La Petite Louison
Chapitre 7
7
— Viens vite, Louison, j’ai quelque chose d’important à te dire !
— Moi aussi, Claire ! A qui la première ? Allez, on tire au sort ! Un-deux-trois-ce-se-ra…
L’index de Louison passa de l’une à l’autre au rythme des syllabes et se pointa pour finir vers Claire.
— … toi ! Alors ?
Claire entraîna son amie sous la gloriette ombragée, dans la cour qui entourait la maison Tabouillot.
— Tu ne devines pas ? Non ? Eh bien ! je suis comme toi, Louison, enfin, une vraie jeune fille !
Ses mains se mirent à caresser les arrondis naissants de sa poitrine et de ses hanches.
— Si seulement je pouvais devenir aussi belle que toi, avec tes formes ! Ma mère n’en a pas beaucoup, j’en voudrais bien un peu plus qu’elle. Mais pas pour plaire à Airy de Lenclos, ça non ! ajouta-t-elle dans un grand éclat de rire. A toi maintenant, Louison ! Ta nouvelle ! Vite !
— Bastien est à Paris !
— Bastien ?
Le rire de Claire avait cessé net, et son visage s’empourpra légèrement.
— A Paris ? mais comment donc ?
Louison lui expliqua alors les circonstances de ce voyage, son amitié avec Brice le postillon, la malle-poste, la joie du départ…
— Paris, répéta Claire, il paraît que c’est si beau ! Mon père s’y rend quelquefois, et ma mère l’a accompagné déjà. Ils m’ont promis de m’y emmener un jour.
Elle devina l’envie dans le regard de son amie.
— Ecoute, Louison, quand toutes ces histoires de révolution seront finies, quand ce sera de nouveau comme avant, quand nous irons à Paris, je demanderai à mes parents de t’emmener avec nous. Nous découvrirons Paris ensemble, Louison, je te le promets ! Maman dit qu’il ne faut pas jurer, mais je te le jure !
Soudain redevenues petites filles, elles se prirent par les mains, la brune et la blonde, et entamèrent une ronde endiablée sous les pampres de la gloriette. Puis, le rouge aux joues, elles se laissèrent tomber sur le banc de rotin pour retrouver leur souffle.
— Bastien, reprit Claire, à nouveau songeuse, à Paris !
Puis elle se leva brusquement.
— Je dois aller me préparer maintenant, nous dînons ce soir à Charny, chez les Lenclos, je vais encore me retrouver assise à côté de ce stupide Airy qui va me parler de chasse et de chevaux et coller sa jambe à la mienne sous la table !
Elle fit quelques pas, puis se ravisa.
— Attends, Louison, que je te dise encore une chose ! J’ai un secret, mais je veux le garder encore un peu pour moi toute seule. Mais quand je me déciderai à le dire, ce sera à toi, rien qu’à toi !
— Un secret, répéta Louison en regardant son amie s’éloigner d’un pas léger et gracieux. Et si c’était le même que le mien, puisque j’en ai un aussi ?
Le lendemain, Eponine était occupée à amidonner les jabots de dentelle si chers à monsieur le procureur, comme elle continuait de le nommer, bien qu’il n’exerçât plus son honorable charge.
— Seriez-vous donc devenue cachottière, Eponine ?
— Comment, Madame ?
La lingère fut aussi surprise par la question de madame Tabouillot que par son arrivée soudaine.
— Je viens d’apprendre par Claire que votre fils Bastien est parti pour Paris. C’est Louison qui le lui a dit. Elle n’a pas pris cela sous son bonnet, tout de même ?
— Non, Madame. C’est vrai, ce que Louison a dit à votre demoiselle.
Le regard d’Eponine ne se déroba pas à celui d’Anne Tabouillot, qui semblait contrariée et enchaîna :
— Quand votre pauvre Joseph est mort, rappelez-vous, Eponine, je vous ai conseillé de raisonner le garçon qui vous reste. Et ceci parce que je me sens liée à vous, qui avez nourri ma fille de votre lait. Si vous m’aviez demandé conseil, je vous aurais dit de le garder près de vous. Mon mari est au courant de ce qui se trame encore à Paris. Des excités, des nommés Marat, Danton, Desmoulins, je ne sais plus comment encore, font circuler des papiers sacrilèges, des pétitions qui demandent la déchéance du roi, alors que celui-ci a donné tant de gages de sa tolérance et de sa bonne volonté ! Savez-vous où ils ont l’audace de se réunir ? Dans un ancien couvent de moines cordeliers !
