Kidnappé par un pirate: Romance MM (French Edition)

Chapitre 1

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1710

SI NATHANIEL BAINBRIDGE devait connaître une mort terrible et sanglante causée par des pirates, il aimerait que ceux-ci se manifestent maintenant.

Le pont, balayé par les rafales, était humide sous ses pieds nus et lui faisait penser à l’herbe mouillée de rosée, chez lui. Il donnerait tout pour avoir la liberté de courir dans les champs de la Propriété Hollington, le vent martelant dans ses oreilles et couvrant la pulsation régulière de son cœur, alors que le monde disparaissait dans son sillage.

Il se retrouvait plutôt confiné sur une mer infinie et agitée qui le raillait par sa démesure. En Angleterre, il avait entendu d’innombrables récits sur les méchants pirates et leurs actes odieux. Les conteurs faisaient croire que l’océan grouillait de brigands, mais jusqu’à maintenant, ce voyage n’avait été qu’une succession de milles nautiques et il ne se passait… rien.

Nathaniel secoua la tête en réalisant sa stupidité. Il n’avait pas concrètement envie que des pirates attaquent leur bateau et les massacrent. Si seulement il pouvait bouger, cela l’empêcherait de s’ennuyer.

Il s’agrippa au bastingage. Il mourait d’envie d’avoir de la boue sous les ongles, des griffures sur sa paume à cause de l’écorce d’un arbre qu’il escaladait et explorait, ou des muscles admirablement douloureux après des heures passées dans le lac. Si seulement il pouvait courir sur deux kilomètres, rien que ça. Sur n’importe quelle distance, en fait. Étant coincé sur ce bateau, une telle bande de terre serait merveilleuse.

Il essuya l’eau de mer ayant éclaboussé ses yeux. Si seulement la capacité de courir, de sauter et de nager valait quelque chose dans son monde, plutôt que de n’être qu’un tas de sottises puériles qu’il aurait dû abandonner en grandissant. Les hommes ne grimpaient pas aux arbres et ne nageaient pas pendant des heures. Et il était certain qu’ils ne couraient pas par pur plaisir, comme il le faisait à Hollington.

Bien sûr, cette propriété n’était plus à eux, puisqu’elle avait été vendue pour rembourser des dettes. Ainsi, même s’il retournait dans le Kent, un jour, il ne retrouverait jamais ces paysages vallonnés. Ces arbres verdoyants aux troncs larges ainsi que le lac tranquille accueilleraient une nouvelle famille.

Non, dans un avenir proche, son chez-lui deviendrait L’Île Primevère, une colonie récente que son père voulait désespérément voir prospérer. Walter Bainbridge s’était rendu compte que ses fortunes ne valaient rien en Angleterre, et en tant que gouverneur dans le Nouveau Monde, il avait ce qu’il aimait le plus : du pouvoir.

La future femme de Nathaniel l’attendait là-bas. Elizabeth Davenport devait hériter d’une sacrée fortune, et pour que la colonie – et Walter – s’épanouisse, des alliances devaient être conclues. Ainsi, Nathaniel accomplirait le seul acte utile et se marierait.

Il essuya une autre éclaboussure d’eau de mer saumâtre sur son visage tout en observant la nuit infinie et en s’agrippant fermement au bastingage. Sa chemise sortie de ses hauts-de-chausse s’agitait sous la brise et les attaches sur les pans inférieurs de son bas étaient ouvertes au niveau des genoux.

Dans l’obscurité, personne ne pouvait commenter sa tenue débraillée et il supposait que l’équipage s’en moquait totalement, de toute façon. Ses cheveux courts bouclaient aux extrémités à cause de l’humidité et il coinça une mèche derrière son oreille. Couper ses cheveux plus courts que la plupart des gentlemen avait été son petit acte de rébellion. S’il pouvait l’éviter, il ne porterait pas non plus ces perruques redoutées.

Les nuages s’amassèrent pour cacher les étoiles et le croissant de lune plus fin qu’une lame de rasoir. Nathaniel frissonna dans le froid de cette nuit de la fin septembre. Il aurait vraiment dû enfiler ses souliers et le gilet qu’il haïssait.

