La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 9 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 8

8

 

Une période de calme commença alors pour la famille Chauderlot, comme si les incertitudes et les craintes étaient derrière elle, comme si chacun, satisfait ou pas, prenait son parti de la situation. Calme apparent… Les esprits, les cœurs, les sens bouillonnaient en silence.

Du côté de Louison, il se passait des choses qui n’inquiétaient pas vraiment Eponine, car elles tenaient à la nature, mais l’étonnaient tout de même un peu. On lui faisait si souvent remarquer que sa fille lui ressemblait en tout point qu’elle s’attendait à suivre chez elle une évolution semblable à la sienne. Formée tôt elle-même, et rapidement femme d’aspect, Eponine avait conservé jusqu’à sa rencontre avec Amédée une gaieté quasiment enfantine, et cela en dépit de sa condition souvent difficile d’employée de maison. On la disait rieuse, toujours, et ses rires avaient bien souvent tenu lieu de réconfort à sa mère Héloïse. C’est ce même tempérament joyeux, Eponine en était persuadée, qui avait aidé Louison à surmonter sa peine après la mort de Joseph, et qui avait contribué à atténuer celle de ses parents.

Et voilà que Louison riait moins. Qu’elle passait des moments entiers toute songeuse. Qu’il lui arrivait d’oublier Héloïse, obligée de se rappeler à elle par des pleurs. Que quand elle se croyait hors de tout regard elle promenait ses mains sur ses hanches, et même sur sa poitrine, qu’elle tournait et retournait dans la courette en faisant virevolter ses jupons…

Ma petite Louison, se demandait Eponine, que lui arrive-t-il ? Serait-elle devenue envieuse de son amie Claire à cause de son rang, chercherait-elle à se rassurer en prenant conscience de sa beauté ? Ne serait-elle pas amoureuse ? Si tôt ? Et de qui donc ? Où pourrait-elle avoir rencontré un garçon ?

Elle tentait bien parfois de l’interroger, mais en vain.

— Qu’est-ce que tu as, Louison, à la fin ? Avoue que tu es bizarre, ces temps-ci…

— Rien, maman. Je suis comme d’habitude.

La gamine se surveillait, se forçait à redevenir pour quelques jours, ou quelques heures, la petite fille qu’elle n’était plus.

— Nos filles grandissent, fit un jour remarquer Anne Tabouillot à Eponine, qu’elle attira vers la fenêtre de la lingerie. Regardez-les, toutes les deux, la blonde et la brune, comme elles sont jolies ! Que peuvent-elles bien se raconter ?

— Oh ! vous savez, Madame, à cet âge-là on jacasse beaucoup pour ne pas dire grand-chose ! Je ne parle pas de mademoiselle Claire, je sais qu’elle est plus intelligente et plus instruite que notre Louison. Elle, à la maison, faut bien des fois la faire taire, une vraie pie, et sur des riens !

 

Il n’y avait plus de secrets entre elles.

Louison décrivait le beau postillon qu’elle n’avait pourtant rencontré qu’une seule fois et qu’elle brûlait de revoir. Claire avouait, rougissante, que chaque fois qu’elle croisait Airy de Lenclos elle rêvait de voir Bastien à sa place.

— Dans la boutique de ton père, déjà, disait-elle, j’avais remarqué son joli visage, et ses yeux, et un jour où je me trouvais à la grille de notre cour, il est passé, presque en courant, tellement plus gracieux que ce grand dadais !

Peu importaient alors les lendemains plus qu’incertains de ces coups de cœur, que l’une prétendît être sensible au charme d’un garçon qui n’était pas de son milieu, et que l’autre fût amoureuse d’un homme qui avait le double de son âge ! Elles ne se projetaient pas du tout dans l’avenir, et le simple fait d’en parler, toutes les deux palpitantes, le rose aux joues, suffisait à les rendre heureuses, à fleur de peau, à fleur de cœur. Leur instinct de petites femmes leur faisait désirer, déjà, les réalités de l’amour, ce qu’elles en savaient, bien peu pour Claire, davantage pour Louison, mais parce qu’en même temps cela les effrayait un peu, elles acceptaient facilement de devoir attendre encore, longtemps sans doute, avant de les connaître.

Quant à Bastien, il travaillait assidûment aux côtés d’Amédée qui en paraissait aussi satisfait que surpris, voire un peu intrigué. Et si ce zèle nouveau cachait quelque chose ?

La révolution n’était pas finie. Ils le savaient. Il n’était pas besoin d’aller au-devant des nouvelles de Paris pour savoir que la monnaie de papier, les fameux assignats, perdait régulièrement de sa valeur. Que la mauvaise récolte de l’été 1791 avait entraîné une fois de plus une hausse du prix du pain qui mécontentait le peuple. Que des « accapareurs » contribuaient à accentuer la misère en stockant abusivement des denrées. Que la Constitution civile du clergé, condamnée par le pape, avait choqué bien des esprits et divisé les prélats en jureurs et réfractaires, et que bon nombre de ceux-ci prenaient le chemin de l’exil. Il suffisait d’entendre la rumeur de la rue. Et les clients de la cordonnerie, du moins ceux qui, appartenant au même milieu qu’Amédée, s’exprimaient librement devant lui. Les autres, les grands bourgeois, les nobliaux locaux, n’avaient pas déserté la boutique, mais leur conversation se limitait à leurs désirs au sujet de leurs commandes.

Ce n’était jamais Bastien qui s’avançait vers eux pour les servir. Il faisait alors mine de se concentrer sur son occupation du moment. Mais la nervosité de ses gestes dénonçait l’apparence de son application, et Amédée comprenait alors que son garçon n’était que provisoirement assagi.

 

Comme si l’agitation intérieure ne suffisait plus, voilà qu’on en venait même à parler de guerre, car ce qui se passait en France mécontentait les souverains étrangers, en particulier l’empereur d’Autriche, frère de la reine Marie-Antoinette, et le roi de Prusse, qui redoutaient la contagion des idées révolutionnaires.

La guerre ! Le mot seul rallumait la colère d’Eponine.

Les hommes, rageait-elle, sont-ils donc assez fous pour ne vouloir régler leurs problèmes que par la violence ? Faut-il donc toujours que ce soit entre eux la loi du plus fort ? Qu’ils ne sachent s’expliquer que les armes à la main ? La guerre ! Oh ! par pitié, que Dieu nous en préserve !

 

Aux tout premiers jours du printemps, Tiboulet réapparut, après les quelques mois au cours desquels les bonnes sœurs de Saint-Maur, comme chaque année, lui avaient assuré le gîte et le couvert, une paillasse et une écuelle, contre des services. Sitôt informé des dernières nouvelles, il recommença à pousser les portes des ateliers et des boutiques, battant de ses bras courts un tambour imaginaire pour clamer, rantanplan, que la France s’en allait en guerre !

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