour ses soins.
Faucon grogna et Pickering commença à appliquer un nouveau bandage. Il était vrai que Pépite l’avait aidé et il se demandait encore pourquoi. Il était clair que le captif avait une idée derrière la tête.
Le capitaine devait rester vigilant et ne pas se laisser émouvoir par un quelconque acte de gentillesse, puisque celle-ci avait toujours un prix. Le prisonnier voulait seulement entrer dans ses bonnes grâces et sauver sa peau. Faucon avait déjà tenu ce pari idiot, mais cela devait cesser.
Évidemment, Pépite avait eu raison, et dès que Snell avait jeté un coup d’œil à tout le sang dans la cabine de son capitaine, il avait hurlé qu’on appelle le physicien, qui était ensuite arrivé avec son aiguille et ses fils.
Toutefois, Faucon devait se souvenir que ce garçon était son captif. Il ne représentait rien de plus que de l’argent et une chance de se venger. De laisser la justice de la mer vaincre. Il n’avait pas de quoi être reconnaissant.
Pourtant, il avait été impressionnant de voir que le jeune homme n’avait pas eu peur du sang. Pour quelqu’un ayant vécu dans le luxe, il était étonnamment pragmatique et habile pour les tâches physiques. Le poids de sa main contre la blessure avait été rassurant, tout comme ses doigts sur le front de Faucon, à plusieurs reprises dans la nuit, puisque Pickering avait ordonné qu’on surveille sa fièvre.
La dernière fois que Nathaniel l’avait touché, quelques instants avant l’aube, Faucon avait feint de dormir. Les fenêtres étaient toujours ouvertes, la brise fraîche était agréable sur sa peau et son drap était repoussé sur le côté. Il avait perçu l’effleurement des pas de Pépite sur le plancher et senti la pression des doigts contre son front alors que le jeune homme évaluait son état et retirait ensuite sa main. Il avait patienté jusqu’à l’entendre battre en retraite, mais Pépite était resté près de son lit.
Il avait remarqué cette envie, quand le prisonnier avait épié sa verge, après s’être occupé de sa blessure. Sans la douleur lancinante dans sa cuisse, Faucon aurait pu jouir sous l’effet de cette impatience.
Tôt dans la matinée, ce regard avait refait son apparition, lui brûlant la peau, et le pirate l’avait autorisé à l’observer. Ses testicules l’avaient picoté et il avait dû gigoter et s’étirer pour que le jeune homme retourne hâtivement dans son coin.
Pickering termina le bandage et grogna en se redressant et en cambrant le dos. Faucon fronça les sourcils.
— Vous n’avez pas été blessé, hier, n’est-ce pas ?
Les cheveux du physicien devenaient manifestement de plus en plus gris chaque semaine. Il avait été obligé de servir un bateau pirate des années plutôt, à cause d’un mauvais pari, mais il avait découvert qu’il aimait ça, finalement.
Pickering rit.
— Non, c’est simplement la vieillesse. Tous les jours, il y a plus de douleur et de souffrance, visiblement.
Faucon connaissait cette sensation, mais il garda cela pour lui et enfila un pantalon propre et froissé, conscient que le regard de Pépite était posé sur lui. Il se prépara, déterminé, avec ses bottes et le reste, prêt à se battre, même s’il était traité comme un invalide. Il jeta un coup d’œil à ses pieds. Le cuir pourrait être poli et les extrémités dorées s’étaient estompées. Il devrait les faire briller, maintenant, au lieu de traîner sans but. Il se leva et le cadre du lit grinça.
Pickering lui sautait déjà dessus.
— Non, non, non, vous allez rester au lit toute la journée. Vous avez insisté pour organiser les funérailles hier soir et vous êtes monté comme si vous étiez indemne alors que vous agonisiez. Vous pouvez tromper vos hommes, mais je suis plus malin. Vous avez perdu une bonne quantité de sang et l’infection pourrait vous tuer. Vous allez donc rester là et vous reposer jusqu’à demain, au moins, ainsi que les jours suivants, de préférence. Le soleil brille, le vent souffle et nous nous rapprochons de Nassau sans le moindre signe de voile à l’horizon. Si cela change, vous en serez informé. Pour le moment, reposez-vous, nom de Dieu. Sinon, je vous administre un calmant.
Se lever avait provoqué un nouvel élancement brûlant dans sa cuisse, et bien qu’il grommelle, Faucon était heureux de se rasseoir. En tant que capitaine, il devrait vouloir surveiller son royaume, s’assurer que tout se déroulait sans accroc.
