Kidnappé par un pirate: Romance MM (French Edition)
Chapitre 23
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LE BRUIT TONITRUANT résonna si violemment que les fenêtres du salon – toujours barricadées à la va-vite – tremblèrent. La tempête avait fait rage pendant plusieurs jours, mais le soleil avait finalement refait son apparition.
Nathaniel poussa sa chaise loin de la table du petit déjeuner et grimaça en se levant. Il suivit le grondement des cris indistincts de son père et croisa Susanna dans le couloir.
Elle l’arrêta.
— Pourquoi n’es-tu pas au lit ? Je m’apprêtais à t’apporter ton plateau.
— Parce que j’ai passé suffisamment de temps au lit. Je vais devenir fou si je ne bouge pas, même si ce n’est que pour me traîner jusqu’à la table. Et pourquoi tu m’apporterais mon petit déjeuner ?
Elle coinça une boucle brune derrière son oreille alors que le reste de ses cheveux étaient attachés dans un chignon hâtif et que sa jupe de soie bleue était tachée de farine.
— Les domestiques ont fui. Ils ont attendu que la tempête se calme suffisamment et ils sont partis. Par la mer ou dans les terres. Ça n’a pas d’importance. Merci mon Dieu, Cecily est restée. Mais pas les autres.
— Tu veux parler des esclaves ?
— Oui, répondit-elle en rougissant.
— Bien.
— Oui, je trouve aussi que c’est une bonne chose, ajouta-t-elle en souriant. Maintenant, nous devons également quitter le navire. Bart est en train de parler à Père des plans de Monsieur Davenport pour retourner en Jamaïque et profiter d’opportunités qu’il pourrait nous offrir.
Elle commença alors à chuchoter.
— Je n’ai pas dit à Bart que tu rompais tes fiançailles. Il vaut mieux laisser les choses se… dérouler.
Il acquiesça tandis que son paternel rugissait au bout du couloir. Bart surgit du bureau et les rejoignit, son visage arborant une teinte écarlate alarmante. Ses hauts-de-chausse et son gilet avaient été éclaboussés de boue.
— Il est parfaitement déraisonnable ! s’écria-t-il. Je jure qu’il a perdu la tête. Il agit comme s’il restait une colonie à gouverner. Il refuse d’aller constater les destructions. Peut-être que les choses auraient été différentes si les bâtiments avaient été érigés avec le soin nécessaire, mais il ne reste presque plus rien.
Il se frotta le visage et dévoila les cernes sous ses yeux.
— Sur ce, je dois y retourner pour voir qui je peux aider.
Il embrassa Susanna sur la joue et inclina la tête en direction de Nathaniel.
Ils le regardèrent partir et le jeune Bainbridge redressa les épaules.
— Je vais parler à Père.
— Habillé comme ça ? Père va…
Elle secoua la tête.
— Écoute. C’est idiot. Oui, va lui parler. Je m’occupe du petit déjeuner.
Elle lui serra le bras.
Ses pieds étaient nus et sa chemise blanche était trop grande, mais il avait enfilé des hauts-de-chausse propres. Quand Nathaniel ouvrit la porte du bureau, il trouva son père entièrement vêtu, bien que l’un de ses bas tombe au niveau de sa cheville et que sa perruque ridicule soit de guingois.
Une bibliothèque avait été renversée dans sa rage. Elle était désormais couchée dans le coin opposé et avait fait un trou dans le sol poli. Les planches de bois avaient été enlevées derrière les fenêtres du bureau, probablement par Bart, étant donné que les souliers à boucle de son père brillaient encore et qu’on n’y voyait pas un soupçon de boue.
— Quoi ? aboya-t-il.
Il y avait tant de choses à dire. Nathaniel ignorait par où commencer. Il décida donc de passer directement au cœur du sujet.
— Le Capitaine Faucon n’est pas le premier corsaire honnête que vous dupez, n’est-ce pas ? Combien d’hommes, avec vos partenaires corrompus, avez-vous condamnés injustement à la potence, comme de vulgaires pirates, afin de pouvoir saisir leurs navires et leurs cargaisons et augmenter votre propre bénéfice en mentant à l’Angleterre sur leur valeur ?
