Kidnappé par un pirate: Romance MM (French Edition)

Chapitre 21

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LE TONNERRE GRONDA. Nathaniel ne savait pas quelle heure il était. La lumière derrière les fenêtres était atténuée. Il se concentra sur la jeune femme assise à côté de son lit, qui passait une aiguille et des fils colorés à travers un tissu avec des doigts agiles. Une bougie était posée près d’elle, dans la pénombre, et sa robe en soie froissée était d’un rose foncé.

Elle avait des cheveux blonds, mais n’était pas la nourrice, dont il ne se souvenait pas du nom. Elle n’était certainement pas Susanna. Il fixa l’aiguille et le motif fleuri.

— Elizabeth ?

Elle leva brusquement la tête et un large sourire légèrement chevalin fendit son visage.

— Nathaniel ! Comment vous sentez-vous ? Laissez-moi aller chercher Susanna et envoyer un messager chez le physicien. Il était présent, tout à l’heure, mais vous dormiez profondément. Nous devons le rappeler avant que la tempête ne nous atteigne. Avez-vous soif ?

Puisqu’il acquiesça, elle l’aida à boire. Son front était haut, ses cheveux assez pâles, et ses yeux marron brillaient d’une douce lueur.

Il avait l’impression d’avoir dormi pendant des semaines, ce qu’il avait certainement fait. Au moins, il avait les idées plus claires. Lorsqu’il essaya de lever les mains, elles coopérèrent. Bien que la plaie contondante lui fasse aussi mal que si elle était ouverte et sanglante, son regain d’énergie était un signe encourageant.

Avant qu’elle puisse appeler quiconque, il lui demanda :

— Quand se déroule le procès ? Pour le Capitaine Faucon ?

Elizabeth entrouvrit les lèvres avant de les rabattre et de jeter un coup d’œil vers la porte qui n’était pas fermée.

— Je ne pense pas qu’ils veuillent vous inquiéter avec ça. Du moins, pas avant que vous témoigniez.

— Que je témoigne ?

— Lors du procès imminent, qui sera organisé avec nos… ressources limitées. Le pirate est transporté jusqu’ici.

Le cœur du jeune homme tambourina mollement.

— Depuis où ?

— Je ne sais pas vraiment. Mais manifestement, ses hommes et lui ont engagé une course poursuite avec les corsaires jusqu’à Hispaniola. Le bateau pirate a été sérieusement endommagé et s’est retourné, mais une partie de l’équipage s’est échappé sur la côte, vers une péninsule quelconque. Apparemment, le capitaine a créé une diversion, permettant à ses matelots de fuir. J’imagine qu’il existe un certain honneur parmi les brigands, en fin de compte.

Nathaniel ne put que hocher la tête, les visages de l’équipage défilant dans son esprit. Qui avait survécu ? Monsieur Snell, cet homme renfrogné ? Alan O’Connell ?

— Quand arrive-t-il ?

— Je n’en sais rien. Un ouragan est peut-être en train de couver.

Il se rappela qu’elle avait mentionné une tempête, plus tôt. Effectivement, une bourrasque fit trembler les carreaux.

— Est-il blessé ?

Elizabeth jeta un coup d’œil aux fenêtres en se mordant la lèvre.

— Le pirate ? s’enquit-elle en haussant les épaules. Il sera bientôt mort, de toute façon.

Les mots furent comme un coup de poing dans son ventre blessé. Il voulait se déchaîner, mais s’en empêcha. Ce n’était certainement pas la faute de cette fille. En aucun cas.

— Le tribunal est-il près d’ici ?

Elle grimaça.

— Ce ne sera qu’une simple estrade sur la Grand-Place. Nous n’avons toujours pas fait construire de véritable tribunal et ça n’arrivera jamais, comme la plupart des bâtiments sur cette île pitoyable.

Elizabeth sembla reprendre ses esprits et sourit.

— Ne vous préoccupez pas de tout ça, mon cher.

D’une main hésitante, elle saisit la sienne et il baissa les yeux, perplexe, vers leurs doigts entrelacés.

Comme il était étrange de se dire que cette fille assez agréable à côté de laquelle il s’était réveillé était sa promise. Il brûlait d’envie de lui annoncer immédiatement qu’ils ne se marieraient jamais, mais il ne fit qu’écouter quand elle reprit la parole.

— Vous n’imaginez pas à quel point je suis heureuse que vous soyez en vie. Nous pourrons nous construire une belle vie, en Jamaïque, une fois que vous serez en état de voyager. Même en Angleterre.

— Et cet endroit ?

Elizabeth rougit.

— Ne vous inquiétez pas pour ça. Mon père s’assurera que l’on s’installe convenablement ailleurs. Bien que le vôtre soit têtu. Comme je l’ai dit, il n’y a pas de quoi se préoccuper ! Susanna est adorable et elle m’a beaucoup parlé de vous. J’ai l’impression de déjà vous connaître.

