La Petite Louison
Chapitre 5
5
A un quart de lieue environ de la ferme de Séverin Corbillon, elle-même située à la sortie ouest du village, se trouvait une bâtisse, une ancienne bergerie que le père d’Hugues de Lenclos avait fait transformer en muette, autrement dit en petit pavillon de chasse. Elle comportait deux parties attenantes, l’une à usage humain, avec une cheminée et quelques meubles, dont un divan, l’autre à usage animal, pour les chevaux et les chiens.
Hugues de Lenclos s’y rendait fréquemment, et pas seulement quand il chassait sur ses terres. Il lui arrivait aussi d’y abriter des amours clandestines, soit avec des dames de la bonne société qui le rejoignaient à cheval et frissonnaient doublement en raison de la rusticité des lieux, soit avec des filles du peuple qu’il attirait par des promesses ou des menaces. C’était sans doute pour cela que, contrairement à son père, il n’y entretenait plus de meute. Si la chasse y perdait à coup sûr en intérêt, la discrétion était plus facilement assurée.
Séverin était au courant de ces pratiques, qui le révoltaient et l’écœuraient, pour avoir assisté plusieurs fois, de loin et bien malgré lui, à quelques-unes de ses manœuvres.
Une fin d’après-midi où il revenait d’aller tendre une nasse dans le ruisseau qui coulait à proximité de la muette, avec toutes les précautions d’usage, il vit une fois de plus monsieur de Lenclos qui, loin de penser à débusquer quelque braconnier, s’en prenait à une jeunesse qui ne semblait pas consentante. D’une main, l’homme tenait son cheval par la bride, et de l’autre il avait enlacé la taille de la malheureuse qui ne pouvait, ou n’osait pas, lui échapper. A la cotte rouge qu’elle portait, Séverin reconnut Adèle, la fille de l’un de ses voisins, un paysan comme lui.
Le soir, à table, en présence de Joseph, il raconta la scène à sa femme et à ses filles, qu’il mit une fois de plus en garde.
— Je n’ose rien dire à ce pauvre Hippolyte, fit-il en conclusion, il s’en prendrait à ce beau monsieur, et comme il ne pourrait qu’avoir tort, ça ferait du vilain. Comme j’aurais eu tort, moi aussi, ajouta-t-il après un silence, si j’avais été assez courageux pour me montrer et tenter de lui enlever la fille.
Joseph avait écouté Séverin la rage au cœur, les poings serrés sous la table. Il lui semblait entendre encore les mots de monsieur de Lenclos au sujet de sa cousine, de sa mère, de sa sœur. Il aurait parlé s’il n’avait pas croisé le regard de Margot, qui le suppliait de se taire.
Les récents événements de Paris avaient eu sans tarder des répercussions dans les provinces, jusque dans les campagnes où des paysans, saisis à la fois de panique et d’envie de se joindre au mouvement de révolte, s’étaient persuadés qu’il ne tenait qu’à eux de se libérer du joug féodal par la force. Ici et là ils avaient envahi des châteaux, commis des pillages, brûlé des titres de propriété. Jamais Séverin Corbillon, malgré ses désirs de justice, ne se serait livré, ou seulement associé, à de telles exactions, et il espérait que la folie collective, que plus tard on nommerait « la Grande Peur », n’atteindrait pas la région.
Dans l’esprit de Joseph, en revanche, les idées révolutionnaires commençaient à se confondre avec son désir personnel de porter atteinte à monsieur de Lenclos. Il ne tarda pas à en imaginer le moyen : le feu. A défaut de château, il ferait brûler la muette !
Pas étonnant qu’il eût pensé au feu. Dans les villes comme dans les campagnes, les incendies étaient particulièrement redoutés, toujours spectaculaires, difficiles à maîtriser. Le feu se propageait rapidement, et le temps que se mettent en place les chaînes humaines où l’on se passait des seaux remplis au cours d’eau ou au puits le plus proche, il avait fait bien des ravages. Aussi la précaution élémentaire consistait-elle, le soir, à « couvrir le feu », c’est-à-dire à étouffer les braises sous la cendre.