Walter le fixa un long moment, ébahi, comme si la peinture à l’huile, encadrée d’or, représentant l’un de ses ancêtres chassant avec un chien, venait tout juste de prendre vie.
— Après tout ce que j’ai fait pour m’assurer que tu rentres sain et sauf à la maison, dit-il enfin, tu veux m’interroger ? Je ne devrais pas en être surpris. Tu as toujours été ingrat.
— Répondez à la question. Combien de corsaires avez-vous trompés ?
Walter agita la main dédaigneusement.
— Les corsaires, les pirates. Il n’y a pas grande différence.
— La différence est que les corsaires sont soutenus par la Couronne ! On leur donne des lettres de marque pour les légitimer. Ils aident l’Angleterre contre ses ennemis. Si vous voulez que des hommes suivent les règles de ce pays, vous devez également y obéir !
— Ces hommes sont des sauvages, comme tu dois le savoir.
Il fronça les sourcils.
— Regarde-toi. Nous sommes civilisés et tu dois donc t’habiller en conséquence !
Nathaniel l’ignora.
— Certains hommes sont des bêtes, oui. Mais beaucoup n’ont pas eu d’autres options afin de gagner leur vie. D’être libérés de conditions horribles, d’être payés de manière juste. Ou même afin d’être payés, tout simplement !
— Ce ne sont que des coquilles inutiles, répondit Walter en ricanant. De plus, ton argument – si on peut le qualifier ainsi – a un défaut fatal : le Capitaine Faucon est un déserteur de la Marine Royale.
Derrière son bureau, il récupéra une liasse de papiers et la tendit en direction de Nathaniel. Son visage se tordit ensuite cruellement.
— Tu ne peux pas le lire, étant donné que tu es un véritable faible d’esprit. Laisse les affaires aux hommes qui les comprennent. Aux hommes cultivés.
Nathaniel avait beau faire des efforts pour rester sur ses positions, les coups ne cessaient de pleuvoir. Il ouvrit la bouche, puis la referma, et Walter fut comme un requin repérant une trace de sang.
— Devrais-je te le lire ? Je vais utiliser des mots simples.
Il s’éclaircit la gorge.
— Michael Biddle a encouragé une mutinerie à bord du HMS Leaside avant de déserter le douzième jour de…
Nathaniel arrêta d’écouter son père.
Il fit plutôt rouler prudemment ce nom dans son esprit, comme s’il pouvait se briser. Michael Biddle. Michael.
Le nom d’un ange. Si Faucon l’entendait, il poufferait et dirait qu’il n’y avait que des démons, ici. Un picotement de désir traversa Nathaniel et il fut obligé de tendre la main vers le bord du bureau de son père.
Seigneur. Il aimerait entendre la voix de Faucon et ressentir ses caresses chaudes et rugueuses. Simplement lui parler, être, faire quoi que ce soit tant qu’ils étaient ensemble. Nathaniel le sauverait, peu en importait le prix.
— Et ainsi, Michael Biddle… s’interrompit Walter pour ricaner dédaigneusement. Aussi connu comme le célèbre pirate Faucon des Mers ne devrait recevoir aucune clémence.
Se redressant et ignorant la palpitation sourde de sa blessure, Nathaniel serra les poings, songeant aux cicatrices sur la chair de Faucon.
— Il a déserté une marine qui l’avait enrôlé de force. Vous parlez de sauvages… en quoi votre gouvernement est-il meilleur ? Ils l’ont arraché à sa maison et l’ont engagé contre sa volonté. Oui, il a fini par déserter quand il s’est retrouvé sous les ordres d’un capitaine tyrannique et cruel, après des années de service. Et malgré tout, il voulait toujours aider son pays. Vous avez détruit cela. Il n’était pas le premier, n’est-ce pas ? Vous avez menti et avez volé. Vous l’avez leurré pour votre propre bénéfice.
— Oh, Seigneur.
Le visage de Walter rougit et se froissa.
