Kidnappé par un pirate: Romance MM (French Edition)
Chapitre 19
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— TIREZ !
La corde rêche s’enfonça dans les paumes de Faucon alors qu’ils tiraient afin de redresser le navire. À l’est, le ciel s’assombrissait enfin et la lumière orange et argenté causée par l’incendie s’estompait, mais dans peu de temps, le soleil ferait son apparition.
Toutes les mains s’affairaient pour remettre La Manta Maudite en position. Les derniers hommes vaincus du Javelot avaient conscience qu’ils n’avaient d’autres choix que d’aider, étant donné que leur capitaine était décédé et que leur navire avait été détruit, l’explosion ayant été visible sur plusieurs kilomètres. Ils couraient tous le même danger, puisque la Marine Royale se tapissait toujours dans l’ombre.
À côté de lui, Nathaniel grimaça et grinça des dents. Faucon savait qu’il tirerait jusqu’à ce que ses mains soient rouges de sang. La fierté l’envahit et il mourait d’envie de le serrer contre lui, de se perdre pendant quelques minutes merveilleuses avant de reprendre sa tâche.
Oh, comme il souhaitait embrasser Nathaniel à nouveau, même si leurs bouches étaient gonflées et contusionnées.
Sa colonne vertébrale fut parcourue d’un frisson bien que sa peau soit trempée de sueur dans la chaleur de la nuit. La manière dont Nathaniel lui avait sauté dans les bras, comme il avait attiré sa tête vers le bas et fusionné leurs lèvres…
Le baiser avait été invasif. Nathaniel avait exigé de pouvoir entrer, ses doigts s’enfonçant dans le crâne de Faucon, clamant sa victoire avant même que celui-ci ne puisse organiser ses défenses.
À cet instant, il avait été parfaitement conquis, mais la reddition avait été glorieuse. Faucon s’était volontiers laissé couler avec le reste du navire. Il goûtait enfin Nathaniel – malgré la forte amertume du sang et de la bataille qu’il n’arrivait pas à effacer avec sa propre douceur.
Les baisers s’étaient ensuite poursuivis avec une légère ferveur qu’il ne pouvait qualifier que d’adoration. Ils n’étaient jamais satisfaits, leurs corps épuisés et couverts de bleus étaient entrelacés pour ne faire qu’un.
Mais ils n’avaient plus le temps. L’aube impitoyable approcherait à toute vitesse, se moquant de savoir qu’ils n’avaient caréné qu’une partie du navire, se moquant de savoir qu’ils devaient voguer sur les derniers milles jusqu’à l’Île Primevère sans tarder. L’attention qu’ils avaient potentiellement attirée avec l’explosion était trop dangereuse pour qu’ils attendent un jour de plus.
Le jour où Faucon devrait abandonner Nathaniel arrivait et il aurait aimé que la nuit ne s’achève jamais.
Tant de sang avait coulé. Sous la lumière pâle des étoiles, il était apparu sombre et mortel, masquant le visage de Nathaniel comme un linceul. À cet instant, tandis que son cœur se serrait et se brisait, Faucon avait été certain que le jeune homme était condamné, qu’il avait assisté à ses derniers moments et qu’il entendrait son ultime souffle lorsque ses yeux deviendraient vitreux et que son corps refroidirait.
Le chagrin qu’il avait ressenti en y songeant le hantait encore et il s’émerveilla du fait qu’il avait un jour pu menacer nonchalamment – inconsciemment – la vie de Nathaniel. Désormais, il comptait le protéger de tout son être, peu en importait le coût.
Alors que l’aube s’approchait, il mourait d’envie de serrer le jeune Bainbridge contre lui afin de s’assurer qu’il n’était pas un fantôme, mais qu’il était bien là, en chair et en os. Ils s’enfoncèrent tous dans l’eau, à la fois l’équipage et les prisonniers qui tiraient le navire presque assez profondément. Leurs muscles les brûlaient et leurs talons sombraient dans le sable.
Nathaniel grogna et Faucon souhaita de lui ordonner de battre en retraite sur la terre ferme afin de laisser son corps épuisé se reposer. Néanmoins, égoïstement, il garda Nathaniel à ses côtés, sachant que celui-ci protesterait, quoi qu’il arrive.
Il savait que son égoïsme prendrait fin sous peu.
Le fait que Nathaniel soit encore en vie était un miracle, et Faucon ne le prendrait aucunement pour acquis. Il avait aperçu le corps de l’éclaireur entre les rochers. Dans son esprit, c’était Nathaniel qui s’était effondré, la gorge tranchée. Il aurait été caché, à moins qu’on sache où regarder.