— Euh…

C’était le moment où il devrait dire quelque chose en réponse, mais il ne put que cligner des yeux en la regardant, l’esprit vide.

Susanna arriva alors, merci Seigneur.

— Oh ! Tu es réveillé. Monsieur Taggart est ici.

Le grand homme chauve avait beaucoup de choses à dire sur la chance qu’avait eue Nathaniel et sur la blessure qui avait failli le tuer sur le coup, sans l’aide de l’infection. Elizabeth et Susanna restèrent en retrait, laissant de la place au physicien, mais Walter entra directement et lui donna presque un coup de coude pour passer.

— As-tu finalement retrouvé la raison ? s’enquit-il.

Nathaniel cligna des yeux devant son père, le revoyant pour la première fois depuis des années. Les boucles de sa perruque blanche étaient parfaitement poudrées et sa chemise pâle, son gilet, sa veste et ses hauts-de-chausse n’étaient pas chiffonnés malgré la chaleur sirupeuse.

Nathaniel se souvenait de lui comme d’un vieil homme, mais il vit maintenant qu’il était encore relativement jeune. Son visage était marqué, alors qu’il approchait de la cinquantaine, mais son dos était droit et le vif dynamisme émanant de lui faisait penser à une lame de couteau aiguisée.

— Oui, Père.

Walter sembla faiblir légèrement.

— C’est une bonne chose. Puisque tu as failli être tué par ce pirate, nous avions hâte que tu guérisses.

— Je… Merci. Mais F… il ne m’a pas poignardé. Le Capitaine Faucon. C’était votre émissaire.

Walter s’esclaffa si sèchement qu’on crut entendre le claquement d’un fouet.

— Balivernes. Ton esprit est encore manifestement embrouillé. Physicien ?

— Oh, oui, il est naturel qu’il soit toujours un peu confus. Ne vous inquiétez pas, monseigneur.

— Mais je vous dis que ce n’est pas le capitaine ni l’un de ses hommes qui m’a blessé.

Monsieur Taggart se pencha au-dessus de Nathaniel.

— Là, là. Ne vous agitez pas. Trop de laudanum ralentirait votre guérison.

Nathaniel grimaça en songeant au médicament amer et au long sommeil impuissant qu’il provoquait. Il avait besoin de se reposer, mais également de retrouver ses esprits.

— Je souhaite simplement que la vérité soit connue.

Son père le regarda impérieusement.

— La vérité, c’est que l’un des pirates les plus redoutés du Nouveau Monde t’a kidnappé et a failli te tuer une fois qu’il a obtenu sa rançon. Ces fléaux doivent être détruits. Tous ces diables ne se préoccupent que de l’argent.

Il jeta un coup d’œil autour de la pièce.

— Bien sûr, j’aurais payé n’importe quelle somme pour que mon fils me revienne.

Alors que le physicien et Elizabeth hochaient la tête pour marquer leur approbation, Susanna intervint.

— Je croyais que Bart avait dit que c’était surtout de la contrefaçon.

Walter grinça des dents.

— Dans tous les cas, le Faucon des Mers doit être pendu. C’est tout ce qui compte.

Quelques secondes après, il ajouta :

— Et Nathaniel est sauf.

Soupirant, il sembla se radoucir et se rapprocha du lit pour poser une main sur le bras de son fils.

— Nous nous inquiétions grandement de ton bien-être.

Malgré tout ce qu’il s’était passé, Nathaniel voulait croire que son père tenait à lui et il grimaça à cause de cette envie enfantine qui montait en lui.

Un homme à perruque apparut dans l’embrasure de la porte.

— Je suis navré de vous interrompre. Gouverneur, nous avons un problème.

— Qu’y a-t-il ? cracha Walter. Ne voyez-vous pas que je suis au chevet de mon fils, qui a failli être assassiné par des pirates ?

— Nous avons besoin de plus de bois pour barricader les fenêtres dans la rue principale, puisque la tempête approche.

— Alors, allez chercher plus de bois, bon sang ! Pourquoi devrais-je me préoccuper de détails si insignifiants ?

— Il ne reste plus assez d’hommes pour en couper. Il s’avère que plusieurs navires sont partis hier pour la Jamaïque, afin de devancer la tempête. Davantage de citoyens ont fui.

Il était clair que tout n’allait pas bien sur l’Île Primevère. Nathaniel voulait demander des détails, mais il ne souhaitait pas agacer Walter pour l’instant.

— Nous devrons barricader nos fenêtres également, n’est-ce pas ? s’enquit Susanna.