— Ça suffit, ces âneries. En quoi est-ce important ? Ce pirate a failli te tuer et tu défends son bien-être ? Tu es vraiment un benêt.
— Vous oubliez que j’étais là. Je sais que c’est votre homme, qui m’a attaqué, attendant une ouverture pour occire F… le Capitaine Faucon. J’ai évité cette tentative d’assassinat. Il devait avoir conscience que c’était du suicide. Je me demande comment vous l’avez convaincu d’obéir, quel stratagème vous avez utilisé. Et pourquoi vous avez essayé de tuer le Capitaine Faucon ainsi plutôt que d’en faire un spectacle public.
— Si cet empoté de Taylor était arrivé à temps avec la brigantine…
Walter s’interrompit et ses narines se dilatèrent.
— Je me devais d’avoir un plan B. Le pirate devait mourir d’une manière ou d’une autre. Je n’accepterai pas d’être dominé par ce bon à rien. Je devais prouver que les pirates échouaient s’ils osaient s’en prendre au Gouverneur Bainbridge. Je devais être le responsable de la mort du Faucon des Mers.
Il tapa du poing sur la table et un encrier cliqueta.
— Je dois être respecté !
— Et moi, dans tout ça ? Si votre assassin avait touché sa cible, pensez-vous que les pirates m’auraient relâché ? Ou s’ils s’étaient rendu compte que la rançon était en grande partie contrefaite ?
La joue de Walter tressauta dans un tic nerveux.
— Cela aurait été… regrettable. Mais à la guerre, certaines pertes doivent être acceptées.
Nathaniel fixa son père, cet inconnu à la perruque de guingois, qui avait lourdement dominé sa vie, même à un océan de distance.
— C’est vous, le criminel, déclara-t-il gravement.
— Nous savons tous les deux que tu n’as pas l’intelligence de comprendre comment fonctionne le monde, rétorqua Walter en plissant les yeux. Tu es ma plus grande déception. Dire que j’étais déterminé à avoir un fils…
Sa voix se brisa et il déglutit difficilement.
— J’aurais peut-être encore Margaret si tu n’étais pas là.
La culpabilité submergea Nathaniel et la colère n’était pas loin non plus.
— Je n’ai pas demandé à naître pour que vous prouviez que vous étiez un homme capable d’avoir un héritier. Enfin, il n’y a rien à hériter, de toute façon. Vous avez fait faillite, sur le plan moral et financier.
Ignorant cette insulte, Walter haussa les épaules.
— Temporairement. Il y a une fortune à saisir et tu vas épouser la fille Davenport afin de l’acquérir. Son frère est mort et son père lui lègue tout. Même si l’idiot retourne en Jamaïque, tant que tu épouses cette gamine, nous aurons assez, un jour, pour tout reconstruire ici. Je montrerai à la Couronne que l’Île Primevère n’est pas tombée. Davenport est un vieil homme. Son cœur est fragile. Avec l’aide de Dieu, sa fille héritera bientôt.
— Je ne l’épouserai pas. Je ne l’aime pas, Père.
Walter s’écria.
— Tu ne l’aimes pas ? Quel est le rapport avec tout le reste ? Je sais que tu es un imbécile, alors je vais t’expliquer la situation lentement. Le mariage…
— Allez vous faire foutre.
Walter sursauta et rougit davantage.
— Mon garçon, tu t’engages sur un terrain glissant.
Nathaniel secoua la tête et le répéta plus fort cette fois-ci.
— Allez. Vous. Faire. Foutre. Je ne vais pas abandonner ma vie pour votre désillusion. Vous avez détruit cet endroit par votre avarice. Tout le monde ou presque a fui. Susanna et Bart s’en vont en Jamaïque avec monsieur Davenport. La Couronne a rappelé sa milice depuis des semaines, Bart m’en a informé. Il ne reste plus rien. Il a dit que les bâtiments s’étaient presque tous effondrés, à part celui-ci et quelques autres. C’est terminé, Père.
La cloche devant la porte d’entrée tinta au loin et dans le silence qui suivit, ils se regardèrent. Le papier tremblait dans les mains de Walter et il lissa les pages sur son bureau.
