La Petite Louison
Chapitre 9
9
— Ouvrez-moi votre porte, citoyens Chauderlot, père et fils !
La voix fit sursauter Bastien. Brice !
Il lâcha la botte qu’il s’apprêtait à ressemeler, culbuta la réserve de clous en se levant brusquement de son tabouret, ouvrit et se précipita vers son ami qu’il étreignit à pleins bras.
— Brice ! Que je suis heureux !
— Javotte t’embrasse, lui glissa Brice à l’oreille avant de se détacher de lui pour saluer Amédée.
Après quoi les deux amis se rapprochèrent à nouveau pour échanger de grandes tapes amicales.
— Brice ! Ça alors, si je m’y attendais ! Ah ! mon ami, comme j’ai du plaisir à te revoir ! Mais comment donc es-tu ici ?
Il n’eut pas le temps de répondre, car Eponine apparaissait, attirée par les exclamations joyeuses.
— Mère, je te présente mon ami Brice, il arrive de Paris !
Paris ! Elle eut un imperceptible mouvement de recul, et l’ombre d’une contrariété passa sur son visage. Paris, la ville détestée – même si elle lui avait rendu son fils, elle était à nouveau le lieu de tous les dangers… Mais déjà Brice ôtait son chapeau pour la saluer, et elle qui ne l’avait jamais vu le découvrait bel homme, avec un visage et des yeux où ne se lisaient que la franchise et l’amabilité.
Le regard de Brice parcourut ensuite la boutique, comme s’il cherchait quelque chose, ou plutôt quelqu’un. Louison, devina Bastien ; elle devait être dans la courette, avec la grand-mère.
Elle arrivait justement, Héloïse sur les talons.
— Bonjour, Louison !
Brice s’avança vers elle, s’inclina, se redressa, la regarda longuement, lui sourit. Souriante elle aussi, le feu aux joues, elle croisait ses mains sur sa poitrine comme pour retenir les battements fous de son cœur.
Quoi ? se demanda Eponine en la voyant ainsi, n’est-ce pas de lui qu’elle serait amoureuse ? Pour l’avoir vu une fois seulement ? Dieu du ciel, faites que je me trompe !
— Mais qu’est-ce donc qui t’amène ici ? s’enquit Bastien. Tu as encore changé d’itinéraire ?
Non, Brice n’avait pas repris son service pour le courrier de l’Est. Il n’était plus postillon, il n’en portait d’ailleurs pas la tenue. Il ne quittait plus Paris. A sa demande, il avait été affecté à l’administration des postes, c’était lui qui organisait les rotations des malles-poste, des postillons et des convoyeurs. Il s’était arrangé avec ses collègues pour disposer d’un peu de temps afin de revenir à Verdun, de revoir son ami, tout simplement. Il avait voyagé en surnombre, comme Bastien, dans le panier à salade, et il passerait ses nuits au relais, où il avait eu ses habitudes.
— Ah ! ça, non ! protesta Bastien, tu resteras chez nous, je te céderai mon coin, je dormirai dans la boutique ! N’est-ce pas, maman ?
Intriguée par cette visite-surprise (pour qui ? pour quoi ?), quelque peu embarrassée et méfiante, presque apeurée, Eponine sut cependant faire bonne figure.
— Votre mère a été bonne pour mon fils, soyez le bienvenu chez nous. Amédée, pour une fois, ferme l’atelier un peu plus tôt et venez tous autour de la table pour le souper ! Louison, va finir de le préparer, et toi, Bastien, installe ton ami !
Brice passa deux jours et trois nuits chez ses hôtes.
Deux jours à tromper le brave Amédée et l’excellente Eponine, à s’intéresser avec lui au travail du cuir, avec elle à la cuisine. Une visite bienvenue de l’oncle Séverin qui apportait des poissons de la Meuse, dont un brochet de belle taille, des œufs et un énorme lapin, lui permit d’exercer son talent pour régaler toute la maisonnée et l’ami de son fils. Quand elle était ainsi occupée à sa cuisine, elle en oubliait ses soucis et ses griefs du moment.
Brice avait compris, à leurs regards, à leurs efforts pour détourner certains débuts de conversation, qu’il était des sujets dont ils ne voulaient pas entendre parler. Connaissant le destin de Joseph, il devina, et respecta, leurs craintes concernant Bastien, se limitant en leur présence à des discussions qui n’avaient pas de rapport avec les turbulences du moment. Comme il maniait aisément la parole, il sut les charmer et se faire apprécier.
Deux jours à résister à l’envie de dévorer sans arrêt des yeux Louison plus belle encore que dans son souvenir, avec sa taille bien prise, sa poitrine audacieuse, sa cascade de boucles qui lui descendait jusqu’à la taille ! Et elle, rendue hardie par la présence de cet homme qu’elle sentait troublé, lui souriait chaque fois que leurs regards se croisaient, et lui faisait comprendre on ne pouvait plus clairement que s’il tentait la moindre approche elle lui tomberait dans les bras.
— Je vais bientôt avoir quinze ans, vous savez ! lui murmura-t-elle le lendemain de son arrivée, alors qu’en rejoignant Bastien dans la boutique il la frôlait dans l’embrasure de la porte où elle s’était postée à dessein.
Bientôt quinze ans, façon de lui signifier qu’elle n’était plus une enfant, la coquine, que l’impatience rendait presque provocante.