— Mon Bastien est parti avec un homme que son père a jugé sérieux, Madame, et il sait bien que ce n’est pas sa place d’aller se mêler de ces affaires avec tous ces messieurs de Paris. Il est curieux de voir la grande ville, c’est tout.
— Ecoutez, Eponine, je vais vous révéler une chose que je pensais devoir vous cacher, pour ne pas vous peiner. Quand ont eu lieu ces fameuses élections, pour désigner les juges, comme l’ont été aussi le conseil et les fonctionnaires municipaux, puisque nous avons maintenant des communes, et quand les résultats ont été proclamés, des révolutionnaires, des « sans-culottes », comme ils se nomment, ont acclamé les nouveaux élus, devant le tribunal, et ils ont conspué ceux qui avaient perdu leur fonction, qu’ils tenaient de la volonté du roi. Parmi eux, Eponine, parmi ceux qui ont insulté les juges dessaisis de leur charge, dont François Tabouillot, mon mari, il y avait votre Bastien. Je le tiens de quelqu’un qui m’a affirmé l’avoir formellement reconnu. Mon mari ne le sait pas, grâce à Dieu, sinon il n’accepterait plus aucun commerce entre nous, ni entre Claire et Louison. Alors vous voyez, Eponine, de quoi peut être capable votre Bastien !
— Puisque vous me le dites, Madame, je vous crois. Bastien n’a pas eu raison d’agir de la sorte. Je ne sais pas par qui il a pu être entraîné, mais soyez sûre, en tout cas, qu’il n’a pas été poussé par son père. Mon Amédée, quand il a su ce qu’il fallait pour faire partie des électeurs, eh bien ! il s’est réjoui, Madame, de ne pas pouvoir en être.
C’était vrai. Amédée, recensé parmi les citoyens dits actifs, en raison de sa contribution égale à la valeur de trois journées de travail, n’était cependant pas suffisamment fortuné pour figurer au nombre des électeurs qui avaient été désignés. Voter lui aurait certes paru un geste de dignité et de liberté, qu’il aurait sans aucun doute accompli de façon honnête, mais il redoutait que ces élections servent de prétexte à des règlements de comptes envers des personnages dont certains, comme monsieur Tabouillot, n’avaient pas forcément abusé de leur pouvoir.
— Madame, reprit Eponine, vous avez eu la bonté de ne rien dire à monsieur le procureur, et je vous en remercie sincèrement. Si vous le permettez, moi non plus, je ne dirai rien à mon homme. Je vous demande d’accepter mes excuses de mère pour le manque de respect de mon fils. Je lui parlerai quand il reviendra. Je ferai de mon mieux pour le raisonner, et au besoin le surveiller.
— Quand il reviendra… s’il revient !
— Oh ! que voulez-vous dire, Madame ?
— Je ne veux pas vous effrayer plus qu’il ne faut, Eponine, mais votre Bastien peut prendre goût à Paris, ou se laisser entraîner dans des aventures, lui qui ne semble pas avoir la tête bien solide sur les épaules.
— Non, Madame, il est un peu fougueux, ça oui, et il s’emporte parfois, mais l’exemple de son frère saura le retenir. J’ai confiance en lui. Il a promis de revenir, il reviendra, Madame.
Bastien, en effet, revint.
Un soir de la fin juillet, quatre semaines exactement après son départ. La famille Chauderlot était réunie autour de la table pour le souper, le volet de la boutique resté ouvert pour la fraîcheur. Quelqu’un tapa du poing contre le bois et entra sans attendre de réponse. C’était lui ! Il jeta sa besace au sol afin de les étreindre tous, sa mère, son père, sa sœur, et enfin Héloïse qui y alla encore de ses grands signes de croix en criant : « Joseph ! Joseph ! »
Eponine en pleura de joie.
— Mon fils ! Enfin te voilà ! J’ai tremblé tous les jours de ton absence ! Laisse-moi te toucher encore !
Puis, voyant qu’il regardait la table garnie :
— Viens t’asseoir, mon garçon, à cette heure-ci tu n’as pas soupé, tu dois mourir de faim !