Chez les Corbillon, on avait l’habitude de se coucher tôt. Même en été. Les durs travaux de la fenaison et de la moisson fatiguaient les corps, et le besoin de repos l’emportait le plus souvent sur l’envie de profiter de la douceur du soir. Joseph était le seul à sacrifier parfois un peu de sommeil pour une promenade solitaire dans les champs déserts. Ses pas, bien souvent, l’emmenaient du côté de la muette, pendant que son esprit échafaudait son projet de vengeance.
Ce soir-là, le dernier de juillet, son absence au moment de fermer portes et volets n’inquiéta donc pas Séverin. Il laissa simplement entrouvert le battant de bois du réduit, entre l’étable et la pièce commune, où dormait son neveu qui le verrouillerait à son retour.
Avant de quitter la maison, Joseph s’était penché vers l’âtre où, sous le chaudron pendu à la crémaillère, se consumaient les ultimes braises. Avec le tisonnier il en avait écarté quelques-unes, encore ardentes, qu’il avait poussées dans un gobelet d’étain dissimulé ensuite sous son bliaud. Occupés aux dernières tâches avant la nuit, Séverin, la Nine et les filles n’avaient pas remarqué son manège. Personne ne l’avait vu sortir et s’éloigner à grandes enjambées en changeant de main, tous les deux pas, le gobelet qui lui brûlait les doigts.
Hugues de Lenclos avait chassé ce jour-là avec quelques autres cavaliers de ses amis. Joseph le savait pour les avoir aperçus alors qu’avec son oncle il mettait du blé en javelles. Il avait vu aussi que les chasseurs avaient fait une courte halte à la muette avant de s’en aller vers le village, où pour l’heure ils devaient festoyer dans la grande maison tout éclairée de flambeaux.
Il filait donc droit au but. A plusieurs reprises il avait observé le pavillon de chasse et ses alentours et remarqué, juste sous le toit, une lucarne en fort mauvais état, presque entièrement dissimulée par le feuillage d’un vieux pommier.
Son précieux gobelet brûlant ne l’empêcha pas de se hisser dans l’arbre, et il poussa la lucarne qui céda facilement à sa pression. Il s’y faufila, sauta et se retrouva dans la pièce principale où bientôt, s’accommodant à l’obscurité, ses yeux réussirent à distinguer ce qui allait lui permettre d’agir.
Il souffla sur les braises qui avaient tenu bon et se mirent aussitôt à rougeoyer. Il les répartit alors au contact de ce qui lui parut le plus facilement inflammable : le velours du divan, les rideaux, quelques papiers épars sur un petit bureau, des chiffons ou des vêtements froissés oubliés sur le sol. Il allait des unes aux autres, les attisait de son souffle. Soudain, victoire ! des flammes jaillirent de partout à la fois, dans une odeur de tissu roussi. Timides d’abord, elles s’enhardirent, grandirent, s’attaquèrent au bois des meubles et des huisseries, qui crépita aussitôt. Joseph les regardait, les encourageait en riant à grands éclats.
Il attendit que l’embrasement fût presque général dans la pièce pour sortir, en bousculant une porte qui s’écroula dans une gerbe d’étincelles, et s’éloigna un peu pour suivre la destruction totale du bâtiment. Le feu ne tarda pas à gagner la charpente et l’autre partie de la muette, qui contenait de la paille et du foin.
Il était au spectacle, fier de l’avoir provoqué lui-même, quand soudain un cri fit se dresser ses cheveux sur sa tête. Un cri animal. Un hennissement désespéré. Un cheval ! Il y avait un cheval dans l’écurie de la muette !
Ce que Joseph ignorait, c’est qu’Hugues de Lenclos n’avait pas chassé avec son cheval habituel, mais avec un jeune alezan nouvellement dressé, un animal trop fougueux qui s’était échauffé au point de frôler l’épuisement total. Son maître avait donc choisi de le laisser se reposer seul dans l’écurie de la muette, au calme, et avait rejoint sa propriété avec son autre cheval. Joseph aimait beaucoup les animaux, et il prenait grand soin de ceux dont il avait la charge à la ferme de son oncle. Ce pauvre cheval prisonnier de l’écurie en flammes n’avait rien à voir avec les raisons de sa vengeance. Il devait donc lui éviter une fin atroce. Sans hésiter il se précipita dans le brasier, son bliaud rabattu sur la tête et les mains en avant, mais l’embrasement était tel, avec la paille et le foin, que le toit s’effondra avant qu’aveuglé par les flammes et la fumée, le malheureux garçon ait pu atteindre la porte de l’écurie.
