Kidnappé par un pirate: Romance MM (French Edition)

Chapitre 15

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SUR LA PROUE, Nathaniel se tenait près de l’étai, sous un ciel taché d’encre. Les étoiles s’étiraient bien au-delà et depuis le point de vue de Faucon, au gouvernail, c’était comme si le jeune homme voguait au milieu des astres.

La posture de Nathaniel était quelque peu détendue et ses pieds étaient nus sur le pont mouillé. La chemise trop grande du capitaine gonflait autour de lui puisqu’elle n’était pas rentrée dans ses hauts-de-chausse qui étaient eux-mêmes ouverts au niveau des genoux.

Lorsque la pluie avait commencé à tomber, Faucon avait fait monter le prisonnier, ignorant les coups d’œil en biais de l’équipage qui semblait surpris que celui-ci ne soit pas couvert d’ecchymoses bleues et noires après avoir été réprimandé pour avoir vomi sur le capitaine, quelques jours plus tôt.

Les bottes en question étaient trempées, à présent, et le cuir mouillé lui irritait les pieds. Le vent et la pluie les avaient assaillis, mais seulement quelques instants. Les nuages disparaissaient, désormais, alors que des hommes prenaient leur nouveau tour de garde.

Faucon avait également méprisé les regards appuyés de Snell et ses tentatives pour engager la conversation. Il était tard, maintenant, et le pont était silencieux. Le capitaine avait manqué le repas du soir afin d’éviter son quartier-maître, mais il s’était assuré que Nathaniel mange avant de le faire monter sur le pont principal.

Il était l’heure de dormir, mais il fit une nouvelle fois le tour du navire afin d’être certain que tout était en ordre. Il n’y avait aucune raison pour que cela ne soit pas le cas – aucune voile n’était en vue, la mer et le vent étaient calmes, à présent, et ils n’avaient pas besoin de jeter l’ancre.

Bien qu’il devrait lui-même être en train de dormir, Snell s’approcha et accula Faucon sur le côté bâbord de la poupe. La brise souleva des mèches de ses cheveux clairsemés.

— Capitaine. Nous avons voté.

Le cœur de Faucon loupa un battement et il se crispa de la tête aux pieds. Il réussit à répondre d’un ton nonchalant.

— Je ne savais pas qu’il y avait un problème.

S’ils avaient voté pour le destituer… Il ignorait ce que diable il ferait. Et Nathaniel ? Non. C’était le navire de Faucon. Il ne pouvait pas les laisser faire. Il ne le ferait pas.

— Le problème est le prisonnier.

Le quartier-maître jeta un coup d’œil à Nathaniel, hors de portée de vue sur la proue.

— O’Connell a plaidé en sa faveur et les hommes pensent qu’il devrait avoir le droit de monter sur le pont durant la journée. Il fait trop chaud maintenant, pour l’enfermer en bas. Il a sauvé l’un de nous et ils estiment donc qu’il a le droit de goûter à la liberté, ajouta-t-il en grimaçant. Ils ignorent bien sûr qu’il a pu goûter à d’autres petites choses, dans cette cabine.

— Ce n’est rien, insista Faucon.

— Rien ? Et comment appelez-vous ce que j’ai interrompu ?

Le capitaine redressa les épaules.

— J’appelle ça : ce ne sont pas vos affaires. Depuis quand surgissez-vous dans ma cabine de cette manière ?

— Depuis que vous ne montez plus pour le changement de garde, comme vous le faites toujours. Les hommes deviennent anxieux quand la routine est perturbée. La routine, c’est ce qui nous permet à tous de rester en vie, en bonne santé et qui nous fait travailler de concert.

Il baissa la voix pour pester.

— Et j’avais raison de m’inquiéter étant donné que notre prisonnier avait une foutue lame contre votre gorge !

Faucon grinça des dents.

— C’était une leçon.

— Sur quoi, exactement ?

— La façon de manier un couteau. Il devrait savoir comment se défendre.

Snell cligna des yeux quelques instants, ses sourcils rejoignant presque la limite de sa calvitie.

— Vous croyez que notre captif devrait savoir comment se défendre ?

— Pas contre nous. Pour l’avenir.

Quel serait-il ? Nathaniel irait-il s’exiler ?

— Depuis quand vous préoccupez-vous de l’avenir de ce petit salaud, au-delà du butin qu’il nous fera gagner ?

Serrant les poings pour lutter contre l’envie d’attraper son ami par le col et d’exiger du respect envers Nathaniel, Faucon se tourna vers le bastingage et regarda à l’horizon, où les étoiles et la mer ne faisaient qu’un.

Frottant son visage d’une main lasse, Snell s’appuya contre le garde-corps à ses côtés.

— C’est une chose de s’amuser un peu et de le besogner – bien que je n’aie jamais imaginé que ça vous intéresse à ce point.

Ce n’était pas faux. L’espace d’un instant dément, Faucon eut envie de confier qu’il avait la sensation d’avoir été ensorcelé. Qu’il ne pouvait se lasser du contact de Nathaniel, de ses gémissements essoufflés et de son enchantement pur pour les ébats. Son innocente passion donnait l’impression à Faucon d’être jeune à nouveau. Ses douleurs et ses souffrances s’estompaient curieusement.

Nathaniel l’écoutait avidement quand il lui faisait la lecture. La chaleur émanait de son corps lorsqu’il se blottissait contre lui pour dormir et c’était la première fois que Faucon partageait son lit depuis John. Pourquoi ne devrait-il pas profiter de quelque chose de bon, même si cela venait de la source la plus inattendue ? Même si ce n’était que pour un instant fugace ?

