La Petite Louison
Chapitre 3
3
Séverin Corbillon, le fermier laboureur, avait beaucoup de considération pour son beau-frère Amédée, bien qu’étant son aîné de presque dix ans. C’était en effet la première fille du vieux père Chauderlot, Honorine, dite la Nine, qu’il avait prise pour femme.
Chez eux, Joseph avait été le bienvenu. En travaillant aux côtés de son oncle, il lui parlait des idées de son père, de ses rêves d’égalité, de liberté. Comme chaque fois Séverin sentait naître une sorte de colère dans la voix et les yeux du jeune garçon, il s’efforçait de le raisonner, de le tempérer. Au fond de lui-même, il ne pouvait qu’apprécier ses idées, mais à la manière d’Eponine, comme un rêve, agréable à caresser, mais beaucoup trop beau pour pouvoir un jour triompher. Le simple fait d’avoir pu, et su, se rendre propriétaire de ses bêtes, quelques vaches, deux paires de bœufs de labour, un cheval, une douzaine de moutons et autant de chèvres, et de ses outils de travail, suffisait à son contentement. A Charny et dans les environs, il passait pour un paysan courageux, voire hardi, curieux du progrès. C’est ainsi qu’il avait été parmi les premiers à oser entreprendre la culture de la pomme de terre, raillé au début, puis imité. Chez lui on travaillait dur, mais on mangeait à sa faim. Il savait aussi se montrer généreux, ne refusant jamais un morceau de pain à un mendiant de passage, ni l’autorisation de glaner dans ses champs, après la moisson, à quelque pauvresse du village.
Il disait « ses champs », mais en réalité il ne faisait que les travailler, et ne les possédait pas. Ces terres, comme celles de quelques autres fermiers laboureurs, faisaient partie du vaste domaine d’Hugues de Lenclos, un homme sévère et arrogant qui vivait avec sa famille dans une grande demeure entourée d’un parc, en plein cœur du village. Il appartenait à la catégorie des nobliaux de province qui, en dépit de leurs privilèges, étaient loin de mener le train des nobles de haut rang, et à plus forte raison de la cour. Ces nobliaux se savaient et se sentaient plus proches de la bourgeoisie d’office. Ils lorgnaient la richesse de ces grands bourgeois qui, réciproquement, enviaient leurs titres, si bien qu’ils entretenaient des rapports engendrant souvent des alliances.
C’est ainsi que les Lenclos fréquentaient la famille Tabouillot. Ils avaient des fils, et se disaient que si l’un d’eux épousait un jour la fille de monsieur le procureur du roi, ce serait une belle affaire, car la demoiselle était fille unique et serait d’autant mieux dotée que sa mère était issue d’une famille qui avait du bien.
Monsieur de Lenclos savait donc qui était ce Joseph, le neveu de son fermier Corbillon : le frère de cette petite Louison qu’Anne Tabouillot acceptait si facilement chez elle, au prétexte qu’elle était la sœur de lait de Claire. Le fils de sa lingère et cuisinière, Eponine, et du cordonnier de la rue Saint-Maur. Gironde, cette Eponine, entre parenthèses. La gamine marchait sur les traces de sa mère, question tournure, et il y avait fort à parier qu’en plus elle n’aurait pas froid aux yeux plus tard.
Monsieur de Lenclos prenait un malin plaisir à provoquer Joseph pour l’humilier ensuite. Il avait remarqué le regard du garçon, qui ne fuyait pas le sien mais ne l’affrontait pas non plus en face, un regard par en dessous qu’il jugeait fourbe. La vérité était que Joseph le détestait carrément, et enrageait de devoir se contenir. Quand monsieur de Lenclos parcourait ses terres à cheval et rencontrait le gamin occupé seul à une tâche, il arrêtait sa monture près de lui et le piquait de remarques.
— Salut, petit blanc-bec, pied-gris1 ! Dis-moi, tu ne ressembles guère à ta mère ! Comment se fait-il donc qu’elle soit si brune et toi si blond ? Elle si charnue et toi sec comme un coucou ?
Ou bien encore :
— J’ai mangé hier chez mes amis de la rue Saint-Maur à Verdun un pâté de gibier qui, m’a-t-on dit, a été préparé par ta mère. Fameux ! Mais à propos de gibier, c’est vrai ce qu’on m’a rapporté, que tu braconnes sur mes terres ? Si je t’y prends, freluquet, gare à toi !
Là-dessus il éperonnait son cheval qui se cabrait et frôlait Joseph, tremblant de colère.