Faucon aurait pu quadriller l’île en vain pendant des jours, ne le découvrant que grâce à des oiseaux qui auraient volé en rond au-dessus de lui. Il imagina Nathaniel en pleine putréfaction, à moitié dévoré, et ses yeux couleur miel sortant de leurs orbites.
À cause de sa respiration tremblante et de la barre de fer qui l’entourait, il tituba et aurait pu s’écraser dans les vagues si le jeune homme n’avait pas tenu son bras.
— Tout va bien ? lui demanda Nathaniel en respirant laborieusement.
Faucon ne put qu’acquiescer, et mon Dieu, les voilà, au loin, les premières traces de l’aube s’élevant au-dessus de l’horizon. Il saisit doucement la main de Nathaniel et l’éloigna en lui offrant un petit sourire qui sembla apaiser l’esprit du jeune homme alors qu’ils s’enfonçaient dans des eaux plus profondes. Ils y étaient presque, ils y étaient presque…
À la fin de cette journée, Faucon livrerait Nathaniel à la colonie – à sa famille. Il le verrait abandonner La Manta Maudite pour aller dormir dans un lit convenable, pour manger de la bonne nourriture. Il retrouverait sa sœur et planifierait une nouvelle vie loin de son père.
Loin de Faucon. En sécurité.
Nathaniel méritait de vivre là où il n’aurait pas besoin de poignard, où il ne serait pas obligé de tuer et d’être davantage corrompu.
Quand le navire se mit à flotter, les acclamations s’élevèrent. Nathaniel sourit en même temps que les autres hommes. L’équipage d’Alfred était tout aussi joyeux. Ces matelots-là n’avaient pas insisté pour se battre à mort, ils tenaient plus à leur survie qu’à leur loyauté envers un capitaine mort.
Bien que Faucon fasse un signe à Snell pour lui ordonner de les enfermer dans la cale, maintenant que le navire était redressé, ils pourraient être des remplaçants non négligeables pour les marins que la Manta avait perdus dans la bataille. Seul le temps le dirait.
Ils devaient se mettre en route et le capitaine n’avait d’autre choix que de laisser ses pensées dans un coin de sa tête.
— Peux-tu récupérer les couvertures dans not… la tente ?
Dès que la question fut prononcée, il sentit les regards en coin lancés par les membres de l’équipage non loin et il aboya donc :
— Maintenant !
Les lèvres de Nathaniel tressaillirent, mais il retint son sourire et traversa la plage. Merde. Comment Faucon avait-il pu se permettre de se perdre dans leur… Mon Dieu, c’était un jeu de séduction, n’est-ce pas ? Il ne pouvait le nier.
Tentant de vider son esprit de tout ce qui ne concernait pas sa tâche, il discuta avec Snell et donna d’autres ordres afin de préparer le navire à partir, puisque les stocks devaient être remontés à bord.
Jetant un coup d’œil à la tente, il se figea en remarquant une touffe de cheveux roux scintillants se baisser pour y entrer, sous la lumière trouble de l’aube. Laissant les hommes s’affairer, Faucon marcha sur le sable et entendit la voix rauque de Tully qui s’élevait au-delà de la tente alors qu’il approchait.
— Va pas imaginer qu’on ignore c’que tu mijotes. Tu f’rais mieux de pas essayer de tout gâcher pour nous.
— J’en prends bonne note.
— Écoute, espèce de p’tite merde pleine aux as. On voit tous que tu mènes le cap’taine par le bout de la queue. Qu’y te mange dans la main. C’est pathétique, c’est clair. Tu lui aurais pas prêté attention dans d’autres circonstances. J’connais les gars comme toi. Les riches. Qu’est-ce que tu lui chuchotes à l’oreille, hein ? Si tu nous prives de c’qui nous revient…
— Que ferez-vous, exactement ? s’enquit Faucon à travers ses dents serrées alors qu’il surgissait dans la tente.
Tully se trouvait juste devant Nathaniel, mais celui-ci tenait ses positions. Faucon tira son matelot en arrière en enfonçant les doigts dans sa nuque.
Celui-ci lutta, s’agitant comme un poisson sur un hameçon.
— On veut juste être sûrs que vous vous êtes pas ramolli. N’importe qui peut voir la manière q’vous avez de l’regarder. Vous feriez mieux d’régler ça ! Sinon, on aura b’soin d’un nouveau cap’taine qui l’fera.
— Un nouveau capitaine. Vraiment ?
— J’crois !
Tully leva le menton, indigné.
— Et j’suis pas l’seul qui vous fait pas confiance !
— Eh bien, allons voir si les hommes sont d’accord.
Serrant toujours une main impérieuse autour de sa nuque, Faucon le poussa hors de la tente. Il était temps de mettre un terme à toutes ces rumeurs de mutinerie.