Avec un sourire pincé, Walter dit :

— Tout est sous contrôle. Ne t’inquiète pas, ma chère. Tu peux te reposer, Nathaniel. Quand la tempête sera passée, le pirate arrivera et son procès commencera. Ton calvaire sera bientôt officiellement terminé.

Il s’en alla avant que son fils ne puisse protester et le physicien chassa les jeunes femmes afin d’examiner convenablement la blessure de Nathaniel, la palpant et fredonnant dans sa barbe de temps en temps.

— Elle guérit bien, déclara-t-il. Enfin, maintenant que l’infection est passée. Vous serez sur pied bien assez tôt.

Il jeta un coup d’œil au ciel obscurci par la fenêtre la plus proche.

— Reposez-vous et quand le soleil sera de retour, vous pourrez sortir de votre lit.

Si son esprit ralenti comprenait correctement ce qu’il se passait, la fin de la tempête devrait annoncer l’arrivée prochaine de Faucon. Nathaniel hocha la tête.

— Oui. Je serai très certainement sur pieds à ce moment-là.

* * *

BART LE PORTA quasiment jusqu’à une petite chambre sans fenêtre, au rez-de-chaussée, cette nuit-là, mais Nathaniel avait au moins fait quelques pas. Admettons, la douleur menaçait de faire remonter le bouillon et la petite quantité de pain qu’il avait ingurgitée, mais il avait finalement gardé cette nourriture dans son estomac. Ce n’était peut-être qu’une infime victoire, mais il l’acceptait volontiers.

Une fois que Bart était parti et que Susanna s’était tracassée pour Nathaniel, il avait demandé :

— Et si on lisait Don Quichotte ? Je ne l’ai pas entendu depuis des années.

Susanna grimaça quand une vitre se brisa au loin, le premier étage de la maison particulièrement affecté par la tempête. Le vent hurlait et le jeune homme se demanda pour la centième fois où se trouvait Faucon et s’il souffrait.

Les corsaires le traiteraient-ils équitablement ? Il avait un jour été l’un d’entre eux et si leur lettre de marque était révoquée pour une raison quelconque, ils seraient également considérés comme des pirates. Peut-être que Faucon pourrait faire appel à leur conscience. Il n’avait pas grand espoir, mais il ne pouvait s’accrocher qu’à ça.

— Oui, c’est un bon choix. Je vais le chercher dans la bibliothèque.

Susanna laissa la porte entrouverte et Nathaniel écouta les domestiques s’affairer.

Walter était terré dans son bureau, le bébé et la nourrice dans le salon, où Susanna dormirait également. Le premier étage avait été jugé dangereux, même avec les planches clouées à la hâte devant les fenêtres.

Plus tôt, Susanna avait insisté sur le fait qu’elle n’était aucunement fatiguée et Nathaniel était heureux de l’entendre lui faire la lecture pendant que le nouveau-né sommeillait plusieurs heures d’affilée. Il avait besoin de quelque chose – n’importe quoi – pour éviter de faire une fixette sur Faucon.

Lui ont-ils fait du mal ? Est-il en colère contre moi ? M’aime-t-il comme je l’aime ? Je l’aime plus que tout. A-t-il peur ? Désespère-t-il ?

La dernière fois que Nathaniel l’avait contemplé, cela lui avait rappelé leur rencontre : Faucon, portant son costume – son armure – qui faisait de lui un roi pirate effrayant. Les bagues sur ses doigts et une étoffe rouge autour de la taille, l’acier de son coutelas scintillant sur sa hanche, le manteau qui faisait presque office de cape.

Pourtant, il ne se souviendrait pas du mythe Faucon, mais de l’homme – marqué et fatigué, passionné et sensible. La terreur pure sur son visage quand il avait prononcé le nom de Nathaniel, qu’il s’était penché au-dessus de lui pour le protéger, qu’il avait serré ses doigts si fort avant de s’arracher à lui…

— Me voilà.

Susanna sursauta quand une bourrasque et la pluie s’abattirent sur la maison. Malgré le peu que Nathaniel avait vu de ce bâtiment avec un étage, il s’était rendu compte qu’il était solidement construit et était composé d’au moins une dizaine de pièces.

Comment le reste de la colonie s’en sortirait-il ? D’après ce qu’il avait entendu, il ne restait pas grand-chose. Susanna attira son grand fauteuil près du lit étroit, qui ressemblait plus à un lit pour enfant. Elle s’éclaircit la gorge et commença.

Sa voix et sa cadence familières apaisèrent suffisamment Nathaniel pour qu’il desserre les poings et respire tranquillement. Susanna lut pendant la nuit alors que Mère Nature les assaillait, et menaçait parfois d’arracher la maison à ses fondations.

Nathaniel ferma les paupières et tenta de se concentrer uniquement sur la voix chaleureuse et familière de sa sœur. Alors qu’elle lisait, le vent et la pluie s’en donnaient à cœur joie. Il frissonna, puisque la chaleur avait été balayée.