Après quelques secondes, Snell ajouta :

— Et je suis sûr que vous vous rendez compte qu’il se soumet à vous uniquement pour sauver sa peau.

Un déni féroce submergea le capitaine et il se retint à peine de cogner le visage de son quartier-maître avec son poing. Il crispa sa mâchoire et souffla.

— Peut-être. Ça n’a aucune importance. Pourquoi ne pourrais-je pas prendre mon pied ?

— Trousser le morveux est une chose. C’en est une autre de lui offrir un quelconque avantage. De vous mettre en danger. Vous ne pouvez pas lui faire confiance. Vous le savez.

Intellectuellement, oui. Pourtant, son âme protesta. Faucon ne pouvait l’expliquer et il n’essaya même pas.

Finalement, Snell soupira.

— Eh bien, comme je l’ai dit, la motion a été largement adoptée. Ils considèrent que Bainbridge a légitimement le droit de respirer l’air frais. Je crois que je vais suggérer qu’il occupe un hamac avec nous, dans le gaillard. Je le surveillerai de près. Ce n’est pas prudent de le laisser dans votre cabine.

Faucon s’agrippa au bastingage, son indignation grandissant.

— Je ne l’ai pas forcé, si c’est ce que…

— Ce n’est pas prudent pour vous, nom d’un chien. Le poignard était contre votre gorge et vous ne voyez peut-être pas le danger, mais il devient de plus en plus évident à mes yeux.

— Il reste dans ma cabine jusqu’à l’échange de la rançon.

Tandis que Snell ouvrait la bouche, Faucon cracha :

— Fin de la discussion. Faites votre boulot et assurez-vous que les hommes ne s’attachent pas trop à lui. Sinon, ce sera plus difficile lorsqu’il sera temps de le libérer.

Snell le fusilla du regard.

— Évidemment que ça le sera. Nous devrons peut-être même le tuer si son père ne paie pas.

Son estomac se nouant et la bile montant dans sa gorge, Faucon hocha la tête en sachant sans l’ombre d’un doute que jamais il ne pourrait occire Nathaniel ni autoriser qu’il soit tué. Pourtant, il n’agissait pas comme s’ils avaient un avenir ensemble. Cette idée était bien trop fantasque pour qu’il l’entretienne au-delà de ses rêves. Cette folie était temporaire et cette pensée le réconfortait.

— Je vais le rappeler aux hommes, dit Snell. Et vous feriez bien de vous le rappeler, aussi.

— L’argent, c’est ce qui compte, insista-t-il.

Finalement, il ne pouvait en être autrement. Leur monde fonctionnait ainsi.

— Effectivement. Nous pourrions partir à la recherche de nouveau butin, mais nous nous tournons les pouces. Ils veulent tous la part de ce que vous avez promis.

Le quartier-maître observa Nathaniel, qui s’était retourné et qui les scrutait, à présent. Le vent avait-il fait voler quelques mots de leur conversation ?

— Si les hommes n’obtiennent pas leur argent, les sentiments ne feront pas tout, ajouta Snell d’un air grave.

Acquiesçant, Faucon se mit face à la poupe et tourna le dos au regard intense du prisonnier. Snell partit sous le pont et le capitaine sortit sa longue-vue afin de balayer l’horizon et d’apaiser son pouls précipité. Sa perception du monde, au loin, était aussi précise que par le passé, bien que son esprit soit infiniment troublé.

Snell avait raison. Faucon devait immédiatement prendre ses distances avec Nathaniel. Il devait briser ce lien étrange qui les liait. Il devait reprendre ses esprits. D’accord, il ne le tuerait pas. Cela ne signifiait pas pour autant qu’il s’enfoncerait volontiers dans cet abysse.

— Capitaine ?

Faucon baissa sa longue-vue et trouva un membre de son équipage, Peters, renfrogné à quelques mètres de lui.

— Vous voyez quelque chose ?

— Non.

Peters hocha la tête, bien qu’il en doute clairement, et retourna vers le gréement. Faucon supposa qu’il était inhabituel de le voir aussi tard sur le pont. Généralement, il faisait les cent pas dans l’intimité de sa cabine, à moins qu’il y ait un souci.

Il était grandement temps de redescendre. Il avait besoin de dormir. Qui pouvait savoir ce qui apparaîtrait à l’horizon, le lendemain ? Il n’y avait aucune raison d’hésiter.

De quoi diable ai-je peur ?

Avançant vers la proue, il saisit le bras de Nathaniel et l’attira vers l’échelle sans aucune explication. Parce que le jeune homme était son prisonnier et Faucon, un pirate. Il n’avait pas besoin de donner d’explication.

Une lampe brûlait toujours faiblement dans la cabine. Lorsque le capitaine eut fermé la porte à clé, il se retourna et vit la lumière jaune vaciller sur la peau nue de Nathaniel quand il retira ses vêtements. Faucon devrait lui dire d’arrêter, d’aller dans son coin.

Pourtant, il n’en fit rien. Le jeune homme s’agenouilla, tira sur les attaches du pantalon de Faucon et libéra son membre afin d’y déposer des baisers impatients et langoureux.

— Enfin, murmura-t-il.

Tout le sang de Faucon quitta son crâne et il frappa contre la porte en retenant un grognement lorsque Nathaniel le prit entièrement et maladroitement dans sa bouche.