Trois nuits à partager la promiscuité d’une famille, dans un espace réduit. Les gestes du quotidien devinés et parfois entrevus, l’impudeur innocente de la pauvre Héloïse, des froissements d’étoffes, des silhouettes furtives en camisole de nuit, des sonorités, des odeurs intimes… La présence toute proche de Louison, son souffle derrière le simple rideau qui isolait la chambrette qu’elle partageait avec sa grand-mère…
Bastien brûlait d’envie de questionner Brice sur les événements de Paris et la raison de sa visite, dont il avait deviné qu’elle n’était pas seulement motivée par l’amitié. Sous prétexte de lui faire voir la ville, il l’entraîna dès qu’il le put hors de la cordonnerie.
— Alors, souffla-t-il, et cette guerre dont il est question ? Je suppose que tu es venu jusqu’ici pour m’en parler !
— Il semble bien qu’elle soit inévitable.
— Mais la France sera seule contre ses ennemis, reprit Bastien. Que se passera-t-il s’ils sont les plus forts ?
— Nous aurons notre courage, puisque nous nous battrons pour défendre notre liberté !
— Nous ? Est-ce que tu veux dire, Brice, que toi…
— Oui. La situation est grave, avec cette coalition qui se prépare contre nous. Il se pourrait bien que la France ait besoin de défenseurs et se tourne vers les vrais patriotes pour les appeler à leur devoir.
Il attendait peut-être de Bastien une réaction qui ne vint pas. Comme celui-ci restait muet, il ajouta :
— Je vois bien que tes parents vivent dans la crainte, et que ton excellente mère se méfie un peu de moi. Je ne suis pas venu pour te donner un conseil, encore moins pour te faire la leçon, mais pour que tu saches que s’il est fait appel à des volontaires, eh bien ! j’en serai !
La veille du départ de Brice, sitôt le souper pris, les deux amis s’éclipsèrent. Ils rentrèrent au beau milieu de la nuit, accueillis par les seuls ronflements d’Amédée. Bastien étendit la couverture qui lui servait de couche dans la boutique, et Brice se dirigea vers la trappe qui donnait accès à la soupente. Quelqu’un bougea et soupira, derrière le rideau. Louison ?
Brice ne trouvait pas le sommeil. Pour ne pas être en reste et lui prouver qu’on pouvait s’amuser en hommes à Verdun comme à Paris, Bastien l’avait emmené voir les catins. Bien qu’il eût pris du bon temps entre les bras d’une jeune Verdunoise des plus expertes, il sentait monter en lui le désir de Louison.
Mais… quelqu’un s’était levé en bas. Un léger grincement l’avertit qu’on touchait à la petite échelle, qu’on y montait… Malgré l’obscurité, il reconnut le visage de Louison, au ras de la couchette, tout près du sien.
— Louison, souffla-t-il, bouleversé, redescends, je t’en prie !
Elle ne bougea pas.
— Louison, tes parents t’ont peut-être entendue te lever. S’ils te trouvaient ici…
Elle se tendit un peu plus vers lui, chercha sa main qu’elle saisit et serra très fort.
— Brice, je t’aime, embrasse-moi !
Leurs visages étaient proches. Il la sentait palpitante et craignit de céder à l’envie de l’attirer vers lui. Il parvint cependant à se dominer.
— Ce n’est pas bien, Louison, on n’a pas le droit. Ici, sous le toit de tes parents ! J’ai trente ans, et toi quinze.
— Brice, je t’en supplie ! Juste un baiser…
Elle haussa son minois vers lui, leurs lèvres se joignirent et se soudèrent dans un vrai baiser qu’elle s’efforça de prolonger en s’accrochant au cou de Brice qui dut se faire violence pour se détacher d’elle.
— J’entends du bruit, descends vite !
— Je t’aime, Brice, murmura-t-elle avant de disparaître prestement.
— Louison, c’est toi ? Tu ne dors pas ?
— C’est grand-mère, maman, elle bouge sans arrêt, elle m’empêche de dormir !
— Est-ce que ton frère et son ami sont rentrés ?
— Je ne sais pas, maman, je n’ai rien entendu.
Eponine, qui n’avait fait que se soulever sur sa couche, s’allongea de nouveau à côté d’Amédée qui grogna et se retourna, puis se remit à ronfler.
Le lendemain matin, Eponine s’opposa au désir de Louison de raccompagner Brice jusqu’au relais de poste avec Bastien. La jeune fille n’insista pas. Ce qu’elle avait obtenu lui avait procuré un tel bonheur qu’elle pouvait s’en contenter. Deux baisers ! Celui qu’elle avait volé à Brice, et l’autre, celui qu’il avait voulu, lui, l’étreignant avec fougue dans le dos d’Héloïse qu’il avait prétendu vouloir saluer dans la courette, et qu’elle avait reçu comme une vraie preuve d’amour.
Mais bientôt elle fut prise de l’envie de tout révéler à Claire. Elle s’échappa donc pour courir vers la « grande maison ». Les notes aigrelettes du clavecin lui parvinrent d’une fenêtre ouverte, où s’encadra le buste de madame Tabouillot.
— Que fais-tu ici à cette heure, Louison ? Tu sais bien que je t’ai donné la consigne de ne pas déranger Claire quand elle travaille sa musique ! Mais tu es toute rouge, on dirait que tu es venue en courant. Qu’as-tu donc de si important à lui raconter ?
— Rien, madame, seulement…
Elle tendit à bout de bras un minuscule bouquet, confectionné à la va-vite.
— J’ai trouvé quelques violettes dans notre courette, madame, ce sont les premières, je voulais les offrir à Claire.
— Alors tu reviendras plus tard !
La fenêtre se referma, un peu brusquement.
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