Les premiers qui, de Charny, aperçurent les lueurs de l’incendie allèrent taper aux volets de leurs voisins puis coururent prévenir monsieur de Lenclos et ses amis, qui finissaient de souper. Ils enfourchèrent leurs chevaux et les mirent au galop vers la muette, suivis des villageois tirés de leur sommeil, les hommes d’abord, puis derrière eux les femmes et les enfants. Séverin, en voulant réveiller Joseph, constata son absence. Il n’ignorait pas les sentiments de son neveu envers son propriétaire, mais n’en imaginait pas la force. En courant avec les autres sur le chemin de la muette, il s’efforçait de chasser la pensée qui lui était venue : et si c’était lui qui avait allumé l’incendie ?
Sous les ordres de monsieur de Lenclos, dont l’agitation se teintait de colère, les hommes tapèrent sur les restes du brasier avec des bâtons, des fléaux, des fourches. Dans les décombres on découvrit d’abord le cadavre du cheval, affreusement noirci, à demi calciné, puis un autre cadavre, celui d’un tout jeune homme, peut-être même d’un enfant, autant qu’on pût en juger. C’est Séverin qui remarqua et reconnut le gobelet d’étain à peine déformé par le feu. Il se pencha pour le ramasser.
— Qu’est-ce que c’est, Corbillon ?
Hugues de Lenclos était juste derrière lui.
Séverin se releva lentement.
— C’est Joseph, mon neveu, parvint-il à articuler, puis il baissa les yeux.
— Il s’est attiré lui-même la juste punition de son acte criminel, dit monsieur de Lenclos après un long silence. Corbillon, je ne te ferai pas payer pour lui.
Mesure de grande clémence, ou mesure de prudence ? Autour d’eux s’étaient assemblés ceux qui avaient éteint le feu, leurs armes de fortune à la main, et leur famille, leur femme, leurs filles, dont Adèle, dont la pauvre Margot qui malgré son esprit faible avait tout compris et bégayait des mots de colère en pointant vers lui un doigt accusateur, tous ces gens dont il était le maître mais qui avaient de bonnes raisons, il le savait, de ne pas le porter dans leur cœur. De quoi ne seraient-ils pas capables s’il s’en prenait à Séverin ?
Celui-ci ne voulut pas qu’Amédée et Eponine puissent voir le corps méconnaissable de Joseph, qu’il rapporta au village dans ses bras, enveloppé du fichu de la Nine. A sa demande, le menuisier se mit tout de suite au travail pour fabriquer au plus vite un cercueil de bois blanc qu’on aurait cru destiné à un enfant de dix ans à peine. La Nine alla chercher le curé que les clameurs dues à l’incendie avaient réveillé mais qui s’était rendormi, pour les gestes et les prières d’usage.
Aux toutes premières lueurs du jour, Séverin attela le cheval et chargea le petit cercueil sur la charrette. Ils partirent tous les deux, lui et la Nine. Quelques rares campagnards qui étaient déjà au travail, les voyant marcher à côté du cheval, l’allure accablée, et reconnaissant à sa forme la nature du chargement, se découvrirent et se signèrent à leur passage.
Amédée seul était debout quand Séverin frappa au volet de la boutique. Croyant à la visite d’un client vraiment trop matinal, il prit son temps pour aller ouvrir. Séverin frappa de nouveau et cria :
— Ouvre, Amédée, c’est ton beau-frère, et ta sœur !
Puis :
— Joseph, dit-il seulement en tendant la main vers la charrette, quand enfin apparut le cordonnier.
Les coups répétés et la voix de Séverin avaient alerté Eponine, qui arriva en camisole de nuit, ses longs cheveux ébouriffés par le sommeil, Bastien qui dégringola de sa soupente, Héloïse, hagarde, et enfin Louison qui bâillait en se frottant les yeux.