Il était trop tôt pour le questionner. Ils le regardèrent manger de bel appétit la soupe de légumes épaissie de pain, puis des galettes de blé noir recouvertes d’un beau miel doré apporté quelques jours plus tôt par l’oncle Séverin. Il avait changé, leur Bastien. Dans sa tenue d’abord. Il portait un pantalon rayé, très serré, et une veste courte, une carmagnole, préciserait-il plus tard. Son corps s’était aminci, de même que son visage qui avait perdu ce qui lui restait de l’enfance, et son regard semblait plus profond. Qu’avait-il vu, qu’avait-il appris dans la grande ville pour en si peu de temps être devenu un homme ?
Amédée se décida enfin.
— Alors, mon garçon ?
Il avait tellement de souvenirs dans la tête qu’il ne savait comment s’y prendre pour satisfaire leur curiosité.
— Paris, c’est loin, c’est beau, c’est grand ! On y ferait tenir Verdun je ne sais combien de fois ! La Meuse est un filet d’eau à côté de la Seine, et notre cathédrale paraîtrait bien petite auprès de Notre-Dame ! Savez-vous combien de personnes vivent à Paris ? Cinq cent mille !
Cinq cent mille âmes ! Comment s’imaginer un tel nombre ?
— Tu les as comptées ? railla Louison.
Assise en face de son frère, elle le dévorait des yeux, et n’avait trouvé que cette plaisanterie pour célébrer dans le rire la joie de le retrouver.
— Et les monuments ! continua Bastien. Tous si grands, si beaux, avec leurs sculptures, leurs vastes esplanades ! Les Invalides, l’Hôtel de Ville, l’Académie française, où se réunissent des écrivains et des savants, le palais des Tuileries, où vit le roi avec sa famille…
— Tu l’as vu, le roi ? demanda Louison.
Ce fut Eponine qui répondit :
— Crois-tu donc, ma fille, que le roi se promène dans les rues comme tout le monde, il a bien autre chose à faire, sans doute !
Bastien ne la contredit pas et mêla son rire à celui de ses parents avant de poursuivre sa description de Paris. Les places, le Jardin des Plantes, les ponts sur la Seine, le plus beau de tous, le Pont-Neuf. Les églises, dans tous les quartiers.
— Notre-Dame est dans l’île de la Cité, tout près de l’île Saint-Louis.
Des îles ? Dans une ville ? Comment se représenter cela quand on n’a jamais quitté Verdun et ses environs immédiats, quand on n’a aucune notion de géographie ?
Bastien poussa son écuelle et, du doigt, il esquissa un plan sur la table.
— C’est la Seine qui se partage en deux, comme ça, les îles sont entre les deux branches du fleuve, celle de la Cité est la plus grande, ensuite il y a l’île Saint-Louis, et enfin la plus petite, l’île Louvière, où vit la mère Joyeux, qui a eu la grande bonté de me recevoir chez elle.
Il décrivit ensuite les bateaux sur le fleuve, l’activité sur les quais, la difficulté à circuler dans les rues, à cause de tous les cavaliers, les chariots, les carrosses et voitures en tout genre.
— Tu dois être bien fatigué, mon garçon, fit Eponine, va donc te reposer maintenant.
— Dans l’île Saint-Louis, dit encore Bastien avant de retrouver son coin en haut de l’escalier, j’ai fait la connaissance d’un cordonnier, comme vous, père, comme nous. Son échoppe est plus grande, il a deux compagnons et trois apprentis, mais ce qui sort de ses mains n’est ni mieux fait ni plus beau que ce qui sort des vôtres !
— Notre Bastien a tenu parole, Madame, il est revenu ! Il voulait voir Paris, il l’a vu, il est content ! lança Eponine en arrivant le lendemain chez Anne Tabouillot.
— Il y était donc encore le 17, puisque nous sommes le 24 ! Vous a-t-il dit ce qui s’est passé à Paris le 17 ?
— Ma foi non, Madame… Il nous a décrit toutes les belles choses étonnantes qu’il a vues là-bas, rien de plus…
— Mon mari a reçu hier un courrier de Paris. Les députés sont devenus raisonnables, semble-t-il. Le 17, ils ont empêché une foule d’enragés de s’en prendre une fois de plus au roi. Par la force, hélas. Ils ont fait donner la Garde nationale et il y a eu des morts. C’est votre fils qui revient de Paris et c’est moi qui vous en apprends les nouvelles ! Vous ne trouvez pas cela étrange, Eponine ?