Mais, à vrai dire, ses muscles étaient endoloris et une légère migraine, qui était manifestement présente depuis des années, palpita. De plus, bien évidemment, l’entaille sur sa jambe était impossible à négliger. L’idée de se rendre sur le pont avec tous les hommes et leur bruit incessant était repoussante à l’extrême. Il fit tout de même mine d’être mécontent et Pickering l’ignora résolument avant de s’en aller.
Il était à peine parti qu’on frappa à la porte et qu’une voix minuscule annonça :
— Rations.
— Attendez, dit Faucon en se levant du lit et en grimaçant.
Pépite ouvrit la bouche depuis son coin de la cabine.
— Mais le physicien vient juste de dire…
— Ferme-la.
Boitillant, Faucon se plaça derrière son bureau. Rester assis serait probablement pire. Il prit donc son carnet de bord et se pencha lourdement au-dessus, les mains sur le bois marqué.
— Entrez.
Tully, le roux du navire marchand qui avait rejoint l’équipage, arriva avec de l’eau fraîche et un bol de viande salée accompagnée de petits pois. Il jeta un coup d’œil autour de lui comme s’il cherchait quelque chose. Tout le sang avait évidemment été nettoyé.
Il plissa les paupières en direction de Pépite, qui portait une vieille chemise du capitaine, trop grande pour lui. Ses manches étaient relevées et son col lâche retombait presque au milieu de son torse, de légers poils clairs éparpillés dépassaient du tissu blanc. La chemise de Pépite avait été détériorée par le sang, mais ses hauts-de-chausse n’avaient que quelques taches invisibles dissimulées.
Tully fit un signe de tête en direction du prisonnier.
— J’ai sa bouffe. J’sais pas pourquoi on la gâche.
Faucon fixait son carnet de bord d’un regard vide et ses doigts se resserrèrent autour du bureau.
— Je ne me rappelle pas avoir sollicité votre opinion.
— Eh bien, voilà pour toi, Bainbridge, foutu flemmard.
Le matelot laissa tomber négligemment le verre et le bol qui heurtèrent le sol dans un bruit sec près de Pépite.
— J’me demande comment elle est, ta catin de sœur. J’ai t’jours été sympa avec elle et elle a jamais fait attention à moi. Elle se la raconte, cette puterelle. J’espère que ton père va pas payer et qu’on aura l’occasion de se la faire.
Le prisonnier se leva immédiatement, les poings serrés.
— Je t’interdis de parler de ma sœur. Personne ne posera la main sur elle, tant que je respire.
— J’suis sûr qu’on peut s’arranger pour qu’tu respires plus.
Faucon ferma brutalement le carnet de bord et se redressa, ignorant la palpitation féroce dans sa jambe.
— Monsieur Tully.
Il le scruta. Il avait des cheveux roux et sales, des taches de rousseur, des dents jaunes (et il en manquait une), un corps mince, robuste et sauvage ainsi qu’un regard perçant.
— J’ignore ce que vous espérez gagner avec cette démonstration, mais si c’est pour m’impressionner, vous ratez votre cible. Partez et dites à monsieur Snell que vous n’avez plus accès à ma cabine.
Après avoir ouvert la bouche, visiblement pour le contredire, Tully y réfléchit apparemment à deux fois et sortit. Pépite fit quelques pas, comme pour le pourchasser.
— Je peux me protéger contre lui.
Faucon ricana.
— Bien. Mais ça ne te concernait pas. Monsieur Tully doit apprendre à obéir à mes ordres.
Il réussit à retourner sur le lit avec des pas réguliers, ravalant un grognement tandis qu’il s’allongeait à nouveau, ses bottes souillant sans aucun doute le drap. C’était un luxe d’avoir un véritable lit avec des draps soyeux et non pas un hamac.
Il devrait profiter de son repos, puisqu’il n’en avait pas souvent l’occasion, pourtant il se surprit à penser à son captif.
— Mange, maintenant, et si tu dis que tu n’as pas faim, je te mets moi-même cette bouffe dans le gosier.
Après une minute de silence, Pépite répondit :
— Vous devriez manger aussi. Ou boire, au moins.
Il se frotta le visage. Il y avait un peu plus qu’un duvet de pêche, mais il n’y était clairement pas habitué.
Le pirate avait une cruche d’eau à côté de son lit et il but une gorgée dans un verre.
— Là. Tu vois comme je peux être conciliant ?
Ce fut au tour de Pépite de ricaner. Faucon dut s’empêcher de sourire. Pourquoi diable souriait-il au fils de ce satané Walter Bainbridge ? La perte de sang avait dû être sévère, effectivement. Il s’étendit à nouveau sur son lit.