Au moins, le vent n’était plus d’un froid mordant, comme en plein Atlantique, puisqu’ils se rapprochaient des Caraïbes. Il tangua d’un pied sur l’autre, les levant tel un cheval de course trépignant sur la ligne de départ.

Le Fier William était assez grand. Il s’agissait d’un navire marchand transportant une cargaison de poisson salé et d’outils en fer forgé jusqu’aux colonies. Néanmoins, lorsque Nathaniel avait tenté de trottiner simplement sur le pont principal, l’équipage avait réagi, au mieux, avec consternation, et au pire, avec hostilité.

Courir était son activité préférée et c’était dans ce domaine qu’il excellait – au plus grand dégoût de son père. Nager dans le lac en été, briser l’eau calme avec des brassées assurées et régulières était également une grande joie.

Cependant, être entouré d’un océan infini, mais être incapable d’y plonger pour apaiser les crampes dans ses muscles était la pire des tortures. Il avait demandé au capitaine s’il pouvait seulement monter sur le mât ou le gréement et on le lui avait tout bonnement refusé.

Ainsi, il demeurait près du bastingage et faisait parfois les cent pas, tout en prenant soin de ne pas incommoder l’équipage. Au moins, il avait appris qu’ils progressaient rapidement et qu’après un mois de voyage – trente et un jours et treize heures depuis qu’ils avaient quitté l’Angleterre, pour être exact –, ils n’auraient plus qu’à attendre deux semaines pour atteindre l’île, si le vent restait constant.

On lui avait expliqué que certains bateaux mettaient plusieurs mois à rejoindre les colonies. Deux navires pouvaient quitter Londres le même jour et arriver avec plusieurs semaines de décalage. Ainsi était la mer.

Fixant le vide, il interrompit ses déambulations tourmentées et plissa les yeux. Le croissant de lune presque invisible avait vaillamment échappé aux nuages, pour l’instant, et Nathaniel crut remarquer un mouvement étrange. La nuit laissa apparaître une forme avant de redevenir uniforme.

Peut-être s’était-il agi d’une grande créature de l’océan remontant à la surface – une baleine, un calamar géant ou un monstre mystérieux.

Il gloussa. Plus tôt dans la soirée, Susanna avait lu à voix haute des fables dans un livre à la vieille couverture en cuir qu’elle avait apporté de la maison, et l’imagination de Nathaniel était donc déchaînée.

Susanna avait toujours été bien plus indulgente que son autre sœur aînée et il savait qu’elle avait choisi les romans qu’il aimait, même si elle avait plutôt tendance à préférer les récits d’aventures aux histoires à l’eau de rose que les femmes étaient censées lire. Ils appréciaient tous les deux le journal d’un capitaine de la marine ayant servi sur plusieurs navires de la compagnie, qui décrivait sa vie à bord avec des détails explicites.

Bien que la cabine qu’il partage avec sa sœur soit minuscule, au moins, ils avaient leur intimité. Il devrait vraiment la rejoindre, à présent, pour dormir et mettre fin à une autre journée interminable, mais les murs se refermaient sur lui et il avait l’impression d’être en prison. Les ronflements tonitruants de Susanna n’aidaient pas non plus, mais il ne pouvait rien lui reprocher.

Pour la centième fois, il se demanda à quoi ressemblerait sa vie sur L’Île Primevère. La colonie n’avait que quelques années et il avait entendu des rumeurs sur les difficultés de l’agriculture et du commerce, sur la corruption et les colons qui repartaient déjà.

Il serait obligé de travailler pour son père, ou à d’autres postes respectables qu’on lui dégoterait, comme le mari de Susanna, Bart. Le beau Bart avait trente ans et n’avait pas un sou, mais il était de bonne famille et occupait une position agréable. Susanna et lui avaient insisté pour se marier et avaient patienté plusieurs années, jusqu’à ce que leurs deux pères cèdent et donnent leur accord pour cette union.

Bart paraissait suffisamment satisfait de répondre aux demandes de son beau-père, y compris quand il s’était agi de partir plus tôt pour l’Île Primevère, plusieurs mois auparavant, sans savoir à l’époque que Susanna portait la vie. Lorsque Walter Bainbridge vous demandait quelque chose, il s’attendait à ce que son souhait soit respecté. Parfois, Nathaniel s’émerveillait du fait qu’un homme qu’il avait si rarement vu depuis son enfance puisse avoir une telle importance.