— Je n’accepterai pas la défaite. L’Île Primevère prospérera. Avec un peu de chance, je serai respecté.
La cloche sonna à nouveau et il cracha :
— Seigneur, pourquoi personne ne va ouvrir ?
— Parce qu’ils sont tous partis, Père. Engager des esclaves est la pire des cruautés, et je prie pour qu’ils ne vous soient jamais rendus.
— Euh… Bonjour ? dit une voix.
— Ici ! aboya Walter. Que voulez-vous ?
Le messager apparut dans l’embrasure de la porte. Il s’agissait d’un garçon d’une douzaine d’années, avec d’imposantes boucles blondes et de la boue sur les souliers, ainsi que sur le pantalon, presque jusqu’aux genoux.
— Le pirate a été livré.
Alors que Nathaniel tenta de ne pas vaciller sous l’effet du soulagement, Walter frappa une fois des mains.
— Ah ! Enfin des bonnes nouvelles, ce matin. Excellent.
— Le Capitaine Taylor exige son prix, monsieur. Il garde le pirate à bord jusqu’à ce que vous le lui donniez.
Nathaniel observa le visage pincé de son père. Mon Dieu, il n’a pas d’argent. Son esprit vrilla. Si le messager relayait cela à Taylor, il était impossible de savoir ce qu’il adviendrait de Faucon.
Nathaniel s’adressa au garçon.
— S’il vous plaît, dites au Capitaine Taylor qu’il sera intégralement payé demain matin. Après la dévastation causée par la tempête, le gouverneur doit aider ses citoyens.
En jetant un coup d’œil suspect à Walter, le messager acquiesça et détala.
Une veine palpita dans la tempe du vieux Bainbridge.
— Je n’ai pas besoin de ton aide. Je suis le gouverneur et ma parole fait loi. Quand j’exige que le prisonnier me soit rendu, Taylor m’obéit ou le regrette.
Vous allez également révoquer sa lettre de marque ? Sans un seul soldat pour vous aider à imposer vos règles ? Nathaniel se mordit la langue. Il devait laisser Walter entretenir ses désillusions pour l’instant.
Celui-ci parla sans réellement s’adresser à son fils.
— Oui, que Taylor le garde ce soir, et demain midi, le Capitaine Faucon sera pendu au bout d’une corde. Ce sera un jour historique pour l’Île Primevère. Nous avons survécu à l’ouragan et nous allons nous assurer que le pirate redoutable qui a terrorisé les mers soit traduit en justice. Ils disaient que ça ne pouvait être fait, qu’il était un genre de sorcier. À présent, le Nouveau Monde verra qu’il n’est fait que de chair et d’os. Grâce à moi.
Les pieds de Nathaniel le démangeaient, tant il avait envie de courir jusqu’au port, mais il devait se montrer patient. Il n’y avait qu’une chose à faire et il devrait attendre l’obscurité.
* * *
— NATHANIEL ?
— Hmm ?
Il tenta de sourire.
Susanna fronça les sourcils et écarta une mèche de ses cheveux, alors que sa peau rougissait.
— Tu me fixes. Quel est le problème ?
Je mémorise ton doux visage, parce que je ne le reverrai peut-être plus.
— Rien.
Grace s’agita dans ses bras, mais Susanna repoussa Cecily. Elizabeth sourit faiblement.
— Votre sœur est une mère si dévouée, dit-elle. J’espère que cela me viendra aussi naturellement.
Elle lissa un pli sur sa jupe, le corsage serré de sa robe jaune remontant sa poitrine. Des traces de saleté s’attardaient obstinément sur l’ourlet de son vêtement bien qu’il ait essayé de la laver. Elle devait avoir incroyablement chaud.
— Hmm. Je suis certain que vous ferez une bonne mère, déclara Nathaniel quelques instants plus tard.
Elizabeth lui lança un sourire radieux.
La culpabilité s’amoncela dans son estomac.