La douleur des parents fut immense. Bruyante, pour Eponine, qui couvrit de son corps le cercueil de son enfant, posé à même le sol, réclamant à grands cris qu’on l’ouvrît. Muette, pour Amédée, dont le visage figé sembla soudain de pierre. Bastien prit Louison dans ses bras, la serra fort, comme pour compenser ce vide soudain qu’il venait de ressentir, l’impression d’être amputé d’une partie de lui-même. Quant à Héloïse, elle n’avait entendu et retenu qu’un seul mot : « mort ». Qui ? Comment ? Elle ne le savait pas. Elle se répandait en lamentations, se griffait le visage, tombait à genoux, s’adressait au ciel : « Ayez pitié, Seigneur ! »
Quand le silence enfin se fit autour du petit cercueil, placé sur des tréteaux dans la boutique, recouvert d’un drap de lin, Séverin expliqua les circonstances de la mort de Joseph, de la manière convenue avec la Nine, pour ne pas ajouter de colère ni de rancœur au chagrin de la famille. Il ne dit rien de la conduite de monsieur de Lenclos, des sentiments de Joseph à son égard, de son esclandre au sujet de Margot qui pourtant avait parlé au cours de la nuit. Rien du gobelet d’étain, véritable pièce à conviction. Il parla seulement de la présence de monsieur de Lenclos et de ses amis à la muette dans l’après-midi ; sans doute avaient-ils, en dépit de la saison, allumé un feu dans la cheminée. Il rappela l’habitude de Joseph de se promener seul, le soir. Tout se tenait. Le garçon avait découvert la muette en flammes et trouvé la mort pour avoir voulu sauver le cheval.
Alertés par la présence de la charrette devant la boutique du cordonnier, et par le volet toujours fermé en dépit du beau soleil d’été, quelques badauds intrigués frappèrent pour savoir ce qui se passait. Bientôt la nouvelle de la mort de Joseph, victime d’un incendie, se répandit dans la rue Saint-Maur et dans tout le quartier.
En fin d’après-midi se présenta Anne Tabouillot. Visiblement émue, elle prit entre ses mains celles de sa servante et les serra longuement, puis elle embrassa Louison. Elle ne trouva pas les mots pour Amédée, tassé sur son tabouret de cordonnier, ses mains calleuses posées sur ses genoux, le visage mangé de barbe et ravagé de chagrin, ni pour Bastien, qui détourna le regard à son approche.
Eponine ne manqua pas à son devoir et la raccompagna sur le seuil de la boutique.
— Ma chère, lui dit Anne, il vous reste un fils. Veillez bien sur lui. Profitez de votre malheur pour l’obliger à demeurer sage, celui-là. N’est-ce pas ?
Toute à sa douleur, Eponine ne chercha pas à percer le sens de ces paroles.
Bastien, en revanche, ne se contenta pas de la version de son oncle Séverin, qui avait regagné Charny avec la Nine. A plusieurs reprises, son frère lui avait décrit monsieur de Lenclos comme un homme orgueilleux et injuste, qui abusait souvent de son pouvoir. Aussi voulait-il connaître la vérité.
— Joseph, il était plus que mon frère, il était la moitié de moi-même, dit-il à ses parents. Je veux voir l’endroit où il est mort.
Le lendemain, alors que les voisins se succédaient auprès d’Amédée et Eponine, assis de part et d’autre du cercueil de Joseph, placé au centre de la boutique, pour tenter de leur apporter un peu de réconfort, il partit pour Charny, quatre lieues à pied aller et retour, non pas pour voir les décombres de la muette mais pour interroger Séverin, qui comprit qu’il lui devait la vérité. Il sut l’attitude de monsieur de Lenclos et ce qui se passait dans la muette avec des femmes, avec des filles abusées. Ce qui avait failli se passer avec Margot, qui avait parlé après la mort de Joseph. Il vit les restes du gobelet d’étain.
— Ne le dis pas à Amédée, ni à Eponine, leur malheur leur suffit, lui demanda Séverin en échange de ses révélations.
Il promit. Il revint apaisé, mais en apparence seulement. Ainsi le pauvre Joseph était mort d’une juste révolte contre un représentant de l’injustice. Quelle imprudence, peut-être, mais surtout quel courage ! Il se devait de lui rendre hommage à sa façon !
On commençait à voir fleurir jusque par ici ces cocardes tricolores arborées pour la première fois à Paris au lendemain de la prise de la Bastille. Même s’il ignorait encore le sens des trois couleurs, le rouge et le bleu de Paris entourant le blanc de la royauté, il savait que la cocarde était le symbole des révolutionnaires, auxquels Joseph avait voulu s’associer, à sa manière.