Trempé jusqu’à la moelle, Bart passa la tête à l’intérieur de la pièce, de l’eau coulant dans ses yeux depuis ses boucles molles. Son apparence n’était pas sans rappeler celle d’un grand chien hirsute. Susanna lui fit signe d’entrer, lui assurant que le bébé dormait paisiblement, au moins jusqu’à la prochaine fois qu’elle se réveillerait en gémissant comme les nourrissons le faisaient inévitablement.

— Tu dois me promettre de ne plus sortir ! lui dit Susanna. S’il te plaît, reste à l’intérieur jusqu’à ce que la tempête passe.

Bart soupira et essuya l’eau sur son visage.

— Ceux qui restent ont besoin d’aide et nous n’avons pas assez de bras. J’ai l’impression d’être un lâche qui se terre ici avec les femmes et les enfants.

Il observa Nathaniel d’un air coupable.

— Ce que je veux dire, c’est que…

— Je sais, lui assura Nathaniel. Je ne suis pas vexé. En ce moment, j’ai la force d’un chaton.

— Père est là et il n’est pas infirme, déclara Susanna.

Bart haussa les sourcils.

— Malheureusement, ton père n’est pas l’homme à qui je souhaite ressembler.

Il lui prit la main.

— Pardonne-moi d’avoir parlé si franchement.

Elle soupira et s’enfonça sur sa chaise.

— Inutile de t’excuser. Nous connaissons tous les… limites de Père. Qui sont devenues bien trop flagrantes.

— Bart, que veux-tu dire par « ceux qui restent » ? Que se passe-t-il sur cette île ? Il se passe quelque chose que personne ne veut m’expliquer. Je savais que la colonie rencontrait des difficultés, mais j’ai l’impression qu’elle s’est effondrée. Je vous assure que je peux supporter la froide vérité.

Échangeant un regard avec sa femme, Bart finit par dire :

— Je vais chercher un autre fauteuil.

Quand il fut installé et la porte à moitié fermée, il hocha la tête en direction de Susanna, qui se pencha vers le lit et baissa la voix.

— Oh, Nathaniel. C’est un désastre. Ils disent que le terrain est mauvais. Il y a trop de sable à certains endroits, trop de cailloux sur d’autres zones. C’est bien trop vallonné. Les hommes qui ont initialement proposé cette colonie à l’Angleterre étaient des idiots. Ils étaient trop confiants et pensaient que peu importait le terrain, il pouvait être façonné et dompté pour nous convenir.

— Pour être honnête, ce n’était pas la faute de ton père. En revanche, le reste…

Susanna soupira.

— Père a gâché d’incroyables sommes d’argent pour planter des céréales qui ne poussaient pas. Les colons sont partis en nombre et la rumeur de Whitehall dit que la Couronne abandonne cet endroit et l’émancipe. Père a échoué de toutes les façons imaginables. Il ne l’a pas encore admis, mais nous retournons en Angleterre. Ou nous irons peut-être ailleurs dans le Nouveau Monde. Il n’y a simplement pas d’autre alternative.

— Monsieur Davenport et lui sont dans une situation délicate, expliqua Bart en déboutonnant sa veste mouillée. Davenport a abandonné une entreprise prospère en Jamaïque et s’attendait à avoir plus de pouvoir ici qu’à Kingston. Sans tes fiançailles avec Elizabeth, je crains que leur partenariat ne se dissolve complètement. Walter t’aurait marié quand tu étais à peine conscient, si Susanna ne s’y était pas fermement opposée.

Le cœur de Nathaniel loupa un battement.

— Tu crois que je ne devrais pas l’épouser, Susie ?

Elle cligna des yeux.

— Oh, bien sûr que si. C’est un véritable trésor. N’est-ce pas, Bart ?

— Oui. Elle a la tête sur les épaules et est très gentille. Elle serait une femme convenable pour n’importe quel homme.

Sauf moi.

— Elle mérite un véritable mariage dans une église, avec une belle robe. Et tu auras certainement envie d’être éveillé et d’avoir les idées claires le jour de ton mariage.

— Je… Oui, concéda-t-il.

— Il est impossible de savoir quand le pirate arrivera pour son procès, déclara Bart. Ton père avait déjà ordonné la construction de la potence, ce qui était une véritable perte de temps. Sans parler du bois.

Il secoua la tête.

— Ces vents ne ressemblent en rien à ce que j’ai vu par le passé. Je crains qu’il ne reste pas grand-chose quand le temps se calmera. Ils auraient dû le juger à Kingston, mais ton père a insisté pour présider l’audience, comme si cela allait légitimer cet endroit et le sauver. Sa fierté causera notre mort à tous, si nous ne sommes pas prudents.

Susanna soupira.