Même à l’ombre de la maison, qui avait perdu une grande partie de ses ardoises et plusieurs fenêtres, la chaleur de l’après-midi les brûlait. Pourtant, ils restaient obligeamment assis autour de la table ronde. Bart l’avait descendue de l’une des salles à manger, puisque l’ancien salon de jardin avait été brisé en mille morceaux.
La demeure du gouverneur était au cœur des terres, sur une colline avec vue sur la mer depuis le jardin détruit, à l’est. Ils étaient loin des bruits du port. D’ici, ils n’apercevaient que des feuillages entortillés, une mer de vert disparaissant dans le bleu de l’eau.
Ils buvaient du thé et mangeaient des biscuits de la veille, faisant comme si l’île n’était pas en ruines autour d’eux et que des arbres tombés avec leurs racines noueuses n’étaient pas éparpillés sur toute la propriété. Comme si les habitants restants de l’Île Primevère n’étaient pas en train de fuir, que de nombreux bâtiments n’étaient pas en pièces, que la colonie en faillite n’était pas clairement irrécupérable à présent.
De loin, les voix stridentes de monsieur Davenport et de Walter leur parvenaient, les mots trop confus pour qu’ils les comprennent. Elizabeth déglutit difficilement et mélangea un autre morceau de sucre dans son thé en faisant rapidement cliqueter sa cuillère. Susanna lui lança un sourire compatissant, puis haussa les sourcils en direction de Nathaniel.
Malgré tout, il ne trouva aucun mot pour l’apaiser. Pas quand ils faisaient encore mine qu’Elizabeth et lui se marieraient. La vérité lui brûlait la langue, impatiente de s’envoler au milieu du chœur des cigales.
Je suis un sodomite et le roi pirate m’a besogné de toutes les façons imaginables – et même de certaines manières que vous n’arriveriez pas à concevoir. Je vais le sauver et m’accrocher à lui s’il le veut bien. Je veux vivre le reste de mes jours à ses côtés, puisque même s’ils sont comptés, ce sera une véritable existence.
— Fait-il parfois aussi chaud, en Angleterre ? s’enquit Elizabeth d’une voix tremblante.
Un autre écho de la fureur de leurs pères leur parvint depuis ce qu’il restait du jardin. Même l’herbe sous leurs pieds avait été retournée.
Susanna et Nathaniel se regardèrent et la première se pencha pour serrer tendrement la main d’Elizabeth.
— Non. Les étés sont très agréables là-bas.
— Nous sommes partis quand j’étais si jeune que je ne m’en souviens pas. J’aimerais visiter ce pays, un jour. Enfin, j’aimerais surtout rentrer à la maison, en Jamaïque.
— Je pense que vous y retournerez bientôt.
Je l’espère, de tout cœur.
— Si la potence n’est pas construite à temps, alors nous le pendrons à un satané arbre !
Susanna se pinça les lèvres, son regard compatissant devenant trop difficile à supporter. Nathaniel visualisa Faucon à bord du vaisseau pour la centième fois, si proche, et pourtant hors de portée jusqu’à la tombée de la nuit. Était-il blessé ? Nourri ? Les corsaires l’avaient-ils traité justement ?
La bile lui monta dans la gorge lorsqu’il imagina Faucon souffrir et il s’agrippa à sa tasse de thé si fermement qu’il aurait pu la briser si Susanna n’avait pas couvert sa main tremblante avec la sienne pour la reposer sur la soucoupe.
— Vous allez bien ? s’enquit Elizabeth en se penchant vers lui avant de secouer la tête. Évidemment que vous n’allez pas bien. Cela doit terriblement vous éprouver de savoir que ce monstre est si près.
— Oui, confirma-t-il en ayant du mal à garder un ton calme.
Elizabeth soupira.
— J’ai hâte de quitter cet endroit.
— Moi aussi, ajouta sincèrement Nathaniel. Je crois que, bientôt, nous devrions laisser la nature reprendre le contrôle de l’Île Primevère.
Se relevant et grimaçant à cause de la douleur dans son ventre, il fit une révérence guindée devant Elizabeth, puis se pencha au-dessus de Susanna pour embrasser la joue potelée de Grace. Lui serrant les doigts pour l’empêcher de trembler, Susanna le fixa intensément et des larmes chaudes lui montèrent alors aux yeux.