— Oh ! non, Madame, Paris est tellement grand que notre Bastien ne pouvait pas être partout !
— A moins qu’il ne vous ait pas tout dit…
Il ne leur avait pas tout dit.
Un jour, un roulier ami de Brice l’avait emmené jusqu’à Versailles, où il avait à faire. Il avait vu le palais, tout entouré de grilles dorées, surveillé par des gardes en armes pour éviter les pillages. Avant les journées d’octobre, quand la famille royale y résidait encore, le roulier y avait effectué des livraisons et connaissait des valets par lesquels il avait appris beaucoup de choses. Le luxe inouï de l’intérieur, les peintures, les tentures, les dorures, la grande galerie aussi large que la rue d’une ville avec des murs entièrement couverts de glaces ! La vie de la cour, les fêtes, les bals, les banquets, la vaisselle d’or et d’argent ! Les caprices de la reine, son palais personnel, le petit Trianon, sa ferme où en habits de reine elle s’amusait à garder des moutons !
S’amuser à garder des moutons ! Bastien avait reçu cette anecdote, qui faisait rire le roulier, comme un soufflet, au souvenir de sa cousine Margot, la petite gardienne de chèvres importunée par monsieur de Lenclos sous les yeux de Joseph.
Pourquoi décrire aux siens ce que leur esprit ne pouvait concevoir, au risque, de surcroît, de rallumer sa propre colère ?
Louison lui avait demandé s’il avait vu le roi.
Oui, il l’avait vu. Ce jour-là, il était en compagnie de Brice à proximité des Tuileries quand le carrosse royal, précédé de gardes à cheval qui écartaient la foule, avait fait irruption. Il avait sauté sur un muret pour apercevoir, dans la voiture, les silhouettes du roi et de la reine, de trop loin, et si rapidement qu’il n’avait pas pu reconnaître, comme Drouet, le fameux profil royal.
Pourquoi dire aux siens que, comme ceux qui l’entouraient, il avait levé le poing et mêlé sa voix à celles qui criaient : « A bas le roi ! à bas l’Autrichienne ! »
Savait-il ce qui s’était passé à Paris ce fameux 17 juillet ? Oui, puisqu’il y avait assisté, et même couru un grand risque.
Il avait appris, par des connaissances liées au début de son séjour, grâce à Brice, que des révolutionnaires ardents préparaient une grande manifestation qui devait avoir lieu au Champ-de-Mars, à l’endroit même où le roi avait prêté serment à la Constitution le 14 juillet précédent. Il s’agissait cette fois de déposer sur l’Autel de la Patrie une pétition réclamant sa déchéance.
Le jour dit, il s’était rendu au Champ-de-Mars avec quelques amis de Brice. Autant par curiosité que par réelle conviction. Quelques gardes nationaux étaient présents, en armes, apparemment nerveux. Ils furent vite débordés par la foule des manifestants qui affluaient de toutes parts. Ils firent alors appel à des renforts. Un détachement entier les rejoignit, précédé du drapeau rouge signifiant que la loi martiale avait été proclamée à l’Hôtel de Ville. Cette nouvelle, destinée à calmer la foule, avait provoqué l’effet contraire. Comment donc ? La Garde nationale s’opposait à la manifestation ? Alors, elle soutenait le roi ? C’était à n’y plus rien comprendre ! On l’avait accueillie à coups de pierres. Les sommations réglementaires s’étaient perdues dans le tumulte. Les gardes nationaux avaient ouvert le feu.
Happé par la foule qui courait en tous sens, séparé de ses compagnons, abasourdi par les détonations qui claquaient toutes proches, Bastien avait failli être renversé par un cheval qui se cabrait.
« Attention ! »
Une poigne anonyme l’avait tiré violemment en arrière. Il avait roulé sur le sol, s’était relevé aussitôt pour ne pas être piétiné. Sans cet inconnu, il aurait été blessé à coup sûr, fauché peut-être… Cramponné à un arbre, la face contre l’écorce, aveuglé par la fumée, bouleversé par les cris des victimes, il avait attendu la fin du chaos avant de s’éloigner, passant à côté de corps sanglants, de blessés vers lesquels il n’osait pas se pencher.