Ça. C’est de ça que j’ai peur.

Le fait que son otage lui procure du plaisir, se soumette et se dénude à ses pieds n’aurait pas dû le troubler. Pourquoi n’aurait-il pas le droit d’apprécier ?

Pourquoi, effectivement.

Parce que ses doigts s’emmêlaient dans les cheveux de Nathaniel, qui avaient bouclé encore davantage à cause de la pluie. Parce qu’il ne se retirait pas et ne faisait pas de va-et-vient, mais se contentait de caresser le jeune homme qui le suçait, l’avalait et respirait laborieusement par le nez, tandis que ses lèvres s’étiraient et que la vibration de ses gémissements lui provoquait des frissons et le faisait douloureusement bander.

Parce qu’il aimait voir la manière dont son sexe s’appuyait contre l’intérieur de la joue de Nathaniel. Parce qu’il baissait la main pour sentir le renflement et se trouvait intolérablement vulnérable.

Parce qu’un crochet tirait sur sa poitrine. Il souhaitait que Nathaniel soit en sécurité et heureux, loin de son maudit paternel et de quiconque lui donnerait l’impression d’être inférieur à cause de ses désirs purs et honnêtes et de ses difficultés pour déchiffrer des mots sur une page.

Quelle diablerie est-ce donc ?

Nathaniel l’avait décalotté et suçotait désormais le gland luisant du membre de Faucon, glissant les mains dans son pantalon ouvert pour caresser impatiemment et audacieusement la chair nue.

— Tu t’es privé de ça, murmura Faucon.

Nathaniel croisa son regard, ses yeux de miel écarquillés et assombris sous la lumière vacillante. Il continua et caressa le crâne de son prisonnier.

— Tu aimes ça, avoir une queue dans la bouche. Ma queue.

Acquiesçant, Nathaniel suça plus ardemment, une main entourant la base de son sexe où ses lèvres ne pouvaient l’atteindre sans qu’il tousse. Il ne cessa d’essayer. Il était manifestement désespéré d’avaler Faucon tout entier.

Les larmes lui montant aux yeux, il eut un haut-le-cœur et dut se retirer. Le pirate lui caressa les cheveux avant de baisser son pantalon jusqu’à ses genoux. Il sentit alors le bois froid de la porte contre ses fesses nues.

— Mets ton doigt dans ta bouche, déclara-t-il d’une petite voix. Oui, c’est ça. Mouille-le.

Faucon observa Nathaniel sucer gracieusement son index, crachant et laissant la salive couler sur sa main. Le jeune homme leva les yeux vers lui, le doigt entre les lèvres, patientant, tandis que son torse s’élevait et retombait par à-coup. Il lui faisait tellement confiance.

Faucon fut obligé de le toucher. Il suivit le contour de l’oreille de Nathaniel et écarta les jambes autant que possible, avec son pantalon au niveau des genoux.

— Maintenant, suce-moi et enfonce ton index en moi.

Les yeux écarquillés, Nathaniel plongea à nouveau sur le membre de Faucon et tendit la main derrière ses cuisses afin de trouver son orifice. Il n’hésita aucunement et le pénétra impétueusement. Le capitaine ne put retenir son gémissement, ses testicules se crispant tandis qu’il se serrait autour du doigt fureteur de Nathaniel.

Cela faisait des années qu’il n’avait pas été ouvert par une verge et il n’avait jamais vraiment apprécié cela. Mais, à l’occasion, il immergeait son propre doigt dans son orifice et la succion mouillée de cette bouche affamée combinée à cette pression plaisante fit jouir Faucon sans même qu’il puisse avertir le jeune homme. Il perdit le contrôle comme s’il était à nouveau adolescent. Il tint la tête de Nathaniel en se vidant en lui et celui-ci avala spasmodiquement.

Lorsqu’il ressortit son index et s’assit sur ses talons, un long filet de semence s’étirait entre ses lèvres gonflées et le membre de Faucon. Les genoux de ce dernier faillirent céder et il fut incapable de détourner le regard, certain que c’était sans aucun doute la plus belle chose qu’il ait jamais vue.

Bien que la lampe se soit presque éteinte, les couleurs du corps et du visage de Nathaniel semblaient nettes, comme si un soleil étincelant filtrait soudainement à travers les fenêtres à la poupe.

Le souffle coupé et la sueur coulant sur sa peau, Faucon saisit le filet dans ses doigts et le mit dans la bouche de Nathaniel qui le lécha minutieusement. Le sexe de ce dernier était rouge et durci.

— Fais-toi jouir, lui murmura Faucon.

Comme s’il avait oublié, Nathaniel baissa les yeux et saisit son membre, gémit et inclina la tête vers l’avant pour la poser contre la hanche du capitaine alors qu’il se masturbait d’une main hâtive. Faucon lui caressa les cheveux et en peu de temps, sa semence jaillit et de petits cris franchirent ses lèvres rouges.

Respirant difficilement, Nathaniel se rassit sur ses talons et leva les yeux. Faucon se rendit alors compte que ses bottes étaient couvertes de semence et que les gouttelettes blanches contrastaient avec le cuir noir, quelques millimètres à droite de la boucle dorée sur sa botte gauche.

Il aurait dû être en colère contre son prisonnier qui venait de salir ainsi ses souliers, mais lorsque Nathaniel se mordit la lèvre avec un éclat malicieux dans le regard, le pirate ne put que sourire et cajoler la joue chaude de Nathaniel.