Il pivota et vit que Nathaniel le suivait. Il secoua la tête.
— Retourne dans la tente jusqu’à ce que ce soit terminé. Je le pense vraiment.
La mâchoire crispée, Nathaniel obéit. Faucon conduit Tully près de la mer. Le murmure des matelots au travail cessa et tous les regards se posèrent sur eux lorsqu’il relâcha l’homme en le poussant une dernière fois.
Il s’assura que sa voix porte sur la plage.
— Monsieur Tully m’a informé que mes capacités en tant que capitaine sont remises en question. Tout comme ma loyauté envers vous. Mes frères.
C’était une chose de chuchoter dans la nuit et de parler du capitaine après quelques verres de rhum. Sous la lumière éblouissante en pleine journée, après qu’ils eurent combattu pour leur vie, c’en était une autre.
Faucon scruta l’équipage, regardant chaque homme dans les yeux, et les examina sans battre des paupières. Ils demeurèrent silencieux. Certains frottaient leurs pieds dans le sable, tête baissée.
— Si vous souhaitez élire un nouveau capitaine, vous en avez le droit. Je ne me mettrai jamais en travers de votre chemin, sauf au cours des batailles où ma parole fait loi. Nous sommes égaux. Je vous ai dit que nous échangerions le prisonnier contre une grande rançon et cette heure approche. Bainbridge s’est montré courageux. Il a sauvé monsieur O’Connell sur le gréement et hier soir, il est revenu ici en courant pour sonner l’alerte. Nous lui en sommes reconnaissants et il a donc profité de quelques libertés. C’est vrai.
Les hommes attendirent et certains fronçaient les sourcils.
Faucon les laissa patienter encore quelques instants.
— Pourtant, il n’est qu’un moyen d’arriver à nos fins.
Un sourire narquois et suggestif fendit son visage.
— De bien des façons, je dois l’avouer.
Cela provoqua un gloussement parmi les membres d’équipage, comme il l’avait espéré.
— Mais ne vous trompez pas. Il ne m’a pas ensorcelé. C’est l’argent, qui compte. La revanche. Vos avenirs.
À ses côtés, Snell s’éclaircit la voix et posa les mains sur sa taille ventrue.
— Et au cas où certains d’entre vous auraient la mémoire plus courte que ma grand-tante Bertha, laissez-moi vous rappeler que notre capitaine a nagé jusqu’au Javelot la nuit dernière et l’a fait exploser. Il a éliminé la menace alors qu’il voguait près de la côte et aurait pu nous propulser dans l’au-delà avec ses nombreuses, nombreuses armes. Nous avons perdu certains de nos frères dans la bataille et j’aurais aimé que nous ayons le temps de leur offrir de véritables obsèques. La cérémonie devra attendre. Néanmoins, la seule raison pour laquelle nous sommes encore là, à nous souvenir de ceux qui sont tombés, c’est parce que le Capitaine Faucon était là. Parce qu’il a un énorme culot et qu’il sait nous guider, ce qui ne s’est jamais retourné contre nous par le passé. N’est-ce pas ?
— Non ! crièrent plusieurs voix en chœur.
Snell observa l’équipage.
— Parce qu’il ne s’est jamais retourné contre nous, n’est-ce pas ?
— Non ! confirmèrent les hommes.
— Et il ne le fera pas maintenant, mes frères. Nous pouvons dépendre du Capitaine Faucon, comme nous l’avons toujours fait.
— Tully nous cause des ennuis depuis qu’il nous a rejoints, cria O’Connell.
— Ça, c’est bien vrai, répondit Snell en se rapprochant de Tully qui tremblait de colère. Et tu veux semer la zizanie, à présent ? Alors que nous sommes si proches du butin ? C’est le moment d’être unis. Nous sommes des frères.
Le visage de Tully était écarlate et il serrait les poings, observant le reste de l’équipe.
— Z’êtes tous des idiots. Vous savez qu’il laissera pas tomber ce morveux pleurnichard ! Il vous ment ! J’parie qu’il nous laissera pas nous venger sur cette colonie non plus, ou sur la catin qu’est la sœur de Bainbridge. Je croyais qu’les pirates étaient censés être des hommes courageux qui prennent ce qu’ils veulent. Qui suivent pas les ordres ! Tout ce que j’ai fait sur ce navire, c’est laver de la merde et faire la putain d’vaisselle !
Snell se rapprocha de Tully et baissa la voix pour prendre un air menaçant.