— Oui. Il était déterminé à faire en sorte que sa colonie ressemble à l’Angleterre, bien que ce soit irréalisable. Ce n’était que de la poudre aux yeux.

— On se demande pourquoi il a voulu quitter l’Angleterre, déjà, dit Bart en grimaçant. Bien sûr, en tant que cinquième fils d’un compte, je comprends qu’il ait eu envie de se mettre en route pour le Nouveau Monde. Il devait y avoir plus d’opportunités là-bas.

Il jeta un coup d’œil à Susanna et baissa davantage la voix.

— En fait, monsieur Davenport et moi avons discuté. Il a encore de nombreuses relations en Jamaïque et est un nom respecté dans le trafic maritime. Il pourrait y avoir des aubaines pour nous, là-bas. Toi, moi, Nathaniel et Elizabeth.

Sa femme le fixa.

— Mais… Mais et mon Père ? On ne pourrait pas simplement…

— Pourquoi pas ? s’enquit Nathaniel. Pourquoi nos destins devraient-ils être contrôlés par ses caprices ? Cela n’a-t-il pas déjà duré assez longtemps ?

— Oui, siffla Bart. Ça fait assez longtemps.

Il reprit la main de Susanna et la serra dans la sienne.

— Ma chère, ta loyauté est l’une de tes meilleures qualités. Toutefois, il est temps pour nous de quitter l’ombre de ton père. Rapidement.

— Il a raison, Susie. Tu sais qu’il a raison.

Les larmes luirent dans ses yeux.

— Oui, répondit-elle avant de déglutir difficilement. Je dois aller prendre des nouvelles de Grace. Excusez-moi.

Lorsqu’elle partit, Bart se frotta le visage.

— Tu es d’accord, n’est-ce pas ? Que nous devrions quitter l’Île Primevère dès que la tempête et le procès seront terminés.

Il leva les yeux quand une autre bourrasque s’abattit sur les fenêtres.

— Peu importe ce qu’il se passe, j’ai grandement l’impression que nous devons tenter notre chance loin de l’influence de ton père.

Nathaniel pria brièvement pour Faucon et hocha la tête.

— Je suis parfaitement d’accord.

* * *

IL AVAIT DORMI par intermittence pendant un temps et Susanna était revenue dans la nuit, avec des cernes sous les yeux. La tempête faisait encore rage. Ils n’évoquèrent pas leur père ni le nouveau plan de Bart. Susanna avait toujours été pragmatique et même si, parfois, elle devait réfléchir longtemps à une certaine idée, elle accepterait si c’était du bon sens.

Ils partagèrent simplement un sourire fatigué et elle lui serra brièvement la main avant de rouvrir Don Quichotte. Plus tard, alors que la bougie fondait, elle lut :

— Libre je suis né, et, pour pouvoir mener une vie libre, j’ai choisi la solitude des champs. Les arbres de ces montagnes sont ma compagnie, les eaux claires de ces ruisseaux, mes miroirs : c’est aux arbres et aux ruisseaux que je communique mes pensées et mes charmes. Je suis un feu

éloigné, une épée mise hors de tout contact. 2

Il n’arrivait plus à respirer. Était-ce ce que Faucon souhaitait, malgré ses protestations ? Une épée mise hors de tout contact. Si Nathaniel pouvait le libérer d’une manière ou d’une autre, Faucon abandonnerait-il la piraterie afin de se bâtir une vie avec lui ?

Malgré la fureur de la tempête, lui remémorant qu’aucun chemin n’était facile, Nathaniel mourait d’envie d’être dans les champs, dans les arbres, dans les eaux claires et en toute liberté. Et Faucon lui avait confié la même chose, un jour.

Je pourrais trouver une île tranquille. Me construire une maison suffisamment résistante pour supporter les tempêtes estivales. Pêcher et cultiver. Rester proche d’un port sûr.

— Mon cher ? l’appela Susanna. Tu te sens mal ?

— Non. Je vais bien.

Est-il en sécurité, maintenant ?

Elle appuya la main sur son front.

— En es-tu certain ? Tu tremblais.

— J’en suis sûr. Je… Je pensais à l’avenir.

Susanna lui serra l’épaule.

— Il n’y a aucune raison de t’inquiéter. Père retombe toujours sur ses pieds et… s’interrompit-elle avant de soupirer. Eh bien, tu as entendu Bart. Manifestement, une autre voie s’offre à nous. Nous devrions en profiter au maximum. Monsieur Davenport s’assurera qu’Elizabeth et toi, vous soyez bien installés.

Elle fronça les sourcils puisqu’il demeura silencieux.

— Qu’y a-t-il ?

— Elizabeth. Je ne peux pas l’épouser.

Susanna le fixa, clairement choquée.