Susanna et Bart avaient détesté l’idée d’être séparés, mais on avait besoin d’elle pour superviser le départ de la propriété et la mise aux enchères des meubles les plus chers. On ne pouvait certainement pas laisser cette responsabilité à Nathaniel, qui n’aurait pas su par où commencer, étant donné qu’il avait passé autant de temps que possible dehors, loin de cette maison décorée.

Nathaniel avait envisagé de refuser, quand Susanna et lui avaient été appelés. Mais qu’aurait-il fait ? Où aurait-il vécu ? Son mariage avec Elizabeth avait été réglé par leurs pères et s’il n’accomplissait pas son devoir, Walter le renierait. Il n’aurait plus rien, pas même un toit sur la tête.

La bile lui monta à la gorge. Non, ça n’était pas possible. Ainsi, il était parti pour l’Île Primevère, afin d’épouser une femme convenable choisie par son père. Tout ce qu’il savait d’Elizabeth Davenport était qu’elle avait vécu avec sa famille aisée en Jamaïque, pendant quelques années, avant que son père ne s’allie à Walter afin d’établir une compagnie maritime sur Primevère.

Enfin, il savait également que son écriture était impeccablement nette et, d’après ce que Susanna avait dit de la lettre, cette Elizabeth appréciait la couture et avait hâte de passer sa vie avec lui.

Il avait reçu son courrier juste avant de quitter l’Angleterre et l’avait brûlé dans la cheminée de sa chambre. Au moins, le voyage était une bonne excuse pour ne pas lui répondre. Et il avait beau vouloir rester en Angleterre, il ne pouvait pas laisser sa chère Susanna traverser seule ce dangereux océan Atlantique.

Toutefois, étant donné que leur voyage avait été parfaitement calme, qu’il n’y avait eu aucune bête des profondeurs ni même de coup de vent remarquable, il avait été inutile de se faire du souci. Il était tout de même parti.

Il avait accepté depuis des années qu’il était faible d’esprit, et bien qu’il sache qu’il devrait être heureux d’avoir l’opportunité d’obtenir un poste d’une certaine importance dans la nouvelle colonie, il redoutait l’idée d’être véritablement sous la coupe de son père, une fois de plus.

Cela avait été un bonheur, pendant des années, de savoir que cet homme était à l’étranger. Nathaniel avait supposé qu’il devrait avoir des remords, à force d’entretenir des pensées si grossières, mais tant de choses consumaient déjà sa culpabilité.

Tant de choses, effectivement.

Il tourna le dos au bastingage et se résolut à passer une autre longue nuit à se balancer dans le hamac. Susanna, bien sûr, dormait dans le lit étroit de l’unique cabine que leur père pouvait se permettre de payer, maintenant qu’il avait gaspillé autant d’argent.

Un cri au-dessus de sa tête perça l’obscurité de la nuit et Nathaniel sursauta.

— Navire en vue !

Dans le tumulte d’activité et de hurlements, il se colla au bastingage alors que l’équipage émergeait de la coque comme des fourmis. Nathaniel plissa les yeux dans le noir, se tourna de tous les côtés, mais ne vit rien.

Puis il la remarqua. La silhouette d’un bateau se dessinait dans l’obscurité. Pas une seule lumière ne vacillait dessus et il était attiré par le Fier William comme un papillon de nuit autour d’une flamme. L’estomac de Nathaniel se tordit horriblement lorsqu’il se rendit compte qu’il avait effectivement vu un monstre et que celui-ci arrivait sur eux.

Il se précipita vers sa cabine et surgit à l’intérieur. Ses boucles châtains détachées et retombant sur ses épaules, Susanna se leva brusquement sur son lit étroit et son livre bascula. Une main posée sur son ventre rond, elle cria :

— Qu’est-ce que c’est ?

— Je crois que ce sont des pirates.

Il arrivait à peine à croire les mots qu’il prononçait.

Les aurait-il invoqués en grommelant quand il s’ennuyait ? Oh, comme il était idiot !

Le doux visage rond de Susanna blêmit.