— Je suis désolé que ça te déçoive. Que, oui, nous soyons obligés de travailler, comme tu le faisais sur ton vaisseau marchand. La différence, c’est que notre équipage est traité justement. Tout le monde est sur un pied d’égalité. Nous tuons quand nous le devons, mais nous ne sommes pas des animaux. Et pour l’instant, avec la Marine Royale qui pourrait apparaître à l’horizon d’une minute à l’autre, nous n’avons pas de temps à consacrer à un futur mutin faible et pleurnicheur. Surtout un mutin qui chuchote à l’oreille de l’équipage du Borgne pendant qu’on travaillait. Peut-être que tu as comploté contre nous.
Faucon ignorait si c’était vrai ou non, mais cela engendra clairement une réaction puisque des murmures s’élevèrent parmi les hommes, la rancœur et la colère bouillonnant.
Tully regarda autour de lui et son visage devint encore plus rouge.
— C’est faux ! Vous êtes un putain de menteur ! cracha-t-il à Snell.
Ce fut une erreur de jugement conséquente.
— Ah, alors le Capitaine Faucon n’est pas le seul menteur. J’en suis un aussi. Moi, votre quartier-maître. Eh bien, matelots, si vous pensez que c’est vrai, peut-être devrions-nous organiser deux votes ce matin, que la Marine Royale se dirige vers nous ou non.
Bien sûr, ils ignoraient si la Marine avait vu l’explosion, mais ça n’avait aucune importance. Faucon observait avec satisfaction et appréciation l’habileté de Snell pour gérer l’équipage alors que les marins s’écriaient pour défendre Snell, leur opinion de Tully se noircissant.
Deeks, qui avait été l’un des hommes discutant de mutinerie avec Tully l’autre soir, hurla :
— J’dis qu’on doit l’laisser ici ! On veut pas de rats à bord.
Au milieu du chahut, quelqu’un brailla :
— Votons !
Tully grogna et tapa du pied comme un enfant faisant une crise de nerfs.
— Allez tous vous faire foutre ! J’ai pas besoin de vous !
— Ah non ? s’enquit Snell en baissant la voix encore davantage pour s’exprimer dans un soupir mortel. Alors tu peux rester ici. Et tu seras heureux d’être débarrassé de nous.
Tully pâlit.
— Quoi ?
— Qui y est favorable ? demanda Snell.
Les oui résonnèrent de manière retentissante.
— Monsieur Jones, monsieur Grady. Attachez-le à un arbre. Nous le libérerons avant de partir. Je suis certain que vous serez très heureux ici, monsieur Tully.
Alors que ce dernier se lançait dans un torrent de calomnies, Snell ajouta, en le regardant froidement :
— Bâillonnez-le aussi.
Le matelot se débattait et criait alors qu’il était emmené.
Faucon ignorait totalement comment il survivrait seul et il s’en moquait. Il s’adressa calmement à l’équipage bien que son cœur tambourine.
— C’est réglé. Bientôt, nous échangerons notre prisonnier contre la rançon. S’il n’y a aucune rançon, le sang coulera.
Puisqu’il ne spécifia pas à qui appartiendrait ce sang, ce n’était pas réellement un mensonge.
— Maintenant, on se remet au travail, ordonna Snell.
Faucon tourna les talons et s’en alla vers la tente, où Nathaniel avait certainement entendu chacun de ces mots furieux. Le capitaine ne savait pas ce qu’il allait lui dire, à présent.
Snell le rattrapa.
— Je cherchais une façon de me débarrasser de ce salaud emmerdeur depuis qu’il est monté à bord.
— Merci, murmura Faucon.
Snell hocha la tête, mais saisit fermement le bras de son capitaine.
— Ne me faites pas mentir.
— Je n’en ferai rien, répondit-il d’une voix rauque.
— Retournez sur le navire. Je vais faire monter Bainbridge.
Faucon eut envie le contredire, mais n’en fit rien, pas après ce que Snell venait tout juste de faire pour lui. Peut-être que cela lui donnerait le temps de trouver ce qu’il voudrait dire à Nathaniel.
Ou ce qu’il pouvait dire.
L’équipage remonta les stocks à bord, y compris tout ce qui avait été abandonné sur la rive est de l’île et alors que le soleil s’élevait dans le ciel, plus impitoyable que jamais, Faucon se tenait sur le pont de son navire, les mains jointes derrière son dos. Nathaniel était à ses côtés, extrêmement proche.
Le jeune homme fixait du regard les volutes de fumée noire qui s’élevaient toujours au loin, aussi silencieux qu’il l’avait été quand ils s’étaient collés l’un à l’autre contre cet arbre, rassemblant leur force entre chaque baiser.
— J’ai tué un homme, murmura Nathaniel après un long silence. Je suis… Je…
Son souffle était chaud contre le cou de Faucon.