A quoi bon affoler ses parents par le récit de ce baptême du feu qui leur aurait fait prendre conscience qu’après avoir perdu un fils, ils auraient pu perdre l’autre aussi ? A quoi bon leur révéler que s’il avait eu peur, ce n’était pas le sentiment qui demeurait le plus ancré en lui ? C’était une grande amertume, une incompréhension devant l’attitude de l’Assemblée nationale face au peuple, la certitude que celui-ci ne pourrait imposer sa volonté que par la force – et laquelle, sinon celle des armes ?
Eponine, tracassée par les mots d’Anne Tabouillot au sujet de Bastien, les reprit bientôt à son compte.
— Notre garçon ne nous a peut-être pas tout dit de Paris, répétait-elle souvent à Amédée dans l’intimité de leur lit.
Bien qu’il eût les mêmes doutes, il tentait toujours de la rassurer.
— Tu le vois comme moi, depuis son retour, il n’a pas quitté une seule fois la cordonnerie, il a encore la tête pleine de toutes les merveilles de Paris ! Et puis s’il a vu et entendu là-bas des choses qu’il préfère ne pas nous révéler, ce doit être, ma femme, qu’elles ne lui ont pas plu.
Eponine pensait bien sûr aux dangers, mais une autre question se posait à elle.
A-t-il reçu le baptême de l’amour, dans la grande ville, loin de nous ? se demandait-elle souvent. Ce Brice qu’Amédée a jugé bien honnête, mais qui à pas loin de trente ans n’est pas encore en ménage, ne l’aurait-il pas entraîné dans un de ces lieux où des femmes font commerce de leurs charmes ?
Cette sorte de calme, d’assurance et de fierté mêlés qu’elle voyait dans le regard de son Bastien ne lui venait-elle pas de la découverte des femmes ?
L’intuition des mères dans ce domaine les trompe rarement.
Entraîné par Brice, qui l’agaçait quelque peu à le traiter ironiquement de puceau, Bastien s’était bel et bien retrouvé un soir attablé dans un cabaret où, après avoir consommé sur table, du vin de préférence, on pouvait aussi consommer en chambre. Brice connaissait bien les filles. Il avait hélé une petite rousse aux yeux verts, qui ressemblait à celle qui avait regardé Bastien en riant, à l’auberge de Châlons.
« Approche-toi, jolie Adeline ! Je te confie mon jeune ami qui meurt d’envie de devenir un homme !
— Mais… avait balbutié Bastien.
— Mais quoi ? ne crains rien, camarade, avec Adeline tu seras dans de bonnes mains ! C’est moi qui la paierai, pour la première fois, si c’est ça qui te soucie, l’ami », avait-il ajouté à mi-voix avant de le pousser vers la belle qui lui avait pris la main pour l’emmener vers un escalier, au fond de la salle.
Au retour de Bastien, Brice s’était abstenu de toute moquerie. L’air à la fois étonné et heureux de son ami lui rappelait sans doute ses premières expériences.
Bastien était retourné dans le même cabaret, sans Brice qui avait repris la route avec la malle-poste, et il avait demandé Adeline, encore. Pour la qualité de ses services, et aussi pour ses yeux verts. Décidément les yeux verts le poursuivaient, car Javotte les avait aussi de cette couleur. Tout en savourant les délices de la chair sur une étroite couchette avec Adeline, c’est à elle qu’il avait pensé…
Javotte avait vingt ans, les yeux verts, donc, et des cheveux châtains dont elle faisait chaque matin deux longues nattes soyeuses. Dès le lendemain de son arrivée, Bastien avait été séduit par la finesse de sa taille, la grâce de ses gestes et la gentillesse de son sourire, et il lui avait semblé qu’il plaisait également à la belle. Mais par respect, de la fille et de sa mère qui l’accueillait avec tant de bonté, il s’était efforcé de n’en rien laisser paraître. Cela lui était d’autant plus facile qu’il passait très peu de temps chez la mère Joyeux, occupé qu’il était à arpenter les rues de Paris, et qu’il rentrait si fatigué le soir qu’il s’écroulait sitôt le souper fini. Les audaces dont il rêvait n’existaient donc que dans ses pensées.