Eponine initiait Louison à des travaux de couture avec des chutes de tissu parmi lesquelles, en raison de ses goûts, étaient représentées les couleurs les plus vives.
— Trouve du bleu, du blanc et du rouge, Louison, et assemble-les pour en faire une cocarde. C’est comme une fleur. C’est pour notre pauvre Joseph.
Louison était habile, la cocarde fabriquée en cachette fut plutôt réussie.
Joseph fut enterré au cimetière du quartier le surlendemain de sa mort. Au moment où le cercueil descendit dans la fosse, une fleur vint se poser dessus. Une fleur bleu-blanc-rouge lancée par la main de Bastien.
La véritable raison de la mort de Joseph était trop belle pour que Bastien pût la garder pour lui seul au sein de sa famille, où l’atmosphère avait tellement changé.
Amédée avait repris son travail au plus vite ; sa boutique ne résonnait plus que du bruit de ses outils et des conversations limitées au strict minimum avec ses clients, qui comprenaient sa réserve. Tiboulet lui-même n’entrait plus que pour un salut silencieux dont la profondeur traduisait son respect, et s’éclipsait aussitôt. La grande nouvelle de la nuit du 4 août, le vote de l’abolition des privilèges par l’Assemblée nationale unanime, il l’avait seulement chuchotée au cordonnier, qui peut-être ne l’avait même pas entendue…
Amédée souffrait non seulement de son propre chagrin, mais aussi de celui d’Eponine, qui avait éteint sa vitalité et sa beauté, et des regards effarés des enfants sur cette maisonnée soudainement devenue silencieuse.
Un jour, Bastien se décida.
— Père, dit-il en se détachant de l’établi devant lequel il travaillait et en posant une main sur l’épaule d’Amédée, assis sur son tabouret, écoutez-moi, vous devez savoir, pour Joseph, et vous en serez fier.
Il lui confia tout ce qu’il avait entendu de la bouche de Séverin.
Amédée n’en parut pas vraiment surpris. A vrai dire, sans avoir deviné l’exact déroulement du drame, à force de réflexion, au souvenir de certains mots lâchés par Joseph à l’occasion de ses visites, et surtout de la fébrilité dont il semblait animé, de la gêne apparente de Séverin, le père avait fini par se persuader que la mort de son enfant n’était pas seulement le fait d’un hasard malheureux.
— Pauvre garçon… courageux garçon… murmura-t-il.
Puis il ajouta :
— Il ne faut pas dire tout cela à ta mère, plus tard peut-être, mais pas maintenant.
Une sorte d’instinct avait averti Bastien que les femmes, les mères, sans doute parce qu’elles avaient porté leurs enfants, ressentaient la douleur autrement que les hommes, et que la fierté ne pouvait pas les consoler, que peut-être même elles y étaient insensibles. C’est pourquoi il avait choisi de ne s’adresser qu’à son père.
Fier de Joseph, oui, Amédée le fut en dedans de lui-même, mais il sentit naître en lui, aussi, un sentiment de culpabilité. Pour avoir allumé, sans doute, cette envie de justice dans le cœur de ses enfants, au cours de ces soirées passées au coin de l’âtre. Qui aurait pu penser que cette petite flamme allait grandir dans l’esprit de Joseph jusqu’à étouffer en lui toute prudence, jusqu’à lui donner l’audace d’affronter le maître, jusqu’à l’inciter à se transformer en justicier ?
Eponine cessa quelque temps de travailler chez Anne Tabouillot qui, devinant la profondeur de son chagrin, ne la fit pas chercher. Héloïse avait été si ébranlée par la vue de sa famille en pleurs qu’elle en avait presque entièrement perdu la raison, au point qu’il avait fallu avoir recours à une voisine compatissante pour la surveiller le temps de l’enterrement de Joseph. La pauvre femme cherchait et furetait partout en gémissant et se serait échappée sans une surveillance de tous les instants. L’idée avait même effleuré Eponine de la confier aux bonnes sœurs de Saint-Maur qui, entre autres œuvres de charité, se chargeaient de quelques aliénés. Mais Héloïse s’était calmée pour tomber dans une sorte de torpeur qui la faisait se plier aux ordres donnés avec douceur, en particulier ceux de Louison.