— Quel âge aviez-vous quand vous avez tué un homme pour la première fois ?
Faucon cligna des yeux à cause de cette question inattendue. Pépite poussa sa nourriture et ajouta :
— Je me demandais simplement qui était le premier ?
John. La réponse fut spontanée. Faucon n’avait pas tiré le boulet de canon, à vrai dire, mais il sentait encore la poigne des mains de John quand ils l’avaient mis en sécurité. Il sentait encore l’éclaboussure du sang. Secouant la tête pour chasser le passé, il répondit :
— Quinze ans.
— Oh. C’était horrible ?
Il répondit simplement avant de pouvoir inventer une explication plus appropriée.
— Oui.
En tant que capitaine pirate, il aurait dû rire d’un air cruel et proclamer qu’il aimait chaque instant de ces bains de sang.
En vérité, il avait fait ce qu’il avait dû au fil des ans, mais il n’avait jamais apprécié. Lutter et chasser constamment, avoir un pouvoir ténu sur ses hommes, regarder par-dessus son épaule avec une main sur son coutelas, avoir l’illusion d’un contrôle sur la mer… Oh, comme il souhaitait une vie où il pouvait simplement exister.
Assez. S’ils devaient rester coincés dans la cabine ensemble pour le moment, il devait devancer toutes ces fichues questions futures. Impérieusement, il ordonna :
— Lis-moi quelque chose. Du Shakespeare.
Au coin de la pièce, le silence régnait. Lorsque Faucon regarda dans cette direction, Pépite demeura figé, un morceau de viande séchée entre les doigts et la main à mi-chemin de sa bouche.
— L-lire ?
Était-ce l’imagination du capitaine ou le prisonnier avait-il blêmi ?
— Je m’ennuie. Toi aussi, sans aucun doute. Voilà la solution.
Il plissa les yeux. Ce serait une manière agréable de passer la journée. Pourtant, Bainbridge donnait l’impression qu’on lui avait ordonné de marcher sur la planche.
Pépite sembla reprendre ses esprits et secoua la tête.
— Je crains de ne pouvoir le faire. Je n’ai pas pu apporter mes lunettes quand vous m’avez kidnappé.
Il mit le morceau de viande dans sa bouche et mâcha.
— Il y a une loupe dans le tiroir du haut dans mon bureau.
Sa gorge cliqueta quand il déglutit.
— Oh. Je suis… Je ne suis pas sûr que ça aura le même effet.
— Essaie, répondit le pirate qui commençait à être agacé.
Le visage pincé, Pépite avança vers le bureau, ses pieds nus hésitant. Il ouvrit le tiroir avant de le refermer.
— Je ne la vois pas.
— Regarde. Mieux. Si je dois sortir du lit et qu’elle y est, je ne serai pas content.
Soupirant, le jeune homme ouvrit le tiroir et saisit promptement la loupe. Pourquoi diable était-il si opposé à cette idée ? Plus il traînait les pieds vers les étagères, plus la perplexité de Faucon cédait la place à de l’agacement.
— Je veux La Tempête, déclara-t-il.
Inclinant la tête pour lire le dos des couvertures, Pépite glissa les doigts dessus, la loupe abandonnée dans sa main droite. Les secondes s’égrenèrent et il n’avait toujours pas choisi le bon livre.
Allait-il s’entêter juste pour le plaisir ? Nom de Dieu, maintenant que Faucon avait décidé qu’il souhaitait se reposer, son prisonnier était apparemment déterminé à lui rendre la vie dure.
— Le bleu, au bout.
Pépite apporta le livre dans son coin. Très, très lentement. Le pirate prit une profonde inspiration, les poings serrés. Clairement, il avait été trop détendu. Ou, du moins, le voir abattu par sa blessure avait donné des idées à Bainbridge et il croyait donc avoir le contrôle. Pépite était son prisonnier et on devait le lui rappeler.
— Commence à lire. Maintenant, lui ordonna Faucon.
Les pieds sous ses fesses, le jeune homme ouvrit le livre, faisant craquer le vieux cuir. Il leva la loupe, mais ne l’utilisa point.
— Euh… Je crois que nous commençons sur un bateau, en pleine mer, n’est-ce pas ?
Faucon ricana.
— Tu es érudit, non ?
Il avait travaillé si dur pour apprendre à lire et à écrire plus ou moins comme un gentilhomme, problème que le fils de Walter Bainbridge ne pourrait jamais comprendre. Faucon avait voulu faire passer le temps agréablement pour eux deux et le prisonnier le remerciait avec cette étrange rébellion ?
