La Petite Louison
Chapitre 24
24
L’énergie de Louison faiblissait de jour en jour. La solitude, si cruelle, les mots terribles tombés de la bouche de son interrogateur, la fausse accusation de mensonge portée contre elle, tout concourait à son désespoir. Elle avait dû descendre des escaliers et marcher dans des couloirs étroits pour atteindre ce cachot où les bruits ne parvenaient qu’à peine, assourdis, lointains, comme si elle était déjà lointaine elle aussi, coupée du monde.
— Mon père, ma mère, mes frères, murmurait-elle, Claire, mon amie, ma sœur… Brice, mon amour…
Allongée sur une mauvaise paillasse, les yeux ouverts sur l’obscurité, elle avait vu défiler, par petites séquences désordonnées, les moments de sa courte vie, en attendant le sommeil qui depuis qu’elle était isolée se refusait à la soulager.
Elle n’avait même pas entendu le verrou du judas que le gardien avait manœuvré deux fois déjà, une heure avant, puis deux heures après minuit. Elle n’entendit pas non plus le bruit de la clé tournée avec précaution dans la serrure, et la porte poussée doucement obéir sans gémir.
Ce fut la sensation d’une présence qui la tira du demi-sommeil dans lequel elle avait fini par sombrer, et qui la fit se dresser, assise, et serrer ses deux mains sur sa poitrine où son cœur, lui sembla-t-il, menaçait de s’arrêter brusquement.
Une ombre s’approcha, se pencha, tâtonna, lui toucha la main, qu’elle retira vivement. Elle se sentit perdue, se recroquevilla contre le mur.
— Louison !
L’ombre avait chuchoté son prénom, et cherchait à nouveau sa main.
— Louison, n’aie pas peur, je ne viens pas pour te faire du mal. Au contraire. Je vais te sortir d’ici. Il faut faire vite, et sans bruit. Donne-moi ta main, viens. Louison ?
C’était si inattendu, si doux, d’entendre son prénom murmuré, à la place des aboiements habituels – « détenue Chauderlot ! traîtresse ! vendue ! » – qu’elle tendit la main.
L’ombre devint la silhouette d’un homme, qui l’aida à se mettre debout.
— As-tu quelque chose pour te couvrir ?
Elle se baissa pour ramasser la couverture roulée en boule sur son grabat et s’en enveloppa.
— Vite, maintenant, et sans bruit !
Elle le suivit le long de couloirs obscurs, puis d’un escalier étroit en haut duquel, soudain, surgit la tache de lumière d’une pièce entrouverte, éclairée de lanternes, et elle entendit confusément des voix d’hommes.
Un couloir sombre, à nouveau, quelques marches à descendre, une course furtive le long d’un mur, jusqu’au pied d’une tour qu’ils contournèrent en partie pour se réfugier dans l’obscurité d’une encoignure. Ils s’y tassèrent, l’homme l’ayant attirée vers lui sans brutalité. Il retint son souffle précipité par la course, elle fit de même.
Ils recevaient des paquets de pluie, entendaient les ululements du vent, dont les bourrasques bousculaient les nuages entre lesquels apparaissait par intervalles la faible lueur du ciel.
Puis ce fut le son d’un équipage sur le pavé de la rue, au-delà des murs, lointain d’abord, puis plus proche. Ensuite un marteau sur une porte, à deux reprises. Enfin des pas rapides, ceux d’un garde qui accourait, le bruit de la porte qui s’ouvrait et d’une charrette qui pénétrait dans la cour.
C’était le boulanger qui apportait le pain, des miches énormes qui seraient débitées pendant toute la semaine suivante aux pensionnaires de la Conciergerie, du pain à la croûte noire, à la mie grisâtre et collante, qui contenait plus de son que de vrai froment. Et qui cependant, sorti depuis peu du four, exhalait une odeur chaude de cuisson.
— Ton pain ne sent pas mauvais, plaisanta le garde, et pourtant on se demande avec quoi tu le fais, tant il est noir !
— Il est bien assez bon pour ceux qui le mangent ! répondit le boulanger en riant.
Maxime et Louison les entendaient, mais grâce à la rotondité de la tour ils ne les voyaient pas, et surtout ne pouvaient pas être vus. Heureusement, car le garde portait une lanterne, et la charrette du boulanger était éclairée d’un falot qui se balançait au vent.
— Dépêche-toi, boulanger, dit encore le garde, c’est pas un temps à prendre racine !
La charrette démarra pour se diriger vers les communs.
— C’est maintenant, chuchota Maxime, n’aie pas peur, ne bouge pas.
Il jaillit de l’encoignure, courut en direction de la porte vers laquelle s’avançait le garde, qui ne le vit donc pas arriver. D’un geste vif, il lui passa autour du cou un lacet de cuir qu’il serra fortement. Le garde tenta de se dégager, en vain. Il fit entendre quelques hoquets, un râle, et tomba sur le sol. Maxime s’élança vers Louison, lui prit la main, l’entraîna. Ils franchirent la porte.
Louison reçut tout de suite en plein visage une gifle de pluie et de vent qui lui fut douce comme une caresse, fraîche comme la liberté ! Le pavé mouillé et l’eau de la Seine miroitaient sous la lumière chiche des réverbères. Ils étaient sur le quai de l’Horloge, qu’ils quittèrent au plus vite pour bifurquer deux fois, comme s’ils voulaient se perdre dans de petites rues sombres.
Ils s’arrêtèrent enfin, juste comme une voiture arrivait au trot d’un cheval. Le cocher, protégé de la pluie par une houppelande et un chapeau, tira les rênes, la voiture s’immobilisa. L’homme qui avait délivré Louison – elle ne savait pas encore qu’il s’appelait Maxime – en ouvrit la portière.
— Vite, vite, petite ! Grimpe !
Il n’échangea aucun mot avec le cocher. Celui-ci lui tendit un sac de toile qu’il enfouit aussitôt sous son habit, puis il s’éloigna en courant et disparut au premier coin de rue. Le cocher avait déjà relancé le cheval, et la voiture s’était ébranlée dans une gerbe d’eau.
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