Le jeune homme se pencha alors et lécha les bottes pour les débarrasser de toute semence. Faucon grogna, des étincelles le sillonnant comme des cendres incandescentes dans un foyer qu’on ravivait. Il ne pouvait pas bander à nouveau si rapidement. Toutefois, ses testicules tressautèrent face à cette adorable soumission.

Nathaniel savait peut-être précisément ce qu’il faisait et l’effet que cela aurait, mais il paraissait parfaitement ouvert et sincère. Lorsqu’il se rassit, Faucon écarta ses cheveux humides et l’envie de le protéger de ceux qui lui feraient honte et le rabaisseraient palpita en lui à chaque seconde.

Il remonta son pantalon sans l’attacher autour de ses hanches.

— Il est l’heure de dormir.

Il aida Nathaniel à se relever, se montrant toujours prudent avec son épaule. Lorsque le jeune homme pivota vers son coin, Faucon l’attira vers le lit et le poussa à s’y allonger, tentant d’ignorer ce sourire reconnaissant qui s’enroula autour de son cœur et le comprima.

Tournant les talons avant de se perdre encore davantage, Faucon ordonna :

— Dors.

Il avança vers son bureau, tira le fauteuil et fouilla ensuite le contenu de son tiroir. Il devrait chasser Nathaniel dans son coin. Il devait récupérer la rançon et mettre fin à tout cela.

Lorsque la lampe fut éteinte depuis un moment, Faucon se déshabilla et s’allongea sur le ventre, sur le lit, sans prendre la peine de remonter le drap que Nathaniel n’avait pas touché non plus dans cette nuit humide.

Prenant soin de ne pas tourner la tête vers Nathaniel, le pirate aperçut le ciel étoilé par les fenêtres à la poupe, ouvertes pour laisser entrer l’air nocturne. Il écouta le clapotis de l’eau contre la coque tandis que le navire tanguait légèrement, ainsi que la douce respiration régulière de Nathaniel qui semblait en harmonie avec la mer.

Un frisson parcourut sa colonne vertébrale, mais ce n’était pas à cause de la brise. Le matelas avait bougé et Nathaniel traçait du doigt les cicatrices sur les fesses de Faucon. De haut en bas, de bas en haut. Le capitaine se surprit à répondre à la question tacite.

— Le fouet.

Nathaniel se rapprocha, sa jambe gauche glissant entre celles de Faucon. Il n’avait visiblement aucun autre but que d’être près de lui. Sa verge était molle contre la cuisse du pirate.

Ce dernier devrait se décaler et mettre de la distance entre eux, plutôt que d’autoriser cet enchevêtrement, mais ses membres étaient lourds et chauds. Le souffle de Nathaniel chatouilla son épaule et l’apaisa autant que le doux bercement du navire.

— Quand ? s’enquit Nathaniel.

Ne réponds pas. Dis-lui de dormir, sinon tu le remettras dans son coin. Sans se soucier de son raisonnement, Faucon répondit :

— J’étais un peu plus jeune que toi. Sur une frégate de la Marine Royale.

La main de Nathaniel se figea un moment avant qu’il poursuive son exploration des cicatrices.

— Je n’arrive pas à vous imaginer à mon âge. Ou suivant les ordres de quiconque.

Faucon fut obligé de sourire. Il garda la tête tournée vers la poupe. Curieusement, s’il ne regardait pas Nathaniel, la discussion semblait plus… justifiée.

— Je n’étais pas un pirate quand j’ai quitté le ventre de ma mère.

Le gloussement de Nathaniel effleura sa peau.

— Non, j’imagine que non.

Il continuait de tracer les cicatrices.

— Comment s’appelait-elle ? Votre mère ?

— Anne.

Cela faisait des années qu’il n’avait pas parlé d’elle et même qu’il n’avait pas pensé à elle. Il ne restait que des images fuyantes de cheveux noirs, de mains couvertes de farine, de mauvais caractère, mais aussi de caresses apaisantes quand Faucon avait été piétiné par un mouton paniqué dans l’enclos.

Nathaniel semblait attendre.

— Elle a succombé à une poussée de fièvre. Je la connaissais à peine.

— J’en suis désolé. Votre père ? C’était un marin ?

— Un fermier. Un berger. Il haïssait la mer et j’aurais vraiment aimé être le fils d’un pêcheur.

— Et que pensiez-vous de l’élevage de moutons ?

— Merde, je détestais ça.

Des souvenirs de boue, d’excréments et d’animaux puants traversèrent précipitamment son esprit. Des journées infinies passées derrière les clôtures de leur terre, coincé là pendant que le reste du monde s’étirait à l’horizon, hors de sa portée.

— La mer était si proche que je la sentais au-delà des falaises.

— Hmm. Vous viviez dans l’ouest ?

Faucon cligna des yeux, surpris.

— Non loin de Plymouth. En Cornouailles, près du Devonshire.

— J’avais bien entendu un soupçon d’accent dans votre voix. Un jour, nous avons reçu la petite noblesse de Plymouth à dîner. Avez-vous des frères et sœurs ?

— Sept. De temps à autre, mon frère Richard mentait pour moi et risquait la fureur de mon père quand je me faufilais hors des pâturages pour aller m’asseoir sur les falaises. Je regardais l’eau, les bateaux de pêcheurs et parfois, des navires, au loin. Je suis devenu doué pour repérer les voiles. Un infime mouvement, une… promesse. Ça m’a bien servi une fois que je me suis retrouvé en mer.