Mais Javotte avait provoqué l’aveu. Un matin, elle avait demandé à Bastien de l’aider à porter le lourd panier de linge qu’elle devait livrer dans l’île voisine de la Cité. Seule, expliqua-t-elle, elle le portait de côté, sur la hanche, ce qui n’était guère commode. Le jeune homme avait accepté sans se faire prier et ils avaient partagé le plaisir de marcher dans les rues, le panier entre eux, de se faufiler entre les passants, de se sourire à chaque regard. Sur le chemin du retour, après avoir flâné le long des quais, ils s’étaient arrêtés sur la passerelle qui menait à l’île Louvière. Elle s’était alors approchée de lui, tout près. Il lui avait entouré la taille de ses bras. Elle avait posé sa tête sur son épaule. Il avait demandé, et obtenu, un baiser, un petit baiser rapide et doux sur les lèvres.
Il y avait eu une autre livraison de linge, suivie d’un autre arrêt sur les quais, d’un autre baiser plus profond. Chez la mère Joyeux Bastien avait réussi, entre deux portes, à caresser des hanches rondes, à effleurer des seins consentants, à respirer le doux parfum d’une peau, au creux d’un cou gracieux.
La veille de son départ, ils s’étaient dit leur amour, et fait le serment de ne jamais cesser de penser l’un à l’autre.
« Nous nous reverrons, avait promis Bastien, je reviendrai. »
Cet aveu-là, celui de sa rencontre avec l’amour, de sa découverte du double plaisir, de la chair et du cœur, lui brûlait les lèvres. Il ne pouvait pas le garder pour lui. Mais une pudeur instinctive le retenait de s’en ouvrir à sa mère, qui pourtant se serait réjouie d’apprendre que son fils s’était intéressé, à Paris, à autre chose qu’à ces événements pleins de dangers, et qu’il était devenu un homme. De cela elle se serait sentie fière, avec sans aucun doute une pensée émue pour son pauvre Joseph qui n’avait pas vécu assez longtemps pour connaître le même bonheur.
Alors il se confia à Louison.
— Je suis amoureux, petite sœur, elle s’appelle Javotte !
Javotte… quel joli prénom, prononcé avec tellement de tendresse…
— C’est la sœur de mon ami Brice.
Brice… Bastien était loin de se douter que depuis qu’une fringante silhouette en habit de postillon s’était galamment penchée vers Louison, et que s’était posé sur elle le regard appuyé de deux yeux sombres, elle n’avait pas cessé de rêver. Car il suffit de peu de chose, à quatorze ans, pour se croire amoureuse, et peut-être même l’être vraiment. Comme elle aurait été heureuse, Louison, si elle avait pu savoir que Brice ne l’avait pas oubliée, et que souvent il recherchait son image en regardant les autres filles, dans une allure, dans une chevelure, dans un sourire qui lui rappelaient les siens.
— J’en dois des découvertes à Brice ! continua Bastien, Paris, ma douce Javotte… et une autre chose encore…
— Laquelle ?
— Ecoute, Louison, je ne devrais pas te le dire, mais il faudra bien que tu l’apprennes un jour. Entre les hommes et les femmes, en plus d’être amoureux, il se passe des choses, des choses… qu’on a le droit de faire seulement après le mariage.
Les gloussements d’Eponine, le souffle d’Amédée, les grincements de leur couche, les remous qui agitaient le rideau, quand Louison partageait leur chambre, tout cela lui revint à l’esprit.
— Les garçons doivent connaître ces choses-là, pour devenir des hommes et faire ensuite le bonheur de la femme qu’ils épouseront. Il existe des endroits où on peut les apprendre avec des filles qui se font payer pour cela. Des filles malhonnêtes, qui n’ont pas d’honneur, on les appelle des catins, ou encore des putains, et pourtant elles sont belles, et gentilles, et savantes. A Paris, Louison, je suis devenu un homme, un vrai, pour ma Javotte, plus tard !
Deux semaines après son retour, Bastien se rendit, comme il le faisait auparavant, au relais de poste en provenance de Paris, pour revoir Brice. Mais quand la voiture apparut, il ne reconnut pas la silhouette de son ami sur le cheval porteur. Le convoyeur, en revanche, était bien Séraphin, avec qui il avait partagé le panier à salade à l’aller et au retour de son voyage.
— Tu es venu pour voir Brice Joyeux ? dit-il. Eh bien ! à cette heure-ci il doit être quelque part du côté de Dijon. Changement de service, changement d’itinéraire, sur décision de l’Administration, va savoir pourquoi ! On dirait que ça te contrarie ? Moi aussi : celui-ci, ajouta-t-il avec un geste en direction du nouveau postillon, c’est un drôle de bonhomme, et c’est pas les chevaux qui me contrediront, les pauvres !
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