Oui, c’était vrai, Joseph braconnait. Comme son oncle Séverin, comme tous les paysans de Charny et d’ailleurs. Car seuls les propriétaires des terres et des bois avaient le droit d’y chasser. Mais tous les paysans s’entendaient à fabriquer des collets et des pièges qu’ils disposaient le plus discrètement possible. Leur intention première était de lutter contre la prolifération du gibier qui occasionnait des dégâts dans les récoltes, mais à cela s’ajoutaient bien sûr la satisfaction de transgresser une loi qu’ils jugeaient injuste et malveillante, et celle de rapporter à leur femme de quoi améliorer l’ordinaire de leur table. La plupart du temps, ces braconniers se contentaient du petit gibier, perdrix, lièvres, lapins de garenne, larcins sur lesquels les propriétaires fermaient généralement les yeux. Mais certains avaient l’audace, parfois, de s’en prendre à « la grande bête », chevreuil, sanglier, et même cerf. Cela se passait toujours la nuit, et ils se mettaient à plusieurs. Il leur fallait alors redoubler de prudence, faire le guet pour se saisir au plus vite de la bête prise au piège, l’achever au couteau et la transporter sans laisser de traces visibles de la scène jusqu’au lieu où elle serait dépouillée, vidée, découpée et partagée.
Pour ne pas contrarier son oncle ni attirer sur lui les foudres de monsieur de Lenclos, Joseph s’efforçait d’imiter sa discrétion et sa prudence.
S’il s’était d’abord rendu à Verdun à pied pour visiter sa famille, bien vite Séverin lui avait confié la charrette et le cheval, et il était heureux quand, sous les légumes, les œufs et les laitages que la Nine lui donnait pour les siens, se cachait un beau rouquin ou un couple de perdrix, quand ce n’était pas carrément un quartier de chevreuil… Pourquoi Eponine, qui préparait de belles terrines et des civets pour la table de monsieur le procureur, ne pourrait-elle pas en régaler aussi sa propre famille ?
A l’automne 1788, monsieur de Lenclos fournit à Joseph une raison de plus de le détester en s’en prenant devant lui à l’une de ses cousines.
Des trois filles de Séverin et de la Nine, aucune ne possédait la beauté qui serait sans aucun doute celle de Louison, car elle la tenait d’Eponine. Si Amédée n’avait pas vilaine allure, loin de là, ses sœurs n’avaient jamais été jolies ; de plus, les filles de Séverin avaient hérité du corps sec et du visage aigu de leur père.
Ce jour-là Margot, la deuxième, qui ajoutait à son physique ingrat un esprit des plus simples, gardait les chèvres dans une jachère un peu éloignée de la ferme. Venu lui signifier qu’il était l’heure de rentrer son troupeau, Joseph vit au détour du chemin monsieur de Lenclos qui, du haut de son cheval, tentait d’écarter avec la pointe de sa cravache les pans du fichu de Margot, croisés sur son caraco. Puis il le vit descendre plus bas, jusqu’à fourrager sous les jupons de la pauvre fille qui, appuyée au tronc d’un arbre, ne savait que dire ni que faire pour lui échapper. Et l’homme riait…
Joseph s’avança, les poings serrés.
— Tiens, ironisa monsieur de Lenclos en le découvrant, voici le cousin de la chevrière, son amoureux peut-être ? On dit que les croquants n’y regardent pas de si près entre eux…
— Laissez-la, monsieur !
— Comment ? Tu me donnes un ordre, morveux ? Mais pour qui te prends-tu ? De surcroît, tu penses que j’ai quelque intérêt pour ta cousine ? Vilaine comme elle est, je te la laisse volontiers ! Ce serait ta mère, continua-t-il, piqué au vif par l’insolence du gamin qui cette fois le regardait droit dans les yeux, je me laisserais bien tenter par la bagatelle, et qui sait, elle ne dirait peut-être pas non ! Ou alors ta sœur, la petite Louison, si elle avait deux ou trois années de plus…
Il tourna bride et lança son cheval au galop, laissant Joseph vert d’humiliation et de rage, et la malheureuse Margot en pleurs. A dix-huit ans, elle n’avait pas encore une idée précise de la turpitude des hommes et des dangers qui menaçaient les pauvres filles de son espèce, mais elle connaissait le terme de « péché » et la honte instinctive des femmes. Elle s’accrocha au bras de son cousin.
— Ne dis rien, Joseph, je t’en prie. Papa se mettrait en colère et maman m’emmènerait chez monsieur le curé qui me ferait la morale et me dirait de ne pas faire pleurer la sainte vierge. Ne parle pas, Joseph !
Par pitié, Joseph promit de se taire, mais il se jura de venger Margot, tôt ou tard.
1. Les pieds-gris, pour les nobles et les bourgeois, c’étaient les paysans, parce qu’ils portaient
des sabots, quand ils n’allaient pas pieds nus.
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