— Tu ne peux pas la trouver imparfaite, c’est impossible. Elle a été si loyale. Je sais que je m’avance, puisque tu viens juste de la rencontrer, en réalité. Mais quand tu auras passé plus de temps avec elle, je suis certain que…

— Ça n’aura pas d’importance. Je ne peux pas l’épouser. Susie, je ne l’aime pas.

Elle secoua la tête, d’un air affectueux et exaspéré.

— Eh bien, pas encore. Tu n’as pas eu le temps de l’aimer. L’amour viendra, j’en suis convaincue.

La gorge de Nathaniel se comprima, ainsi que sa poitrine.

— C’est impossible.

— Et pourquoi diable ?

Jetant un coup d’œil vers la porte, elle finit par se lever et la ferma avant de retourner sur son fauteuil et de croiser les mains.

— Elle te convient merveilleusement bien. Cette union est commode, bien sûr, grâce à sa dot, mais j’ai déjà appris à l’aimer comme une sœur. Sincèrement, elle est bonne et gentille. Et elle possède une certaine… beauté discrète.

Susanna fronça les sourcils et tordit sa bouche vers le bas.

— Je n’ai jamais eu l’impression que tu étais un homme étourdi par les beaux visages. J’espère que tu ne comptes pas la rejeter pour des raisons superficielles sans apprendre à la connaître réellement.

— Ce n’est pas ça. Elle est assez jolie. Je m’en moque.

— Alors quel est le problème ? C’est prévu depuis des mois. Vous êtes promis l’un à l’autre. Nos pères sont d’accord.

Elle rit.

— Ce n’est pas comme si tu étais amoureux de quelqu’un d’autre.

Sa gorge se referma complètement et il dut tourner la tête face au regard appuyé de Susanna.

Elle posa fermement les doigts sous le menton de son frère.

— Nathaniel ! lança-t-elle. Qu’y a-t-il ? Ne me dis pas que toutes ces fois où tu t’enfuyais dans les champs et en forêt, c’était pour retrouver quelqu’un ?

Un cri s’échappa entre ses lèvres et elle mit une main sur sa poitrine.

— Quelqu’un te manque ? As-tu un amour secret ?

— S’il te plaît, chuchota-t-il en retenant à peine son agonie. Je ne peux pas te le dire.

Faucon l’avait abandonné et pourtant, il n’arrêtait pas d’entendre son nom franchir les lèvres du pirate. La manière dont Faucon s’était accroché à ses doigts, la peur frénétique dans son regard, tout artifice disparaissant avant qu’on lui arrache Nathaniel…

— Si, tu le peux. Bien sûr que tu le peux. Tu peux tout me dire. Dis-le-moi. Qui est l’heureuse élue ?

À qui pouvait-il se confier si ce n’était à Susanna ? Sa respiration était hésitante. Sans avoir été averti, il se retrouvait au bord du précipice. Dehors, des torrents de pluie s’abattaient et dans la petite chambre sans fenêtre, ils étaient aussi seuls que possible – peut-être aussi seuls qu’ils ne le seraient jamais.

Sa sœur l’observait avec inquiétude et l’implorait de son regard. Avant qu’il puisse se convaincre du contraire, il se débarrassa des derniers vestiges du déguisement qu’il portait depuis qu’ils étaient enfants.

— Ce n’est pas une dame. Je suis un sodomite.

Les mots restèrent en suspens alors que le vent soufflait. L’espace d’un instant terrible, Susanna le fixa, les yeux écarquillés, et Nathaniel crut qu’elle l’abandonnerait et ferait comme s’il n’avait jamais parlé. Elle se rassit ensuite et son regard devint distant.

Il arriva à peine à prononcer son nom.

— Susanna ?

— J’aurais dû le savoir. J’aurais dû le voir. Peut-être même que je l’ai vu.

Elle parlait d’un air absent, comme si elle réfléchissait.

Il dut lui poser la question, bien que son estomac bouillonne et qu’il craigne la réponse.

— Je sais que c’est contre nature. Que c’est un péché. Est-ce que tu me détestes ?

Elle riva son regard sur le sien et se redressa vivement.

— Quoi ? Oh, Seigneur. Jamais.

Elle lui serra la main.

— Jamais. Tu es mon frère.

Elle battit des paupières pour chasser ses larmes.

— Plus que ça. Nous avons toujours été de très bons amis, n’est-ce pas ?

Nathaniel ne put qu’acquiescer, sa gorge trop crispée pour qu’il prononce quoi que ce soit. Il lui serra les doigts.

Elle s’essuya les yeux de sa main libre.

— Ça va.

Elle hocha la tête, réfléchissant clairement et digérant cette révélation.

— Oui. Ça va, répéta-t-elle alors que son visage se froissait. Tu crois que c’est un péché ? As-tu l’impression que c’en est un ? D’être… comme tu es ?