— C’est normal. C’est de la culpabilité. Évidemment que tu es désolé d’avoir pris une vie.
Nathaniel leva la tête, le regard lucide.
— Justement, c’est ça. Je ne le suis pas. Il aurait pris la mienne. Il a failli le faire. Et je ne suis pas désolé de l’en avoir empêché.
Faucon traça du bout du doigt le contour des ecchymoses qui apparaissaient sur la gorge de Nathaniel, tentant de maîtriser la rage, la terreur et l’impuissance qui bouillonnaient en lui.
Il déglutit difficilement.
— Moi non plus. Le monde fonctionne ainsi. Tu n’avais pas le choix.
Il essayait d’imaginer ce qui traversait l’esprit de Nathaniel, derrière ses sourcils froncés.
— Même si tu avais pu le semer…
— Je n’aurais pas essayé. J’aurais probablement pu le faire. Mais il aurait sonné l’alerte. Je ne pouvais pas prendre ce risque. Je devais l’en empêcher. Je ne pouvais pas risquer de te perdre.
Faucon avait été impuissant, il n’avait rien pu faire d’autre que l’embrasser.
Les contusions livides sur la gorge de Nathaniel étaient désormais violettes et Faucon se souvint qu’il avait laissé ses propres marques sur cette peau pâle quand Nathaniel était monté à bord, la première fois. La honte le submergeait, devenant un déluge alors qu’il songeait aux insultes qu’il avait crachées hier. Que des mensonges, des mensonges, des mensonges.
Nathaniel méritait tellement mieux.
Il méritait cette existence paisible que Faucon ne pourrait jamais avoir lui-même, ses rêves pathétiques de quitter la mer et son épée étaient risibles face à toutes les morts qu’il avait provoquées… face au feu, au sang et aux vies qu’il avait arrachées à ses hommes avec ses mains nues.
Il en avait voulu à Walter Bainbridge, mais la vérité était indubitablement dévoilée à présent. Il était un monstre et il l’avait choisi. C’était lui qui était piégé dans les serres du Faucon des Mers. Il avait laissé l’amertume et la colère le modeler et désormais, il devait accepter les conséquences.
Les voiles étaient hissées, le vent poussait La Manta Maudite loin de la plage où Tully râlait et délirait, ses jurons faisant écho sur la mer. Faucon sourit vivement. Peut-être aurait-il pu être plus clément et le tuer rapidement, mais le capitaine n’avait jamais prétendu qu’il n’était pas vindicatif.
— Monsieur Boland, s’écria-t-il.
Boland se retourna et riva son regard sur Faucon, prêt à exécuter son ordre.
— Fixez le cap sur l’Île Primevère.
— Oui, Capitaine !
Avant que Nathaniel puisse dire quoi que ce soit, Faucon saisit son bras et le poussa vers l’échelle, puis la cabine, où les livres étaient empilés par terre. Ses possessions dérisoires avaient besoin d’être remises en place, mais le bureau avait été enchaîné pour le carénage.
Cette petite pièce était sa maison. Il était idiot de penser qu’il pouvait en trouver une autre. Snell avait raison. Les hommes comme lui n’avaient pas le droit d’abandonner la pagaille et les bains de sang. Il ne laisserait pas Nathaniel suivre le même chemin.
Peu importait à quel point il voulait le garder près de lui, oublier la rançon et en affronter les conséquences, l’image de Nathaniel baignant dans son sang ne quittait pas son esprit. Même si le jeune homme tendait la main vers lui alors que Faucon reculait vers la porte.
— Attends. Tu dois savoir que mes sentiments sont sincères. Ne me dis pas que tu crois ce que Tully a dit ! Oui, c’était peut-être vrai quand on a commencé, je pensais que je pouvais accroître mes chances. Mais maintenant, tu sais certainement que…
— Notre histoire touche à sa fin. Je vais récupérer la rançon pour mon équipage. Je le dois. Et tu dois rester en sécurité.
Il maintint Nathaniel à un bras de distance et s’agrippa à la poignée de son autre main.
— Je suis désolé pour ce que j’ai dit. Tu n’es pas une catin. Ni un imbécile. Loin de là.
Il ferma la porte et tourna la clé d’un air décidé, ignorant les tambourinements et les supplications de Nathaniel. Faucon n’avait pas mérité d’avoir la paix, mais si c’était la dernière chose qu’il faisait, il s’assurerait que son jeune amant ait une chance.
* * *
— IL EST l’heure.
Faucon se tenait devant la porte de la cabine. Nathaniel se précipitait déjà vers lui, alors qu’il faisait auparavant les cent pas près des fenêtres sombres. Cette force de la nature fonça directement dans les bras de Faucon et tendit la main derrière lui afin de fermer la porte.