Nathaniel ne cessait de caresser les cicatrices de haut en bas.

— Et quel est votre vrai nom ?

C’était un nom qu’il n’avait pas prononcé à voix haute depuis de nombreuses années. Le cœur de Faucon tambourina. Peut-être qu’il m’hypnotise, songea-t-il tandis que la vérité glissait sur sa langue. Il réussit à peine à la ravaler au plus profond de lui.

Il se demanda ce que cela signifierait si son nom se retrouvait sur les lèvres de Nathaniel. Quelque chose se déploya en lui, un nœud sombre qui avait auparavant été catégoriquement serré. Il voulait l’entendre, mais ne pouvait se l’autoriser.

Laissant apparemment tomber cette question, Nathaniel demanda :

— Qu’a dit votre père quand vous avez décidé de devenir marin ?

Faucon ferma brièvement les yeux face aux étoiles lointaines, un frisson le parcourant. Peut-être qu’il devrait repousser le carreau, après tout. Pourtant, il ne bougeait pas et le poids lourd de la jambe de Nathaniel sur les siennes agit comme une ancre.

— Il n’a pas eu l’occasion de dire quoi que ce soit. Je rejoignais les docks pour aller pêcher. Un vieil homme, là-bas, était ravi de m’enseigner ce qu’il savait en échange de mon travail. Certains soirs, je sortais par la fenêtre et filais en catimini. Les journées à la ferme étaient longues, mais j’étais assez jeune pour que l’enthousiasme me soit aussi bénéfique que le sommeil.

— Jeune à quel point ?

— J’avais quinze ans. En fonction des marées, le pêcheur sortait parfois la nuit. Il était plus de minuit quand on rejoignait le port. J’étais mouillé et la puanteur de la morue remplaçait celle des moutons. J’aurais dû être plus prudent. J’aurais dû faire plus attention en passant devant la taverne. Mais je pensais au frisson des filets remplis, je goûtais encore le sel sur ma langue, je sentais le bateau tanguer sous mes pieds. Ils me sont tombés dessus en un instant.

La main de Nathaniel se figea, désormais posée sur les fesses bombées de Faucon.

— Ils ?

— Des racoleurs.

Le jeune homme prit une brusque inspiration.

— J’ai entendu parler d’eux.

— Ils étaient cinq avec des bâtons.

Des mains rêches l’attiraient à nouveau vers les docks, des haleines fétides et des pieds nus touchant à peine les pavés l’éloignaient de chez lui et de tout ce qu’il connaissait. Il était impuissant.

— J’ai essayé de leur dire que j’étais fermier, pas marin, mais tout prouvait le contraire. Et je n’avais pas d’argent pour les corrompre.

— Ils vous ont simplement… emmené ? chuchota Nathaniel.

— La marine a besoin d’hommes. C’est si vaste qu’ils ne peuvent fonctionner sans réquisitionner. Ils ont dit que mon devoir était de servir le roi et mon pays. Ils m’ont mis à bord du Leaside et on a levé l’ancre peu de temps après. J’étais enfin en mer.

Faucon rit d’un air dédaigneux.

— J’ai appris à faire attention à ce que je demandais, au cas où cela se réaliserait.

Manifestement, il n’avait pas encore totalement appris cette leçon.

— C’est horrible. Barbare. Vous n’avez même pas eu l’occasion de leur dire au revoir ?

Cette douleur lui rappelant que sa famille lui manquait s’était estompée depuis longtemps pour n’être plus que l’écho d’une autre existence.

— Je serais parti d’une manière ou d’une autre. La vie de fermier n’était pas faite pour moi. Mon père ne pouvait le comprendre. C’était un homme bon. Juste. Travailleur. Mais il trouvait que j’étais idiot puisque j’imaginais ce qui se passait au-delà de nos champs. Enfin, j’aurais tout de même aimé faire mes adieux.

— Je suis désolé.

Nathaniel déposa un baiser sur l’épaule de Faucon.

Retenant son souffle, ce dernier regarda les étoiles bouger à cause du tangage du navire.

— N’aie pas trop pitié de moi, déclara-t-il d’une voix plus sévère. Je t’ai kidnappé, après tout.

La présence chaude de Nathaniel ne tressaillit aucunement et il avait toujours la main posée dans le dos de Faucon.

— J’imagine que oui. J’ai aussi appris à faire attention à ce que je demandais.

— Comment était-ce ? Sur la frégate ? s’enquit Nathaniel avant que Faucon ne puisse exiger plus d’explications.

— Humide. Bondé. Gelé ou étouffant, sans jamais de juste milieu. Les rations étaient composées de biscuits secs qui grouillaient parfois de charançons. Il y avait de la viande séchée. Les officiers mangeaient mieux, bien sûr.

— Bien sûr.

— On m’a offert la possibilité de me « porter volontaire » et de servir, ou de rester un conscrit et de ne rien obtenir. Les volontaires recevaient deux mois de salaire en avance pour acheter un tricot – un vêtement bon marché – chez le commissaire de bord, et peut-être un hamac. Puisque je n’avais clairement pas le choix, j’ai accepté d’être volontaire. Et on m’a promis un salaire plus grand, mais j’ai à peine reçu un shilling. J’aurais probablement dû refuser leur offre, pour mes valeurs morales, mais j’avais l’impression que c’était futile et que cela me ferait plus de mal qu’à eux.