Alors Eponine reprit le chemin de la « grande maison » où Anne l’accueillit avec chaleur, et entreprit, en plus de la réconforter, de la protéger pour l’avenir. Par petites touches, elle révéla peu à peu à sa servante le sens précis des mots auxquels, toute à son chagrin, celle-ci n’avait pas pris garde : « Il vous reste un fils, veillez à le garder sage, celui-là… »
L’autre ne l’était-il donc pas ?
— Monsieur de Lenclos, je le reconnais, commença Anne, a des manières qui manquent parfois d’élégance.
A plusieurs reprises, elle avait elle-même surpris certains regards sur les hanches de sa servante.
— On m’a rapporté aussi qu’avec ses fermiers il se montre un peu trop exigeant, voire injuste. Il m’a avoué qu’il se plaisait à taquiner votre Joseph.
Taquiner… le mot évoquait un jeu. Eponine y devina un sens plus amer. Elle tourna la tête et écrasa une larme d’un revers de main.
Une autre fois, Anne alla plus loin.
— Votre garçon, ma bonne Eponine, avait en lui des idées de révolte.
Cette fois, Eponine s’étonna franchement.
— De révolte, Madame ? Mon Joseph ?
— Eh oui ! je vous vois surprise, mais monsieur de Lenclos m’avait avertie qu’il lui tenait tête, et même lui manquait de respect.
Ainsi Eponine finit-elle par tout savoir, comme Amédée, et elle fut prise d’une forte colère. Non seulement contre les taquineries de monsieur de Lenclos, qui devaient plutôt être des moqueries ou des provocations, mais aussi contre son homme, son Amédée qui avait mis dans la tête de ses fils des idées dangereuses.
Une colère sourde, muette, comme son chagrin, qu’elle ravivait douloureusement, qui la faisait trembler et bousculer les objets.
Des semaines passèrent ainsi, qui bientôt firent un mois.
Un soir enfin, dans la chambre où les rideaux de l’alcôve ne frémissaient plus, Amédée, n’y tenant plus, tomba à genoux.
— C’est ma faute… ma pauvre femme… c’est ma faute… me pardonneras-tu ?
Ils pleurèrent ensemble, longuement, et purent enfin se parler et se retrouver. L’amour fut le plus fort, la colère d’Eponine fondit devant l’aveu de culpabilité de son homme, et elle trouva la force de reprendre son rôle, celui de femme, de mère, pour remettre debout la maisonnée ébranlée par le drame.
D’avoir tant pleuré, ses yeux avaient perdu un peu de leur lumière, et sa superbe chevelure sombre s’était éclaircie de quelques fils blancs. Le souvenir de Joseph, son tout premier enfant, puisqu’il avait précédé son jumeau de quelques minutes, était gravé au fond de son cœur, mais elle avait trop à faire, trop à donner, pour que la vie ne reprenne pas le dessus.
— Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits !
Ce matin-là, comprenant à son visage moins fermé que le cordonnier avait surmonté son chagrin, Tiboulet avait repris son rôle d’appariteur pour une nouvelle de nature à lui assurer sa pitance pour plusieurs jours. Trois semaines après l’abolition des privilèges, les représentants du peuple français avaient adopté la Déclaration des droits de l’homme.
Ragaillardi par la meilleure ambiance de la maison, Bastien s’échappait à nouveau de la cordonnerie pour respirer l’air de la ville, et s’informer du mieux qu’il pouvait sur le contenu de cette fameuse déclaration. Il se lia avec quelques jeunes de son âge, apprentis, ouvriers, dont certains, déjà, avaient adopté l’uniforme des patriotes, le pantalon. Par respect pour ses parents, et heureux de les voir sortis tous deux de leur mutisme, il s’abstenait de commenter en famille ce qu’il entendait en ville. Par exemple que l’abolition des privilèges n’avait pas apaisé la colère des paysans, car ils devaient racheter aux propriétaires les droits qui leur étaient accordés, comme celui de chasser, qui leur tenait tellement à cœur. Ou que des nobles, à commencer par le propre frère du roi, le comte d’Artois, quittaient la France, preuve qu’ils n’approuvaient pas ce qui s’y décidait au nom du peuple. Il ne voulait pas renoncer à la rage allumée en lui par la mort de son frère et cherchait au contraire des raisons de l’entretenir.