— Des pirates ?

— Je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre.

Il ouvrit un coffre, sortit sa dague de son fourreau et se maudit de ne pas avoir lancé l’alerte plus tôt. Son esprit s’affaira et ses pensées s’entrechoquèrent quand il saisit la garde de son arme et jeta l’étui en cuir sur le côté.

Le tambourinement des pas de l’équipage fit trembler le plafond et la poussière s’en délogea tandis que des cris fendaient l’air. Susanna baissa les yeux et regarda désespérément sa chemise de nuit.

— Pas le temps pour les jupons et autres sottises.

Elle enfila sa robe verte ample et sa voix fut étouffée lorsqu’elle ajouta :

— Mon Dieu, ce sont vraiment des pirates, n’est-ce pas ? Oh, je crois que je suis coincée.

Nathaniel l’aida à tirer le tissu sur son ventre gonflé. Elle émergea des plis du doux vêtement et leva les yeux vers le plafond, comme si elle pouvait voir à travers la coque. Des bruits de bagarre et des pas tonitruants résonnèrent alors que des voix nerveuses donnaient des ordres trop lointains pour être entendus clairement.

Susanna chuchota.

— Pas de coups de feu. Ils doivent être trop nombreux. L’équipage ne lutte pas. Aide-moi à fermer ça.

Elle avait arrêté de porter son corset, adoptant plutôt ce qui ressemblait à un style français pendant sa grossesse.

Après avoir suffisamment serré le tissu avec une épingle pour que la chemise de nuit digne d’une robe reste en place – et s’être piqué le doigt jusqu’au sang dans sa hâte –, Nathaniel tira sur ses bas et rattacha ses hauts-de-chausse sous les genoux avant d’enfoncer ses pieds dans ses souliers à boucle. Il n’affronterait pas ces brigands en petite tenue.

Il coinça sa dague à l’arrière de son pantalon et mit son gilet sans manche, ses doigts tâtonnant maladroitement sur les boutons. Mais il n’avait pas le temps d’enfiler un foulard ni une veste. De fortes voix faisaient déjà écho dans le couloir. Il fit volte-face, espérant trouver tardivement un objet avec lequel barricader la porte.

Susanna avait apparemment la même idée.

— Les malles ne sont pas assez lourdes. De plus, ça ne ferait que les courroucer. C’est inutile.

— Cache-toi derrière moi.

Il l’encouragea à aller au fond de la cabine, qui était à peine assez large pour tendre un bras.

— Prends garde à ce que tu dis, lui intima-t-elle. Tu sais que tes pensées passent parfois de ta tête à ta bouche sans que tu aies eu le temps d’y réfléchir.

Il soupira.

— À ton avis, que vais-je dire à des pirates, exactement ?

— Chhut !

Elle lui tapota l’épaule. Ils attendirent en tendant l’oreille.

Davantage de pas et de cris indéniablement féroces résonnèrent. Les poils sur le corps de Nathaniel se hérissèrent et sa bouche s’assécha. Peut-être les pirates passeraient-ils devant eux sans les voir ? Peut-être pilleraient-ils la marchandise et se contenteraient-ils de ça. Peut-être…

La porte s’ouvrit brusquement et sauta presque de ses gonds. Nathaniel faillit ne pas retenir son cri. Son cœur tambourinait si fort qu’il était certain que les deux intrus l’entendaient. L’un d’eux écarta des cheveux emmêlés de ses yeux. Ils portaient tous les deux des pantalons déchirés et tachés, aussi amples que leur chemise, et leurs bottes étaient usées.

L’homme aux longs cheveux et au regard perçant les scruta de haut en bas avant de demander à son compagnon trapu :

— Tu t’es déjà tapé une catin en cloque ?

L’estomac de Nathaniel se retourna. Comment sont-ils au courant ? Susanna était cachée derrière lui. Il releva le menton et s’obligea à parler d’une voix forte.

— Je vous interdis de poser un seul de vos sales doigts sur ma sœur.

L’ignorant, l’homme trapu prit un air lubrique et dévoila des dents à la fois jaunes et obliques. Il répondit à la question de son ami.

— Elle est bonne et juteuse, moi je te le dis.