La voix de John fit écho dans son esprit. « Je ne vais pas leur donner cette satisfaction. » Il avait été entêté et droit dans ses bottes. Il était beau dans sa rébellion et sa rage. Mais il avait souri si adorablement quand Faucon lui avait proposé de partager son hamac, une nuit, puis toutes les suivantes jusqu’à ce que…

Nathaniel caressa sa colonne vertébrale de haut en bas et Faucon se rendit compte qu’il s’était crispé de la tête aux pieds. Une part de lui avait envie de repousser le jeune homme et de bondir du lit pour s’échapper sur le pont principal et respirer l’air de la nuit jusqu’à reprendre ses esprits et apaiser cet aveu de vérité, lent et régulier.

Pourtant il n’arrivait manifestement pas à bouger. Il soupira sous les caresses de Nathaniel, tournant toujours la tête comme si c’était une sorte de protection.

— Je croyais qu’ils ne pouvaient pas réquisitionner de garçons de moins de dix-huit ans.

— Cet amendement est assez nouveau dans la loi. À l’époque, il n’y avait pas de limites. Et les règles de la Couronne, sur le papier, n’ont souvent aucune importance dans le monde réel.

— Qu’avez-vous fait à bord du navire ?

— Aide-artificier, au début. Je portais la poudre à canon de l’arsenal jusqu’à l’artillerie. J’étais encore petit, alors je pouvais me faufiler dans les espaces étroits.

— Vous ? Petit ?

Faucon se surprit à sourire.

— Je le répète, je ne suis pas sorti ainsi du ventre de ma mère. Mais mon père était grand et j’ai fini par pousser après quelques années. J’ai grandi sans jamais m’arrêter.

— Quelles étaient vos missions en dehors de la bataille ?

Il commença à avoir une crampe dans son bras droit plié, puisque le corps de Nathaniel collé à son flanc pesait dessus. Pourtant Faucon ne se décala nullement pour le soulager.

— Remonter l’amarre. M’occuper du fond de cale. Toutes les tâches ingrates qu’ils m’ordonnaient puisqu’ils ont fini par se rendre compte que j’étais bien un fermier, après tout. Mais j’avais hâte d’apprendre à faire comme les autres marins. Ce n’était pas ce que j’imaginais et la réalité était brutale comparée à mes fantasmes puérils concernant la liberté offerte par la mer. Néanmoins, j’étais déterminé à en profiter au maximum. À m’améliorer. Ils ont rapidement découvert que j’avais l’œil assez vif pour devenir vigie. Ils m’appelaient le petit faucon des mers.

Nathaniel rit légèrement.

— Ah. Cela explique tout. Et vous avez continué d’apprendre au fil des années ?

— L’un des officiers s’est intéressé à moi. Comme un père, en quelque sorte. Il a vu mon potentiel, comme il dit. Il a également fini par m’apprendre à lire.

Il s’interdisait de penser au Lieutenant Wiltshire depuis des années. À présent, Faucon ferma les paupières en se souvenant des yeux écarquillés et du cou de l’homme dans lequel s’était empalé un morceau de bois après l’explosion de la coque qui venait de recevoir un boulet de canon.

Les caresses subtiles de Nathaniel réapparurent sur les cicatrices estompées ornant ses fesses.

— Qu’était votre crime pour que vous méritiez ça ?

— Vol de rations.

En réalité, c’était John qui avait mis cette nourriture supplémentaire de côté. Déterminé à déserter dès qu’ils le pourraient, il se disait qu’ils auraient besoin de force. Il avait protesté quand Faucon avait assumé la faute, mais ce dernier ne supportait l’idée que cette chair pâle et lisse soit marquée.

Il poursuivit.

— J’étais encore jeune, alors j’ai eu de la chance. J’ai dû embrasser la fille du canonnier plutôt que d’avoir le dos fouetté sur l’estrade du pont. On m’a condamné au martinet – cinq lanières plutôt que neuf. Mais ils m’ont frappé vingt fois pour démontrer la sévérité de mon crime.

Nathaniel s’exclama.

— Embrasser la fille du canonnier ?

— Me pencher au-dessus d’un canon afin qu’ils puissent me fouetter les fesses. Les bras tendus devant moi, le long du canon, le pantalon baissé. L’équipage s’est réuni autour de moi, surtout les autres garçons pour qu’ils puissent retenir la leçon. Le maître d’équipage m’a administré la punition. C’était humiliant, bien sûr. Je n’ai pas pu m’asseoir pendant une semaine. J’arrivais à peine à dormir.

Le pauvre John avait tout essayé pour apaiser la douleur, en vain.

— Ils n’avaient pas l’intention de me laisser des cicatrices, mais elles sont pourtant là.

— Je me demande…

Nathaniel caressa les bords irréguliers.

Faucon patienta, son regard balayant le contour de la Petite Ourse. Finalement, il insista :

— Quoi ?

Nathaniel reprit la parole dans un murmure.

— Je me demande ce qui ne va pas chez moi, pour que j’apprécie un tel traitement ?

Secoué par la surprise et une fureur s’insinuant soudainement en lui, Faucon tourna la tête et s’allongea sur sa hanche gauche afin d’être face à Nathaniel et de le toucher.

— Était-ce ton père ? Te donnait-il souvent des coups de bâton ?

Nathaniel cligna des yeux.