Les joues de Pépite rougirent encore davantage et quelque chose étincela dans ses yeux – de l’embarras, de la peur, de la honte. Il s’agrippa tant au livre que ses doigts étaient blêmes. Faucon se rendit compte qu’il avait un minuscule trou sur le menton, qui n’était visible que sous un certain angle et qui n’était pas une vraie fossette.
Tandis que Pépite serrait la mâchoire, Faucon l’observa, perplexe, sa vive colère et sa frustration cédant la place à une véritable confusion. Bainbridge avait-il élevé un garçon si paresseux qu’il n’avait pas appris à lire ? Non. Impossible.
Le malheur se vit sur le visage de Pépite et toucha le pirate. Lors d’un instant de folie, il aurait aimé pouvoir apaiser cette douleur mystérieuse. Il chassa cette impulsion et prit une voix sévère.
— Es-tu stupide ?
Au lieu de le nier, indigné, Bainbridge ferma brutalement le livre et hurla :
— Oui
Faucon cligna des yeux.
— Quoi ?
Pépite serra le livre contre son torse, le regard rivé sur le plancher.
— Je suis un benêt. Je ne sais pas lire.
Ridicule. Faucon rit, peu amusé.
— À quel jeu crois-tu jouer ?
Il tenta d’imaginer ce que le captif pouvait gagner avec cette ruse, mais fit chou blanc.
— Tu penses que je suis stupide ? Ton statut, ta façon de parler… Évidemment que tu sais lire.
Le visage de Pépite était écarlate et son torse se gonflait et retombait promptement.
— Je vous dis que je ne sais pas lire. Je suis stupide.
La fureur poussa Faucon à se lever malgré le couinement de protestation provoqué par sa blessure.
— Et je crois que tu mens. C’est un mensonge étrange, je te l’accorde. Un simple d’esprit ne connaîtrait pas les mots que tu connais. Il ne pourrait les utiliser aussi convenablement que toi. Tu as trahi ton intelligence quand tu appris si rapidement à nouer les cordes et à soigner ma jambe. Pourquoi insistes-tu sur ce boniment ?
Pépite s’affala contre le mur et lorsqu’il prit la parole, sa voix fut rauque.
— J’ai à peine lu la moitié des romans que lisent les autres enfants. Même pas un quart. C’est la vérité. Susanna me fait la lecture depuis que je suis petit. Elle lit pour moi et dissimule ma déficience. Aucun de mes tuteurs n’a réussi à m’éduquer. Puis, monsieur Chisholm est arrivé et…
Baissant les yeux, il déglutit difficilement.
Oui, il y avait clairement quelque chose à creuser, de ce côté-là. Une vulnérabilité envers son tuteur. Faucon garda cette information dans un coin de son esprit, ignorant l’éclat de quelque chose qui ne pouvait pas être de la jalousie avant de déclarer :
— Et quoi ?
— Il a été capable de m’en apprendre plus que tous les autres, mais il ne pouvait rien faire quant à mes déficiences. Je n’ai pas la capacité de lire et d’apprendre comme les autres hommes. Comme les femmes. Mes sœurs me sont bien supérieures, intellectuellement parlant, mais elles ont dû se marier et avoir des enfants. Susanna aurait excellé à Cambridge ou Oxford. Hélas.
S’agrippant toujours au livre, il s’éclaircit la voix.
— Monsieur Chisholm a tout tenté pour m’éduquer, mais c’était inutile. Il a fait en sorte de m’inculquer du vocabulaire. Il s’est assuré que personne en société ne s’en rende compte, lors des discussions de salon. Il ne pouvait en faire plus.
Faucon se tenait là, face à la défaite de Pépite, et découvrit qu’il détestait ça. Pendant des jours, il avait tenté de le soumettre, mais à présent, il était résolument – et surtout inopportunément – troublé.
— Comment est-ce possible alors que tes capacités mentales ne sont pas réduites ?
Le prisonnier s’esclaffa amèrement.
— J’aurais aimé le savoir. Attendez, je vais vous montrer.
Ouvrant à nouveau le livre, il lutta pendant la première partie de la scène. Sa voix manquait d’intonation. Il mélangeait les petits mots et butait sur les plus longs, particulièrement les noms confus. Il ne marquait pas de pause quand il le fallait, les mots sortant telle une bouillie, comme s’ils n’avaient aucun sens et qu’il lisait une langue étrangère.
Faucon leva une main.
— Ça suffit.
Il se rassit lourdement au bord du lit, ses sutures tirant et lui brûlant la cuisse. Il ignora cette sensation.
— Je te crois.