Susanna enfonça ses doigts dans l’épaule de son frère. Le cœur au bord des lèvres, il saisit la dague dans la ceinture de ses hauts-de-chausse et la brandit vers les pirates.

— Arrière !

Les deux brigands clignèrent des yeux en observant Nathaniel, puis se regardèrent mutuellement, avant de laisser échapper un rire rauque.

— Oh non, nous sommes perdus, Deeks, déclara l’individu aux longs cheveux.

Des pas lourds retentirent dans le couloir, effrontés et impérieux. Se raidissant, les pirates se décalèrent alors qu’un homme arrivait dans l’embrasure de la porte, les épaules frôlant presque le cadre. Il était assez grand pour devoir se baisser légèrement en entrant. Son regard vif balaya la cabine, qui n’avait jamais paru aussi petite.

Il portait du noir de la tête aux pieds, sans compter ses orteils ornés d’or. Sa chemise était ouverte au niveau du col, son pantalon était coincé dans des jambières et un long manteau de cuir gonflé par le vent traînait derrière lui. Un pistolet était rangé dans sa large ceinture et un coutelas scintillait sur sa hanche. Sa boucle de ceinture dorée brillait, assortie aux petits carrés sur son oreille gauche, aux bagues autour de ses doigts et à l’extrémité de ses bottes noires.

Une étoffe rouge pendait sur sa hanche, unique éclat coloré en dehors du doré. Il devait être deux fois plus âgé que Nathaniel. Son visage était buriné et une cicatrice partait de sa tempe gauche. Ses mèches noires étaient coupées très court, ce qui était surprenant, puisque Nathaniel s’était attendu à ce que tous les pirates aient de longs cheveux emmêlés, comme les animaux qu’ils étaient.

Sa barbe taillée assombrissait sa mâchoire carrée. Sous la lumière tamisée, la couleur de ses yeux plissés était impossible à définir, mais Nathaniel imagina qu’ils devaient être aussi noirs que l’âme de ce pirate.

Il s’agissait peut-être du diable en personne.

La paume du jeune homme suait autour de la poignée de la dague et il détesta les tremblements de son bras tendu. Sa gorge était douloureusement sèche et il déclara d’une voix grave :

— N-nous n’avons aucun objet de valeur. Pas d’or ni de bijoux qui vaudraient la peine.

— Même mon alliance est plaquée or, ajouta Susanna.

Tully, l’un des jeunes membres de l’équipage du Fier William, était entré dans la cabine. L’homme – le capitaine des pirates, sans aucun doute – lui jeta un coup d’œil. Tully hocha la tête.

— C’est vrai. Rien qu’des vêtements et des babioles dans leurs malles.

Il renifla d’un air dédaigneux et rejeta ses cheveux roux en arrière.

— N’a rien trouvé de caché ici, d’puis qu’on a quitté Londres.

Nathaniel se serait attendu à mieux de la part de l’équipage, mais il vit à quel point il avait été naïf. Tully avait dû informer les pirates que Susanna était enceinte.

— Tu es un vrai lâche, Tully.

Il ricana.

— Dès que j’ai vu l’drapeau, j’ai su qu’on était foutus. Tout l’monde sait qu’le Faucon des Mers vous détruit d’la proue à la poupe une fois qu’il vous a pris dans ses serres. Je vais pas mourir pour d’la marchandise dont je me fous et pour un capitaine qui nous traite comme des porcs.

— Votre destination est l’Île Primevère ? s’enquit le pirate – ce Faucon des Mers – d’une voix grave et calme.

— Oui, répondit Nathaniel. Il s’agit d’une nouvelle colonie.

Tully acquiesça.

— Son mari s’y trouve, annonça-t-il en parlant de Susanna. Nous d’vons les déposer à leur père. Le vieux est le gouverneur ou un truc du genre.

Sur ces mots, le Faucon des Mers sembla ébranlé. Un instant plus tard, l’onde de choc s’était évanouie et il était à nouveau immobile, terrifiant et rationnel. Nathaniel crut qu’il avait imaginé ce sursaut.

Pourtant un éclat apparut dans les yeux diaboliques du capitaine et la peur saisit Nathaniel. Le Faucon des Mers se rapprocha de lui et exigea, de cette même voix réfléchie, mais catégorique :

— Ton nom, gamin.