— Non. Non, je voulais dire… l’autre jour, quand j’étais penché au-dessus de votre bureau.

La bouche du pirate s’assécha.

— T’ai-je vraiment fait mal ? Je croyais que…

Sa haine de lui-même commençait à le paralyser comme un rhum de mauvaise qualité.

— Non, non.

Nathaniel ouvrit sa main sur le torse de Faucon.

— Comme je l’ai dit, j’ai aimé. Mais c’est étrange, n’est-ce pas ? C’est malsain ? Je sais que je suis contre nature, mais dans ces moments-là, j’ai l’impression de l’être deux fois plus.

Faucon saisit son visage et effleura du pouce les poils qui luttaient pour pousser sur sa joue.

— Ne serais-je pas malsain également ? Puisque c’est moi qui t’ai coincé et qui ai pris tant de plaisir ?

Le jeune homme replia ses doigts dans les poils ornant le tatouage de Faucon.

— Je n’en sais rien.

— Ça ne ressemblait pas à la punition que j’ai reçue. Je n’en ai tiré aucun plaisir. Aucun plaisir ne m’a été proposé. Ce que nous avons fait n’était pas la même chose. J’avais le sentiment que tu le souhaitais. Que tu en mourais d’envie. Que tu voulais être besogné de cette façon. D’être maîtrisé, mais également… libéré.

Nathaniel hocha la tête.

— C’était le cas. J’en avais envie. J’en ai toujours envie.

Il se rapprocha de lui, son regard scintillant sous le faible clair de lune, caressant le torse de Faucon tandis que leurs jambes restaient emmêlées.

— Je ne peux pas l’expliquer, mais j’en mourais d’envie. De m’offrir ainsi. Vous ne pensez pas que c’est malsain ?

— Pas si la permission est donnée. Pas si le désir est présent chez les deux partenaires, et je peux t’assurer qu’il l’était.

Nathaniel sembla y songer.

— Lorsqu’un homme est enrôlé de force, combien de temps dure son service ?

— Tant qu’il le souhaite, je crois. Je suis resté huit ans sur cette frégate.

— Comment vous en êtes-vous sorti ?

— Nous avions un nouveau capitaine. Il était insoutenable. Cruel et déraisonnable. Il n’y a pas de votes sur un navire de la marine. Plusieurs matelots et moi, nous avons conspiré pour déserter. Nous avons décidé que même si nous finissions pendus sur la fusée de vergue, ce serait préférable.

— Êtes-vous retourné à Plymouth ?

— Je ne le pouvais pas. En tant que déserteur, c’était trop risqué. De plus, revoir ma famille aurait été comme rencontrer des inconnus. Ce serait encore le cas aujourd’hui. Je pense que ce serait pire de les voir maintenant et de me rendre compte que nous ne nous connaissons plus du tout.

Il réprima un frisson.

— Ensuite, vous êtes devenu corsaire ?

— Oui. J’ai pris une nouvelle identité et je me suis rendu dans le Nouveau Monde. J’ai trouvé du travail à bord d’un navire corsaire en tant que gréeur et vigie. J’ai monté les échelons jusqu’à devenir maître d’équipage. Au moins, j’avais beaucoup appris dans la marine. Finalement, j’ai gagné mon propre bateau et engagé un équipage.

— Quel nom chrétien utilisiez-vous en tant que corsaire ? Je doute que vous ayez été Faucon, tout simplement.

Son cœur se serra. Ce soir-là, il remuait le couteau dans cette vieille plaie et le nom se coinça dans sa gorge.

— John.

C’était un prénom extrêmement commun. Il l’avait vu et prononcé à de nombreuses reprises. Pourtant, c’était la première fois qu’il le disait en voulant parler de son John. Et, curieusement, Nathaniel semblait le savoir.

— Qui était-il ?

Étonnamment, Faucon répondit.

— Un ami. Plus que ça. Il avait également été réquisitionné sur la frégate. Nous étions jeunes, tous les deux. Il… il est mort au cours d’une bataille.

— J’en suis sincèrement navré. Est-ce que vous et lui…

— Oui. C’est strictement interdit dans la marine, mais bien sûr, c’est arrivé. Je crois que pour beaucoup de marins, c’est une question de circonstances. Quand on se retrouve coincés en mer avec d’autres hommes pendant des mois, on devient pragmatique. La plupart des matelots avaient besoin de se relâcher.

— Mais pour vous, c’était plus que ça ?

Déglutissant difficilement, il songea aux gémissements essoufflés de John à son oreille et à ses mains qui le parcouraient.

— Oui.

Sa relation avec John avait été si brève. Elle n’avait duré qu’une courte seconde, si la vie de Faucon se résumait à quelques heures.

Que représentera Nathaniel dans tout ça ?

— Et vous n’avez jamais eu honte ? s’enquit-il. D’être un pécheur ?

Faucon lui lança un sourire narquois.

— Je commets des péchés de biens des manières. Ça ne m’a jamais dérangé. Mon père m’a dit un jour que se battre contre la nature, c’était perdre une bataille à coup sûr. Bien sûr, il parlait des pluies intenses que nous avions eues un hiver. Pourtant, ses mots avaient sonné juste.

Nathaniel fronça les sourcils.

— Vous ne croyez pas que c’est contre nature ? Ce que nous faisons ensemble ?

— Comment cela pourrait-il être le cas ? Cela arrive également chez les animaux. Nombre de béliers à la ferme n’étaient aucunement intéressés par les brebis. Ils se montaient les uns les autres.