A ses yeux, aucun noble, aucun grand bourgeois apparenté à la noblesse par sa fonction n’était digne de confiance ; il était persuadé que la révolution n’était pas terminée et qu’elle se rallumerait : les privilégiés déchus de leurs sacro-saints privilèges voudraient les reconquérir. Le dévouement et l’attachement de sa mère à Anne Tabouillot l’irritaient, mais il la respectait trop pour se permettre de les lui reprocher.
Il lui était plus facile de s’en prendre à Louison. Celle-ci était de la même trempe qu’Eponine. La profondeur de son chagrin ne l’empêchait pas de regarder à nouveau du côté de la vie et de ses plaisirs, parmi lesquels celui de son amitié avec Claire. Vivre un drame l’avait mise au rang des adultes en lui conférant une expérience, ce qui renforçait l’admiration de son amie. Avec ce goût du tragique qui chez beaucoup d’adolescentes côtoie sans difficulté l’insouciance, elle l’enviait presque de cette sorte de nouvelle richesse.
Bastien tentait de dévaloriser Claire aux yeux de Louison, avec le secret désir de l’en éloigner. Ce n’était plus par jalousie, comme au temps de l’enfance, mais il craignait qu’un jour cette amitié devînt une cause d’humiliation ou de déchirement pour sa petite sœur. Ses attaques prenaient la forme de plaisanteries désobligeantes sur le physique de Claire, qu’il disait maigre, vilaine, sotte. Louison se récriait, faisait mine de se fâcher, mais finalement, croyant à un jeu de la part de son frère, elle en riait. Alors parfois le ton montait et Bastien lâchait les grands mots :
— Je vais te dire ce que tu fais, Louison, tu joues double jeu !
Double jeu ? C’était beaucoup dire pour une fillette de douze ans, même précoce et intelligente comme l’était Louison.
Double jeu… A Paris, en revanche, l’attitude du roi, hélas, se mit à y ressembler de plus en plus.
Il y eut les journées d’octobre, une nouvelle colère du peuple de Paris rallumée par des difficultés de l’existence, le manque de travail, le prix élevé des denrées essentielles. Un cortège composé surtout de femmes, tirant des canons, portant les armes les plus diverses, se mit en marche vers le château. Le roi promit de faire venir du blé. Car c’était du pain que demandaient ces femmes, qui l’avaient crié tout le long de la route. Du pain ! du pain ! pour leurs enfants qu’elles avaient tant de mal à nourrir. Mais la colère ne s’apaisa pas. Le château fut envahi et, comme à la Bastille, le sang coula. Une fois le calme enfin rétabli, un nouveau cri jaillit : « Le roi à Paris ! » Le monarque céda à l’exigence du peuple. Dans la foule qui l’escorta jusqu’à l’Hôtel de Ville, les femmes triomphaient. Elles ne manqueraient plus de pain, puisqu’elles ramenaient « le boulanger, la boulangère et le petit mitron », qui s’installèrent aux Tuileries.
La situation était pour le moins compliquée. Les députés, qui avaient rejoint le roi et siégeaient au Manège, s’efforçaient d’apporter des solutions aux graves difficultés d’ordre financier, et pour cela décidaient de mettre en vente les biens du clergé, et en circulation une monnaie de papier, les assignats. Mais ils obtenaient des résultats inverses, mécontentant à nouveau le peuple par une continuelle hausse des prix, déchaînant les passions en voulant imposer au clergé une constitution civile qui devint source de nouvelles violences.
Que pouvait faire le roi, prisonnier du peuple, sinon se soumettre, du moins en apparence ? Le 14 juillet 1790, jour anniversaire symbolique, autour d’un autel dressé au Champ-de-Mars, il se joignit aux députés et aux représentants de toutes les provinces pour célébrer la grande fête de l’unité du royaume.
« Alors on chanta
« Et autour de l’autel comme l’on dansa
« Ah ! ça ira, ça ira, ça ira
« Le bon roi Louis de joie en pleura ! »
De joie ? Rien n’était moins sûr…
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