— Peut-être que ça devrait l’être, mais non. Je ne crois plus que c’est un péché. Je l’ai accepté, maintenant. Je suis ainsi depuis aussi longtemps que je m’en souvienne et j’ai eu envie de te l’avouer à plusieurs reprises.

— Oh, Nathaniel. Tu sais sans doute que je ne te tournerai pas le dos ? Jamais ?

Il s’agrippa à sa main.

— Je priais pour que ça ne soit pas le cas.

— Certainement pas. Non, tu es mon frère et… eh bien. C’est un choc. Mais tu n’es pas un scélérat.

— Pourtant, il n’y a pas que mon esprit qui me fait défaut. Je ne suis pas un homme normal. Je ne le serai jamais.

— Quand tu es né…

Sa voix se brisa dans un sanglot soudain et les larmes inondèrent ses yeux.

— J’ai vu Mère mourir et j’ai promis à Dieu que je prendrais soin de toi. Ai-je échoué ?

— Non ! Ça n’est pas ta faute, je te le promets, répondit-il sans pouvoir lutter contre ses larmes. Personne n’aurait pu s’occuper de moi mieux que toi, Susie. Merci.

Il se releva, ignorant la douleur criante dans son ventre, et l’attira dans une étreinte tandis qu’ils continuaient de pleurer.

Seuls les reniflements et les inspirations cliquetantes résonnaient et lorsque la jeune femme se rassit dans son fauteuil, elle s’essuya les yeux.

— Ça va. Maintenant. Y a-t-il quelqu’un à qui tu… tiens ?

De nouvelles larmes menaçaient de couler et il chuchota :

— Oui.

— Oui. Ça va.

Elle rit, légèrement étourdie, les yeux encore mouillés.

— Je n’arrête pas de dire ça, n’est-ce pas ? Je suis désolée. Alors, c’est… Eh bien, qui est-ce ? Quelqu’un de Worthingside ? Tu passais souvent du temps dans les bois, près de la propriété. Monsieur Stanford, peut-être ? Il n’était toujours pas marié, la dernière fois que j’ai entendu parler de lui.

— Non, ce n’est pas quelqu’un qui habite chez nous. C’est… Sur le navire…

Elle haussa les sourcils.

— Le navire marchand ? Je ne me souviens pas que tu aies passé du temps avec qui que ce soit, particulièrement… conclut-elle avant d’écarquiller les yeux et de chuchoter. Tu ne veux pas dire… Mon Dieu, le bateau pirate ?

Il hocha la tête.

— Capitaine Faucon.

— Le… Le capitaine ? L’homme qui t’a kidnappé ?

Elle attendit sa réponse, bouche bée.

— Oui. Je sais ce que tu dois penser…

— Je ne comprends pas. Que dis-tu ? Que tu… Que lui et toi… Avec un pirate ? Avec cet homme abominable ?

Elle s’exclama.

— Quand tu es arrivé, tu étais assez contusionné. Dis-moi la vérité. T’a-t-il… violé ? T’a-t-il obligé à te soumettre à ses désirs cruels ?

— Non, je le jure. J’en avais envie. Je me suis volontiers couché à ses côtés.

— Mais c’est inimaginable ! Nathaniel, c’est…

Susanna appuya une main sur sa poitrine et baissa la voix telle une conspiratrice.

— C’est terriblement grisant.

Le cœur de Nathaniel loupa un battement et l’espoir grandit au milieu de cette misérable crasse. Il attendit qu’elle continue, la regardant respirer rapidement et superficiellement.

Elle s’exclama légèrement et couvrit à nouveau sa bouche, comme si elle était choquée d’elle-même. Elle abaissa ensuite sa main.

— Est-ce que tu as vraiment… avec ce capitaine pirate ? murmura-t-elle.

Il avait l’impression d’avoir avalé du gravier et sa voix aurait pu le prouver.

— Oui. J’étais son prisonnier, admettons, mais j’ai choisi de le faire volontiers. Il était… J’ai appris à le connaître… à connaître l’homme derrière le mythe. Je…

L’émotion étouffa Nathaniel.

— J’ai commencé à l’aimer.

— À l’aimer ? murmura-t-elle, les yeux écarquillés comme des soucoupes. Je ne crois pas… Alors, c’est plus que simplement…

Elle agita la main.

— Oui. Bien plus. Il y avait de la tendresse, du partage entre nous. Je ne sais pas vraiment comment le décrire.

— Mais il t’a poignardé ! Tu as failli mourir.

— Ce n’était pas lui ni un membre de l’équipage. C’était le messager de Père. Il a tenté de tuer Faucon et je me suis interposé. Je ne supportais pas de le voir blessé.

— Bonté divine, dit-elle en s’éventant avec sa main. J’ai l’impression d’être l’une de ces femmes terriblement fragiles qui sont sujettes aux vapeurs.