— Merci, marmonna Pépite, la tête baissée, en serrant toujours le livre contre son torse tel un bouclier.
— Qu’en pense ton père ?
Il avait l’impression de connaître la réponse. Non pas qu’il devrait s’en préoccuper. Ce n’est que de la curiosité.
Pépite leva la tête, l’air maussade.
— Mon père avait beau vouloir un fils quand je n’étais qu’une vague idée, la réalité a été franchement décevante. Susanna et mon tuteur ont fait de leur mieux pour me protéger, mais bien évidemment, mon père a découvert la vérité. Il était furieux, précisa-t-il en frissonnant. Il a souligné le fait que je n’y mettais pas du mien. Il…
Après quelques instants, Faucon fut si tendu qu’il décida d’insister.
— Qu’a-t-il fait ?
Pépite regarda ses pieds.
— Quand j’avais dix ans, il m’a frappé les doigts avec une règle jusqu’à ce que je sois capable de lire un verset de la Bible sans bafouiller, jusqu’à ce que je puisse prononcer chaque mot correctement. Après une heure d’échec, il m’avait brisé la main. Elle a terriblement gonflé. Susanna et Jane étaient horrifiées. Je crois que moi aussi, parce qu’il m’a laissé seul, ensuite. Il a accepté que je ne sois qu’un cancre inutile. À vrai dire, il ne paiera probablement pas un sou pour me récupérer.
Dès que les mots lui échappèrent, il sursauta et écarquilla les yeux.
L’espace d’un instant, Faucon ne put reprendre sa respiration. Bainbridge paierait. Il le devait. Avant que le capitaine ne puisse répondre, le prisonnier ajouta :
— Je ne voulais pas… Non, vous voyez, il est certain qu’il réglera la rançon. Tout le monde sera au courant et il ne tolérerait aucunement d’avoir l’air faible.
La bile frémit dans le ventre de Faucon. Si Bainbridge ne payait pas et que les hommes ne recevaient pas leur part, ce serait un véritable capharnaüm.
— Et il se vante toujours de moi, en dehors de la famille. Il glorifie mes succès fictifs. Il ne laissera pas des pirates me tuer. Il tient à moi. À… sa façon.
— Il vaudrait mieux.
La ferveur de Faucon pour la rançon demeurait forte, bien que l’envie d’étrangler Walter Bainbridge à mains nues se soit atrocement intensifiée.
Cela n’avait aucun sens d’être offensé pour Pépite à l’idée que Walter le traite aussi mal à cause de ses problèmes de lecture. Et il avait beau être déterminé à avoir un fils, cet homme n’était toujours pas satisfait, même si ce dernier était intelligent, doué et…
Ça suffit. Faucon réprima cette envie absurde de le rassurer d’une manière ou d’une autre. Le garçon était son prisonnier ! Il était acceptable. Rien de plus. Recevoir l’argent était la seule chose qui comptait. Se venger, aussi.
Faucon demeurait confiant à l’idée que la fierté de Walter Bainbridge ait raison de lui.
— Il réunira la rançon ou fera face à une grande dérision et une surveillance approfondie de la part de ses pairs dans le Nouveau Monde.
Pépite acquiesça impatiemment.
— Oui. Il déteste être perçu comme inférieur, de quelque façon que ce soit. Même si je dois m’épuiser jusqu’à la moelle pour le rembourser, il trouvera une manière de réunir l’argent. Susanna et son mari s’en assureront. Susie m’aime réellement et il est impossible de lui résister quand elle est déterminée à faire quelque chose. Elle a toujours réussi à convaincre notre père.
Faucon grommela.
— Ton père ferait mieux de payer.
Ils restèrent assis dans un silence gênant, alors qu’il se maudissait d’avoir engagé la conversation avec son prisonnier.
— J’imagine que je vais simplement devoir me faire la lecture pour passer le temps.
Tendant la main, il attendit le livre. Pépite le lui donna, puis battit en retraite dans son coin. Le pirate s’allongea avec précaution, puisque sa blessure était douloureuse. Il ouvrit le livre, dont les pages étaient légèrement jaunies et délicates et la couverture se détachait. Pépite s’assit, les jambes contre son torse, son front sur ses genoux.
— Une tempête, en mer. On entend le tonnerre et la foudre.
Pépite leva la tête et Faucon remarqua que ses yeux n’étaient pas réellement marron, mais avaient plutôt la couleur du miel chaud. Alors qu’il lisait, prenant parfois une voix plus aiguë ou plus grave en fonction des différents personnages, Pépite écouta avidement, un petit sourire recourbant ses belles lèvres.
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