— Non. Pas comme ça. Tu m’as laissé ici toute la journée, nous devons discuter. Je ne veux pas y aller. Je ne peux pas vivre sur l’île Primevère et épouser Elizabeth Davenport. Je ne peux pas obéir à mon père. Je ne le ferai pas.
Il secoua la tête, le désespoir brillant dans son regard affolé.
— Mais il y a plus que ça, dit-il en se penchant et en plongeant les doigts dans la chair de Faucon. Je veux être avec toi. Je dois être avec toi.
La poitrine de Faucon se serra douloureusement, laissant le rêve d’un avenir étincelant avec le sourire de Nathaniel le saisir un instant, laissant l’idée de paix et de joie osciller en lui avant qu’il l’étouffe.
— Non. Ce n’est pas…
— Quoi ? C’est le moment où tu m’accables de plaisanteries cruelles que tu ne crois pas vraiment ? Je me fiche que ce soit fou, je veux être avec toi. Et je sais que tu veux être avec moi.
Non sans effort, Faucon écarta les doigts de Nathaniel et recula, le maintenant à distance avec des mains fermes sur ses épaules.
— Et que feras-tu ? Tu entameras avec moi une vie de pirate ? Ce n’est pas ce que tu souhaites.
— Non, je n’en ai pas envie.
Avant que Faucon déclare que c’était donc réglé, Nathaniel se jeta et enroula les bras autour de la taille de son amant, le regardant si sincèrement que celui-ci ne put le repousser.
— Tu n’as pas envie d’être pirate non plus. Tu n’en as jamais eu envie.
Il prit une grande inspiration.
— Mais je le ferai si ça signifie que je reste à tes côtés. Je veux me blottir dans tes bras à l’aube et me livrer le soir. Je veux la liberté de passer nos journées comme nous le souhaitons, sans être jugés. Avec autant de paix que nous pouvons en trouver, peu importe où elle se trouve.
Le cœur de Faucon martela. C’est trop beau pour être vrai.
— Tu ne le penses pas. Pas réellement.
— Tu crois franchement que je mens ? Que je te mène par le bout du nez, comme Tully le prétend ? Après tout ça ?
Il resserra les bras autour de la taille de Faucon, son regard implorant.
— J’admets que la première fois où je me suis allongé avec toi, ça m’a traversé l’esprit. Comment cela aurait-il pu en être autrement ? Tu avais menacé de me tuer. De tuer ma sœur. Je croyais que ce serait plus difficile pour toi, si on se rapprochait. Mais je t’ai toujours désiré. Ça a toujours été vrai. Ça le sera éternellement.
Snell cria à travers la porte.
— Capitaine ! Nous sommes prêts pour l’échange ! Amenez le prisonnier sur le pont.
Il surgit dans la cabine et s’arrêta, les observant en clignant des yeux. Il soupira, clairement exaspéré.
— Ça suffit !
Assez.
Mais Nathaniel tenait bon, son regard était fixe, exigeant.
— Me videras-tu comme un poisson s’il ne paie pas ?
Une part de Faucon voulait battre en retraite et rugir une fausse menace comme un capitaine pirate le devrait. Il aurait aimé ne pas se préoccuper de ce jeune homme qui sortait d’un autre monde, qu’il n’aurait jamais dû toucher. Qu’il n’aurait jamais dû autoriser à le toucher.
— Je sais que tu ne le feras pas, chuchota Nathaniel. Je le sais depuis des semaines. Ce qu’il y a entre nous est réel. Tu peux obtenir la rançon de mon père et on peut se retrouver dans quelques semaines. On peut être ensemble. Tu peux quitter cette vie.
— Capitaine ! hurla Snell en saisissant Nathaniel et en l’arrachant des bras de Faucon alors qu’une rage écarlate bouillonnait en lui.
Ce dernier écarquilla les yeux et tituba en arrière, relâchant Nathaniel et levant les paumes.
— J’essaie de vous empêcher d’être emporté par ces absurdités. Aussi sincère que soit le jeune monsieur Bainbridge, actuellement, c’est un fantasme. Les bourgeois ne s’enfuient pas avec des pirates.
— Vous ne savez rien de moi ! bafouilla Nathaniel. Vous ne savez…
— Ce que je sais, c’est que nous avons besoin de la rançon !
Snell lança un regard noir à Nathaniel, puis fit un pas en avant vers Faucon afin de le conjurer.
— Je vous ai soutenu dans cette histoire autant que je le pouvais. J’ai aidé à réprimer cette mutinerie, mais mon premier devoir est envers les hommes. On leur promet depuis un mois. Ils doivent toucher cette rançon. Il est l’heure. Assez de toutes ces balivernes.