— Vraiment ? demanda-t-il tandis qu’un sourire illuminait son doux visage. C’est merveilleux. Peut-être que tout ça est logique, singulièrement.

Faucon enroula une mèche des cheveux de Nathaniel autour de son doigt.

— Effectivement.

— Dites-m’en plus sur la façon dont John Faucon, corsaire en toute légalité, est devenu le capitaine de son propre navire. Vous avez dit que c’était grâce à un pari ? Et que plus tard, vous ne vous êtes pas simplement mué en pirate, mais en roi parmi vos hommes. Comment est-ce arrivé, exactement ?

L’intéressé ricana.

— Je ne suis pas un roi. J’ai réussi à me bâtir une réputation, mais je crois t’avoir déjà expliqué que c’est en grande partie lié au fait de raconter les bonnes histoires dans les oreilles les plus naïves, dans les bons ports.

— Répondez tout de même à mes questions, murmura Nathaniel.

Faucon était censé être celui qui donnait les ordres, mais il obéit.

— J’ai eu de la chance, un soir, en jouant aux cartes à Port-Royal. Un idiot a parié son vaisseau. J’en suis devenu le capitaine. L’Amirauté de Jamaïque ne s’intéressait pas trop aux détails. La Couronne avait grandement besoin de corsaires pour aider à combattre les Espagnols dans les Caraïbes.

— Alors John Faucon a reçu une lettre de marque et le droit d’user de représailles.

— Oui. J’ai été autorisé à capturer les navires ennemis et à les présenter devant la Cour de l’Amirauté. La Couronne prenait une part des gains. Tout était réglementé. Honorable, même. Du moins, j’en avais l’impression. J’avais hâte de servir mon pays.

Il secoua la tête, se remémorant l’étrange sensation de fierté que cela lui prodiguait d’être estimé.

— J’ignore pourquoi, étant donné ce qu’il nous a fait, ce pays, à moi et aux autres. Il fait kidnapper ses propres enfants dans la nuit et pire que ça, il bâtit un Nouveau Monde sur le dos d’esclaves. Pourtant, je voulais toujours prouver que je valais la peine.

Le sourire endormi de Nathaniel devint alors chagriné.

— Je comprends certainement ce sentiment.

Il se rapprocha davantage de Faucon et blottit le nez dans son cou.

— Je suis fier de vous procurer du plaisir. De vous prouver ma valeur.

Bien qu’il soit comparé directement à l’Angleterre et à sa décadence, la chaleur s’étira dans le torse de Faucon. Il glissa les doigts dans les poils de son prisonnier. Il s’aventurait sur un terrain dangereux. Il était censé avoir le contrôle et pourtant, il n’arrivait pas à se dépêtrer de cette situation. Nathaniel était en sécurité entre ses bras, comme si c’était sa place.

— Ensuite, mon père a prétendu que vous aviez enfreint les régulations et que vous n’aviez pas traité le capitaine espagnol convenablement, chuchota Nathaniel. Il a pu vous priver de votre lettre de marque sans audience ?

— Oui. Il avait été nommé juge. Il possédait un pouvoir total. En un instant, j’ai été déclaré pirate. J’avais entendu des histoires similaires sur d’autres corsaires désignés comme pirates. Si des traités sont signés pendant qu’ils sont en mer, ils peuvent revenir au port après avoir capturé le navire d’une nation qui n’est plus un ennemi. Les juges ne font pas de quartier et le corsaire est soudain mené à la potence, puisqu’il est considéré comme brigand.

— C’est si injuste. Ça n’a aucun sens.

— C’est le gouvernement. Dans le cas de ton père, je crois qu’il était désespéré à l’idée de mettre un pied dans le Nouveau Monde. La rumeur dit qu’il a saisi mon butin et l’a gardé pour lui. Ses camarades et lui n’ont donné qu’une portion à la Couronne et ont menti à propos de la marchandise.

Nathaniel soupira.

— Je peux le croire. Il a toujours été avide de pouvoir, ce qui nécessite de posséder des richesses. Il a l’impression que ces richesses lui sont dues. Il a épousé ma mère pour son patrimoine et sa fortune modeste, puis il l’a dilapidée. Il l’a condamnée pour m’avoir, afin de détenir un fils par pure fierté. Pour l’honneur de son nom.

Je suis navré pour la mort tragique de ta mère, mais je suis ravi que tu sois vivant.

Les mots lui brûlaient la langue, mais Faucon les ravala.

— Heureusement, ton père nous a sous-estimés, mon équipage et moi. Ils m’ont libéré et nous avons réussi à nous échapper.

— La revanche est maintenant à portée de main.

Nathaniel se rapprocha et appuya ses lèvres contre la gorge de Faucon.

Celui-ci aurait aimé voir le visage du jeune homme et lui demander à quoi il pensait. Il ne restait que quelques jours avant l’échange de la rançon. L’estomac du capitaine se serra et la bile l’embrasa. Il enroula ses bras autour de Nathaniel. Manifestement, aucun d’eux ne voulait prononcer à voix haute les questions difficiles qu’ils devraient se poser.

Comment s’étaient-ils autant enchevêtrés en aussi peu de temps ? Que se passerait-il si Walter Bainbridge ne payait pas la rançon ? Étaient-ils tous les deux fous d’avoir baissé la garde ? Faucon avait beau le nier, cette paix fragile et merveilleuse était simplement l’œil de la tempête.

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