Il l’embrassa sur le front et s’en alla, comptant les minutes alors que la journée s’écoulait plus lentement que jamais.
Il devait préparer certaines choses.
* * *
FINALEMENT, IL ENFILA son costume d’obsèques.
C’était étonnamment approprié. Boutonnant le manteau noir par-dessus sa chemise foncée et renonçant au gilet, il s’observa dans le grand miroir au coin de sa chambre.
Ses cheveux étaient plus longs que lorsqu’il avait quitté l’Angleterre et ils bouclaient à présent au-dessus de ses oreilles. Son visage était couvert de nouvelles taches de rousseur. Le bronzage qu’il avait acquis s’était estompé pendant sa convalescence, mais ces taches de rousseur subsistaient.
Curieusement, il paraissait plus âgé, bien qu’il ne soit pas convaincu de pouvoir laisser pousser une véritable barbe, un jour. Il était trop fin et ses muscles mous, affaiblis, mouraient d’envie de faire de l’exercice. Bientôt, ce serait le cas.
Il aurait aimé avoir un pantalon plutôt que des hauts-de-chausse, et des bottes plutôt que les ridicules bas noirs et les souliers à boucle, mais cela devrait faire l’affaire. Le plus important était qu’il possédait le pistolet de son père, déniché dans son bureau quand Walter était occupé à hurler sur Bart dans le salon, afin que la potence soit rapidement construite. Walter était déterminé à offrir ce spectacle pour la dizaine de personnes restant sur l’Île Primevère. Rien que par fierté insensée.
Coinçant prudemment le pistolet à l’arrière de ses hauts-de-chausse, Nathaniel tendit la main vers sa longue cape noire et l’enroula autour de ses épaules. Elle lui faisait penser au manteau de Faucon. Son envie brûlante de le revoir, de le sentir, de le goûter, de l’étreindre, lui faisait tourner la tête.
Il n’avait rien voulu manger, son estomac étant noué à cause de la blessure et de la nervosité, mais il s’était obligé à engloutir du pain et une cuisse de poulet froid. Il avait besoin de toute l’énergie qu’il pourrait réunir.
S’observant d’un œil critique à la lumière vacillante de la bougie, il se demanda s’il était capable de paraître intimidant. La cape aidait, mais il avait besoin de… Ah ! Il savait ce qu’il lui fallait et il partit à la recherche d’un nécessaire à couture.
Quelques instants plus tard, il passa l’aiguille dans la flamme de la bougie. Se penchant vers le miroir, il tira sur son lobe d’oreille et grimaça en le transperçant prudemment. Une goutte de sang apparut et il serra la peau percée une minute avant de sucer le sang au bout de ses doigts.
Le goût métallique lui rappela son premier baiser et il ferma les yeux, se remémorant leurs ébats désespérés contre le palmier. Ils avaient failli se dévorer quand leurs bouches s’étaient enfin rencontrées.
Alors que la nuit tombait, il s’obligea à s’étirer et à se reposer. Il patienta. Il avait préparé une sacoche avec des vêtements, des remèdes, un candélabre en argent, de l’argenterie ainsi qu’une tabatière en or. Il ne savait pas combien Walter avait promis au Capitaine Taylor, mais de l’or et de l’argent valaient sûrement mieux que rien.
Il était près de minuit quand Nathaniel se glissa dans l’antichambre de Susanna avec une lettre, sa bougie perçant l’obscurité. Il posa prudemment la lettre sur la table et ouvrit la boîte à bijoux.
Bien qu’il ne lui reste plus de joyaux de valeur quand ils étaient partis pour le Nouveau Monde, elle avait dit que Walter avait affirmé avec insistance que sur l’Île Primevère, les oreilles et la gorge de sa fille scintilleraient de pierres précieuses et de perles. Dieu seul savait comment il les avait acquis.
Le cœur de Nathaniel loupa un battement lorsque la porte de la chambre s’ouvrit. Jetant un coup d’œil par-dessus son épaule, sa sœur entra et referma la porte derrière elle.