Il s’assit lourdement.

— Devrais-je appeler quelqu’un ?

Il rejeta la couverture et grogna en tentant de passer ses jambes au bord du lit.

— Non, chut.

Elle le poussa à se rasseoir sur le matelas et le borda avec la couverture.

— Je n’ai jamais souffert de bouffées délirantes un seul jour de ma vie. Je ne vais pas commencer maintenant.

Elle soupira longuement, puis hocha la tête.

— D’accord. Tu aimes cet homme. T’aime-t-il ?

L’estomac de Nathaniel plongea. M’aime-t-il ? Suis-je en train de me tromper cruellement ?

— Je crois que c’est possible. Je souhaite le découvrir. Je le dois. Je veux être avec lui. Me réveiller à ses côtés, vivre nos vies comme… Eh bien, comme tout le monde, j’imagine.

Elle encaissa cet aveu.

— Je dois dire que c’est difficile à concevoir. Il était si terrifiant !

— Il joue simplement la comédie. En grande partie, en tout cas. Père l’a obligé à vivre cette vie en annulant sa lettre de marque injustement, il y a des années. Et oui, il a commis de nombreux crimes. Mais il y a plus que ça, chez lui, je le jure. De la gentillesse et du désir. Il ne ressemble à aucun homme. Tout le monde le voit comme un pirate…

— Parce que c’est ce qu’il est ! Un tueur.

Moi aussi. Toutefois, Nathaniel ne pouvait le dire à voix haute. S’il exposait également cette vérité, il ne pourrait plus jamais regarder Susanna dans les yeux, par peur de ce qu’il y verrait.

— Oui. Sans aucun doute. Pourtant, je l’ai accepté. Si cela dévoile une anomalie chez moi, je dois l’admettre. Je ne peux pas épouser Elizabeth. Je ne pourrais jamais être un mari convenable. Ce ne serait pas juste envers elle. Bien que ce soit contre nature de désirer d’autres hommes, c’est ma nature. J’ai fait la paix avec cette idée. Je dois trouver un moyen d’avoir une vie dans laquelle je ne suis pas malheureux tous les jours. Dans laquelle je me cache et je suis seul, même si je suis entouré par ma famille.

Le visage de sa sœur se froissa.

— Oh, Nathaniel. Ça me briserait le cœur. Non, jamais je ne souhaiterais ça pour toi. Tu devrais être aimé, connaître le confort et le bonheur.

Elle se rassit au fond de son fauteuil et demeura silencieuse en s’essuyant les yeux.

Elle se tut un si long moment que Nathaniel s’endormit. Il était si facilement épuisé et il ferma les yeux, écoutant sa respiration stable. Sa présence familière était comme un baume. Il avait révélé son âme et elle ne lui avait pas tourné le dos.

Elle finit par reprendre la parole.

— Ils disent que ce n’est qu’une question de désir basique. Deux hommes ensemble. Qu’ils sont vénaux et dépravés. Mais j’y ai réfléchi et je me rappelle le cas de deux hommes à Guildford qui partageaient un cottage. Une accusation a été formulée à leur encontre et peu de temps après, le scandale a éclaté. L’un est allé en prison, l’autre a été pendu. Si je me souviens bien, il y avait des soupçons depuis des années. Des années. Je n’y ai pas songé à l’époque, mais pourquoi auraient-ils vécu ensemble si longtemps s’il n’y avait aucune affection entre eux ? Admettons, de nombreux mariages en manquent cruellement, mais ils avaient choisi de passer du temps tous les deux.

Il ouvrit les yeux et découvrit que Susanna était à nouveau en larmes. Elle secoua la tête.

— Ce pirate. Père va le faire pendre. Et mon Dieu, tu courrais un tel danger si la vérité était déterrée. Ils pourraient te tuer pour cet amour.

— Je dois arrêter ce procès. Avec lui, j’étais… entier. J’étais un homme méritant. Puissant à ma façon, et non stupide et inutile. Avec lui, j’avais l’impression de pouvoir tout faire. Que le monde avait de nouvelles possibilités à me dévoiler, comme l’océan le fait lorsque la marée descend. Il y a tellement plus. Des choses que je ne vois pas, mais qui restent présentes sous la surface.

Il se souvint de la rugosité de la barbe de Faucon contre son visage, contrebalancée par la douceur de ses lèvres et sa langue glissante. Comme Nathaniel aurait aimé qu’ils s’embrassent pour toujours sous les palmiers ! Comme il s’était senti pleinement protégé et chéri après la mort et la destruction !

— Mais comment diable peux-tu arrêter le procès ?

C’était une question intéressante et Nathaniel aurait réellement souhaité avoir la réponse.

 

2. L’Ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche, Cervantès. Traduction de 1836 par Viardot.

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