— Euh…

Il ne put en dire plus à cause de son cœur tambourinant.

— Çui-là s’appelle Bainbridge, déclara obligeamment Tully.

— Bainbridge, répéta le capitaine, dans un léger murmure. Comme Walter Bainbridge ?

Les doigts s’engourdissant autour de sa dague, Nathaniel acquiesça. Il aurait des ecchymoses là où Susanna s’accrochait à lui, tandis qu’elle expirait brusquement sur sa nuque. Il était inutile de le nier.

— Notre père.

— Tu es le fils pour lequel Walter Bainbridge a dû tuer sa femme ?

Être au centre de l’attention du capitaine lui provoquait des frissons dans toute la colonne vertébrale.

Il fut incapable de dissimuler sa grimace et fut obligé d’acquiescer. Sa mère ne l’avait jamais tenu dans ses bras, ses forces vives s’étant épuisées avant. Susanna n’avait que six ans, à l’époque, et avait regardé par le trou de la serrure. Elle l’avait avoué à son frère quand celui-ci l’avait harcelée, enfant, pour en savoir plus.

Il était étrange pour lui de connaître, même après dix-huit ans, cette douleur, l’absence et le vide causé par la peau de sa mère qu’il n’avait jamais touchée.

Les yeux du capitaine scintillèrent. Mon Dieu, il était immense. Nathaniel était assez grand, du haut de son mètre soixante-treize, mais ce monstre faisait bien plus d’un mètre quatre-vingt. Nathaniel eut tout le mal du monde à garder ses positions et à ne pas tituber contre Susanna. L’extrémité de sa lame vacillait à quelques centimètres du cœur noir de ce pirate.

Le Faucon des Mers baissa les yeux vers eux, comme s’ils n’étaient que des proies qu’il avait hâte de dévorer.

— Votre père est un menteur. Un corrompu. Un scélérat en bas de soie et à la perruque bouclée.

Nathaniel déglutit difficilement et sa main trembla. Pouvait-il bondir et enfoncer le poignard dans le cœur infâme de cet homme ? Il n’aimait pas beaucoup son père, mais pour qui se prenait ce pirate en traitant un autre de scélérat ?

Les yeux du Faucon des Mers luirent et trahirent sa haine.

— Votre père m’a trompé. Il avait un devoir de justice, d’impartialité. Au lieu de ça, il a conspiré pour voler ce qui m’appartenait. Il m’a qualifié de pirate quand je n’étais qu’un corsaire.

— Ce n’est pas la même chose ? laissa échapper Nathaniel.

Sur ces mots, les narines du Faucon des Mers s’évasèrent et Susanna plongea les ongles dans les épaules de son frère.

— Non, ils ne sont absolument pas pareils, lança le pirate. Les corsaires ont un permis. Légal. Les corsaires respectent des règles. Des lois. C’est ce que votre père était censé faire en tant que juge à la Cour de l’Amirauté en Jamaïque. Il a essayé de nous priver, mes hommes et moi, de tout ce pour quoi nous avions travaillé et souffert. Nous lui avons échappé, mais dans les années qui ont suivi, il n’a jamais payé le prix.

La peur dévorait Nathaniel. La cupidité et l’avarice de son père allaient une fois de plus être cause de tourment. Sans la montagne de dettes de Walter, Nathaniel et Susanna seraient en sécurité, chez eux, en train d’attendre qu’elle ait accouché avant d’entreprendre le voyage. Ils n’auraient pas eu besoin de vendre Hollington. Et désormais, ils affrontaient Dieu seul savait quoi et étaient à la merci des pirates.

Oh Seigneur. Je vous en prie, épargnez Susanna et son enfant !

La bile lui monta à la gorge quand il imagina qu’on puisse faire du mal à sa sœur. La terreur rendait sa peau moite et la sueur coulait dans son dos.

— Je…

Il se creusa la tête pour trouver quelque chose – n’importe quoi – à dire ou un moyen de s’échapper. Sa dague trembla et il lécha ses lèvres sèches.

— Je suis navré.

Il devait arranger ça.

Un sourire épouvantable recourba lentement les lèvres du diable.

— Je n’en doute pas.

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