Lorsque Faucon regarda Nathaniel, une vision de lui couvert de sang prit le dessus, inondant son estomac de bile. Le capitaine ne ferait que l’entraîner dans les abysses. Il devait faire tout ce qui était en son pouvoir pour que Nathaniel reste en sécurité.
Ce dernier secoua la tête.
— Ne l’écoute pas !
Réunissant toute sa force dans une profonde inspiration, Faucon se retourna et prit son manteau sur le crochet cloué sur la coque, enfilant ce cuir chaud sur ses épaules. Il noua l’étoffe rouge autour de sa taille, avant d’attacher sa ceinture et ses armes, la chaleur du regard furieux de Nathaniel lui démangeant la peau.
Il ouvrit le tiroir du bureau et sortit ses bagues pour les passer autour de ses articulations. Sur le pont principal, une voix s’écria :
— Chaloupe en approche !
Faucon fit face à Nathaniel qui l’observait avec les mâchoires crispées et les narines dilatées.
— Veux-tu t’habiller convenablement ? Mettre ton gilet ? Tes souliers et tes bas ?
Il grinça des dents.
— Non. Finissons-en.
Il se retourna avant de faire volte-face.
— Tu es de nombreuses choses, mais je n’aurais jamais imaginé que tu étais lâche.
— C’est bon, monte, morveux !
Snell le sortit de la cabine et Faucon le suivit, ses bottes martelant le plancher, le sang tambourinant à ses oreilles. Il devait résister. Nathaniel le remercierait une fois qu’il serait de retour sur la terre ferme, au chaud, surprotégé, en sécurité et sauvé.
Faucon plissa les yeux en observant l’Île Primevère au-delà du port où des navires de tailles variées flottaient. Aucun n’était assez gros pour dissimuler de nombreuses armes. Dans la nuit noire, les feux illuminaient les flancs de colline, se déployaient, mais ce n’était pas aussi imposant qu’il l’avait imaginé. En pleine journée, il serait plus facile de le juger, mais la colonie paraissait effectivement en difficulté.
Depuis la chaloupe en approche, un homme cria :
— Capitaine Faucon ?
Celui-ci se tenait à la proue.
— Oui.
— Nous devons voir Nathaniel Bainbridge, vivant et indemne.
Faucon tendit la main vers le bras de son amant, mais le jeune homme se libéra et alla se placer à ses côtés.
— Je suis là. Indemne.
Il plissa les yeux vers la chaloupe en bois, dans laquelle ramaient deux bourgeois. Celui qui parlait se trouvait à la proue.
— Où diable est le gouverneur ? demanda Faucon. J’ai exigé qu’il vienne à notre rencontre. Seul.
— Le Gouverneur Bainbridge est malade d’inquiétude. Il est couché depuis des jours.
La voix du messager se brisa.
— Je suis ici en tant que représentant.
Faucon ricana.
— Oui, je suis sûr qu’il est assez malade. Montez.
Bien qu’il ait hâte de revoir ce bâtard, de mettre sa revanche à exécution, tout ce qui comptait vraiment était le sac que tenait cet émissaire tremblant et en sueur, pour savoir s’il contenait la rançon. C’était tout ce qui pouvait compter.
Notre temps est écoulé. Depuis le début, on sait que ça doit s’arrêter ici. Il mérite mieux que moi. Il m’en remerciera dans peu de temps.
La supplication de Nathaniel fit écho dans son esprit. Était-il possible d’avoir l’argent et Nathaniel ? À cette minute même, pouvait-il avoir les deux ?
Ils devraient batailler, puisqu’il y aurait tout de même un affrontement, même s’ils ne voyaient aucun vaisseau en attente et qu’ils étaient hors de portée de tout canon sur terre. Une appréhension enthousiaste vibra dans son corps.
Ils pouvaient essayer.
Le messager portait une perruque ridiculement bouffante et était vêtu de tissus soyeux bien trop grands pour sa carrure. Il grimpa sur l’échelle de corde qu’ils avaient déroulée et trembla en passant une jambe par-dessus le bastingage à bâbord. Il donna le sac et Snell le saisit, l’ouvrit et claqua des doigts pour qu’on lui apporte une lanterne.
Faucon n’arrivait plus à respirer. Il tendit la main vers Nathaniel et lui saisit l’épaule. Celui-ci haleta légèrement, son regard implorant sous la lumière de la lanterne. Faucon pouvait le protéger, n’est-ce pas ? Dans une vie loin de l’agitation de la mer, il le pouvait. Il le ferait !