— Je t’attendais, chuchota-t-elle en le scrutant, puis en se tournant vers la commode avec les sourcils froncés. Tu comptais ne laisser qu’un mot ?
— Je pensais que ce serait plus facile.
La douleur dans son ventre à cause de la blessure palpitait. Sa poitrine ainsi que sa gorge se comprimèrent, menaçant de l’étrangler.
— Comment l’as-tu su ?
— Que tu allais tenter de sauver ton… pirate ? Je te connais, Nathaniel. Tu as toujours été courageux et ton cœur est pur, répondit-elle avant de se renfrogner. Pourtant… Est-ce que tu… me voles ?
— Non ! Enfin… Si.
Il hocha la tête en direction de la lettre.
— Je te l’ai expliqué. J’ai besoin d’une boucle d’oreille. Et de quelques-uns de tes bijoux pour payer le corsaire.
Les cheveux de la jeune femme étaient détachés et sa chemise de nuit glissait sur une épaule. Pieds nus, elle avança discrètement vers lui.
— Une boucle d’oreille ? Mais de quoi diable parles-tu ? Tu sais que c’est de la folie. Et si tu te faisais tuer ?
Elle jeta un coup d’œil derrière elle, puis observa Nathaniel et se retourna à nouveau.
— S’il te plaît, Susie. Si tu alertes Bart, ça le mettra dans une position insupportable. Il doit rester irréprochable pour que vous recommenciez votre vie en Jamaïque. Je m’en irai, d’une manière ou d’une autre. Je pars pour une autre existence. Je dois avoir la tête de l’emploi. C’est idiot, je le sais. Une boucle d’oreille. Mais j’ai l’impression que c’est symbolique.
— Une nouvelle vie de pirate ?
— Je l’ignore. Tout ce que je sais, c’est que je dois le sauver. Et même si…
L’idée que Faucon ne veuille pas de lui après tout ce qu’il s’était passé pesait comme une boule de plomb dans son ventre. La bile lui monta à la gorge et l’incertitude de la situation mettait ses nerfs à rude épreuve.
— Même si les choses ne se passent pas comme je le souhaite, Nathaniel Bainbridge va mourir. Je dois me lancer sur un nouveau chemin et tu dois aller en Jamaïque avec Bart, pour échapper à l’emprise de Père. Il se moque de nous. Il ne se préoccupe que de sa gloire. Il est devenu fou.
— Je le sais. Oh, Nathaniel. Mais je viens tout juste de te retrouver.
Son regard luit à la lumière de la bougie.
— Dis-moi que tu me comprends, chuchota-t-il.
Les lèvres tremblantes, elle jeta un nouveau coup d’œil par-dessus son épaule vers la porte fermée de sa chambre où Bart ronflait légèrement. Elle saisit ensuite la bougie et se pencha au-dessus de la boîte à bijoux.
— Argent ou or ? demanda-t-elle d’une voix tremblante alors qu’elle tentait de paraître courageuse.
Sa gorge était si comprimée qu’il put à peine répondre.
— Or.
Après quelques instants, elle se redressa et posa la bougie sur le bois poli de la commode. Il tourna son oreille percée vers elle et elle inséra doucement une petite créole simple.
— Là. Tu ressembles à un aventurier, maintenant.
— Merci, réussit-il à peine à répondre.
Elle inspecta sa boîte à bijoux.
— Tiens. Tu dois prendre tout ça. J’ai des perles et ces boucles d’oreille sont en rubis. Oh, ce collier aussi. Et ça. Rien de tout ça n’aurait dû m’appartenir. Père les a probablement volés à quelqu’un.
— Non, je ne pourrais pas.
Elle lui lança un regard sévère.
— Ouvre tes poches. Tu le peux. Et tu vas le faire.
Il hocha la tête, sans dire un mot, de peur de sangloter. Ils s’étreignirent farouchement et il inspira son odeur de lavande, posant la joue contre ses douces boucles indomptées.