Ils avaient de l’argent – s’il gardait Nathaniel, qu’ils s’enfuient ou qu’ils arrangent une rencontre avec…
Un coup de feu résonna dans la nuit et Faucon tourna la tête, tendant la main vers son coutelas avant de grincer des dents à cause du juron et de l’un de ses hommes qui cria.
— C’était qu’un loupé !
Tandis que Faucon ouvrait la bouche pour leur ordonner de se calmer, le messager plongea sur lui avec un regard affolé et effrayé. Toutefois, Nathaniel se plaça soudainement devant lui et le poussa.
Faucon tituba et tenta de comprendre ce qui venait de se passer, le poids de Nathaniel s’affalant dans ses bras. L’émissaire cria puisque le poignard de Snell l’avait transpercé.
— Capitaine ! Des voiles !
Une autre voix résonna.
— Un brigantin de l’ouest ! Ils devaient se cacher de l’autre côté, déclara le marin avant de marquer une pause. On dirait une frégate de dix-huit !
Snell avait ouvert le sac et tenait la lanterne de son autre main.
— L’argent est là. Capitaine ! Nous devons partir !
Toutefois, Nathaniel semblait incapable de stabiliser ses pieds sous lui et s’appuyait lourdement contre Faucon. Il y avait quelque chose dans la main tendue de l’émissaire…
Une dague. La lame était teintée de sang, visible sous la lumière vacillante.
Le cri du capitaine fut distant et rauque, comme s’il sortait de la gorge de quelqu’un d’autre.
— Non !
Il allongea Nathaniel sur le pont et déchira sa chemise, la tache rouge sur le lin continuant de s’agrandir. Appuyant sur la plaie contondante dans le ventre de Nathaniel, il hurla :
— Pickering !
Faucon baissa les yeux vers ce beau visage, déjà horriblement pâle.
— Reste avec moi. Nathaniel !
Le jeune homme leva des yeux écarquillés vers lui, gémissant.
Pickering s’agenouilla devant eux et se pencha pour inspecter la blessure dont s’échappait trop de sang. Il secoua la tête.
— Il mourra s’il reste à bord de ce navire.
Faucon saisit la main de Nathaniel et entrelaça leurs doigts, gardant les pupilles rivées sur lui de peur qu’il soit parti la prochaine fois qu’il baisserait les yeux vers lui.
— Vous devez bien pouvoir faire quelque chose !
— Il a besoin de meilleurs physiciens et d’un endroit sûr, propre, et non de se vider de son sang sur un bateau de pirate puant – surtout un navire qui s’apprête à se battre !
Pickering attrapa le manteau de Faucon et se pencha, levant brutalement son menton et sifflant.
— Si vous tenez à lui, laissez-le partir. Sinon il sera mort avant demain matin.
— Non… Je… reste, haleta Nathaniel en tressaillant.
Avec un dernier long coup d’œil à ces iris couleur miel, Faucon arracha sa main aux doigts désespérés de Nathaniel. Il réussit à se relever sans que ses genoux cèdent.
— Bainbridge arrive ! cria-t-il en direction de la chaloupe.
Il se tourna ensuite vers son équipage.
— Faites-le descendre prudemment, monsieur O’Connell, monsieur Lee. Tous les autres, préparez-vous à hisser les voiles !
S’ils ne partaient pas, le brigantin en approche causerait leur perte.
Nathaniel toussa et haleta, ses doigts s’agrippant à la cheville de Faucon, mais glissant sur le cuir. Faucon devait se libérer. Il resta tout de fois sur place, même une fois que O’Connell et Lee eurent soulevé Nathaniel. Il gémit, agonisant, lorsqu’ils le déposèrent dans le hamac utilisé pour le transport.
Faucon ne put se décaler pour regarder par-dessus le bastingage et se figea lorsque Snell hurla.
— Ils l’ont ! Maintenant, sortez-nous de là, moussaillons ! Ne les laissez pas se mettre par le travers, sinon c’est la fin.
Les cris de Nathaniel firent écho sur l’eau, alors que les voiles gonflaient au vent et que l’autre navire les rattrapait. Faucon tourna le dos à l’Île Primevère et un trou se forma dans sa poitrine comme si la lame avait atteint sa cible, au bout du compte.
À la barre, il hurla des ordres et maintint son regard rivé vers l’horizon nocturne, ses doigts creusant le gouvernail si profondément que le bois déchira sa chair. Nathaniel devait vivre et La Manta Maudite devait semer le brigantin, orné de l’Union Jack et de la crête blanche signalant qu’il s’agissait de corsaires.
Il n’y avait aucune autre option.
Alors que le premier coup de canon explosait dans la nuit, il priait dans son univers sans Dieu pour que Nathaniel survive.
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