Nathaniel se dit qu’il s’agissait d’un luxe dont étaient privés la plupart des gens – il savait que c’était la dernière fois qu’il la voyait. À moins d’un miracle, ils ne se retrouveraient jamais dans cette vie, mais alors qu’il s’éloignait d’elle et récupérait la bougie, il pria rapidement pour des retrouvailles miséricordieuses dans la suivante.
— Je penserai toujours à toi et je ne te souhaite que du bonheur.
Susanna prit une inspiration tremblante et mouillée alors qu’il ouvrait la porte donnant sur le couloir.
Nathaniel ne put résister à l’envie de se retourner une ultime fois. Il détestait voir si clairement les larmes sur ses joues, même si elle se tenait à moitié dans l’ombre, hors de portée de la bougie.
— Je penserai aussi à toi. Toujours.
Les larmes coulèrent également sur son visage.
Il partit dans le couloir avec sa sacoche, la passant prudemment sur son épaule, grimaçant alors qu’une douleur lancinante transperçait son ventre. Au rez-de-chaussée, la lumière brillait sous la porte du bureau de Walter et Nathaniel se rendit compte que le grondement qu’il avait entendu était le marmonnement enivré de son père.
Une part de lui eut envie d’ouvrir la porte et de savourer le regard de Walter quand il découvrirait que son fils unique fuyait pour une vie de sodomie avec un ennemi et que le Faucon des Mers échapperait au nœud coulant si le plan de Nathaniel fonctionnait.
Mais, bien sûr, Walter n’en valait pas la peine, loin de là. Nathaniel se faufila dans la nuit sans un mot. Faucon attendait et c’était tout ce qui comptait.
Nathaniel avait à peine quitté l’ombre de la maison en ruines qu’une silhouette apparut dans le feuillage.
— Bainbridge ! C’est moi, Alan O’Connell.
Il avait un pistolet à la main et la lame de son épée luisait sous le croissant de lune.
— Monsieur O’Connell ?
Nathaniel le fixa, sans y croire.
Alan sourit.
— Je ne suis pas un fantôme. Je t’assure. Je suis soulagé de te voir en vie, et sur pied, qui plus est.
Il tendit la main et Nathaniel la saisit.
Sa blessure le tiraillait déjà, mais il l’ignora.
— Je suis également ravi de vous revoir. Vous êtes venus secourir votre capitaine ?
— Oui. Monsieur Snell et d’autres membres de l’équipage attendent dans les collines à l’ouest du port pendant que nous nous familiarisons avec le terrain. Nous avons volé un petit sloop à Hispaniola. Nous l’avons laissé du côté du vent. Il n’y a qu’une vingtaine de matelots, à peine assez pour le faire naviguer, mais nous devions essayer de sauver le Capitaine Faucon. Il s’est sacrifié pour que nous échappions à ces corsaires.
Le pouls de Nathaniel martela, mais il respira plus facilement.
— J’allais moi-même tenter de le sauver, et je suis ravi d’apprendre que je ne le ferai pas seul. Faucon est à bord du navire corsaire qui a jeté l’ancre dans le port.
— D’accord, laisse-nous faire. Le capitaine ne nous le pardonnerait jamais si tu étais blessé à nouveau. Nous allons nager et monter à bord du vaisseau avant qu’ils comprennent ce qui leur arrive.
— Mais vous seriez sans doute en infériorité numérique ?
Alan grimaça.
— Oui, mais nous aurons l’effet de surprise. Ça devra être suffisant.
— Et si ça n’est pas le cas ?
L’idée que Faucon soit si proche de lui, mais qu’il finisse par être tué lors d’un combat sanglant, lui était insupportable.
— J’ai une autre idée. Une meilleure idée, je parie. Moins violente.
— Ce sera à Monsieur Snell de trancher.
— Je suis certain de pouvoir le convaincre. Avec votre aide, peut-être ?
— Oui, si ça sauve le capitaine et notre propre peau, je suis partant.
Alan jeta un coup d’œil à la demeure.
— Prévois-tu de revenir ?
Imaginant Susanna et son bébé à l’intérieur, Nathaniel déglutit difficilement la boule qu’il avait dans la gorge. Il secoua la tête et s’enfonça dans la nuit.
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