La Petite Louison
Chapitre 23
23
Maxime, qui rêvait de contrées lointaines, avait l’âme aventureuse, et aussi l’esprit fertile et romanesque. A cela s’ajoutait une observation précise, depuis qu’il avait partie liée avec Brice, des faits et gestes de nuit, à la prison, aussi bien pour les gardes que pour les détenus. Il avait ainsi remarqué, pour les uns comme pour les autres, qu’en fin de nuit, avant les tout premiers signes avant-coureurs de l’aube, le temps semblait marquer une pause. Ephémère et fragile, mais bien réelle. C’était l’heure où, dans les cellules et les cachots, la fatigue venait enfin à bout des angoisses génératrices de cris, de pleurs, de scènes de désespoir, voire de disputes, de rixes, entre leurs occupants, l’heure où le sommeil leur accordait enfin un répit, avant le petit matin et le retour à la réalité. De leur côté, les gardes accusaient le coup de leurs heures de veille, et avant les formalités du réveil général, dans une débauche de bruits de pas, de clés, de portes, de gamelles, d’ordres, de vérifications et autres tâches qui exigeaient de la fermeté et de la vigueur, ils s’octroyaient sans en avoir totalement conscience un peu de laisser-aller. Dans les salles où ils se retrouvaient entre les rondes, les voix se faisaient pâteuses, les bâillements, les raclements de gorge et même quelques ronflements remplaçaient les rires gras et les plaisanteries. C’était l’heure aussi où, pour ne pas coïncider avec les mouvements de prévenus, arrivées ou départs, qui mobilisaient l’attention à l’extrême, s’effectuaient certains services, des livraisons, l’évacuation des détritus, par de petites portes que venaient ouvrir, puis refermer, des gardes préposés à ces tâches. Autant de circonstances qui avaient amené Maxime à échafauder un enchaînement qui devait ni plus ni moins lui permettre de sortir de la Conciergerie, avec Louison, le plus simplement possible, c’est-à-dire par l’une de ces portes. A condition d’avoir d’abord trouvé le moyen de l’extraire du cachot où, il l’avait appris, elle avait été isolée, autrement dit de réaliser une évasion à l’intérieur même de la prison avant l’évasion véritable, vers le dehors.
Depuis qu’elle était ainsi à l’isolement, deux gardes seulement avaient la charge de surveiller Louison régulièrement, par le judas de son cachot, et de lui porter deux fois par jour une écuellée de soupe. Maxime, apparemment sur le ton d’une curiosité plutôt malveillante, mit une pause à profit pour engager la conversation avec celui des deux qui était de nuit.
— Alors, la belle Verdunoise, tu vois celle que je veux dire, elle doit en rabattre enfin !
— Ah ! pour ça oui, tu peux me croire ! Elle qui avait des yeux qui nous fusillaient tous rien qu’à la regarder, une fameuse garce, elle n’ose même plus les lever quand je lui passe son écuelle. Si elle a été séparée des autres aussitôt après son interrogatoire, à mon avis, c’est pas bon pour elle, elle ferait bientôt partie d’une charrette que ça ne m’étonnerait pas !
— Une garce, ça, tu l’as dit, mais une sacrée belle fille quand même, faut le reconnaître !
— T’en aurais bien tâté, hein, si t’avais pu !
— C’est pas l’envie qui m’en a manqué !
Encouragé, et aussi émoustillé par les propos de Maxime, le garde fit en sorte de se trouver un moment seul à seul avec lui.
— La garce en question, reprit-il, elle est sale, mal peignée, toute renfrognée dans son coin, mais je ne suis pas de bois, et maintenant qu’elle ne peut plus parler à personne, je vais en profiter, au moins une fois, je ne vais pas laisser passer une aussi bonne affaire !
— Tu ferais ça ?
— Oui. Pas toi ?
— Si. Mais la différence entre nous, c’est que, toi, tu as la clé de son cachot, et pas moi.
L’homme ricana. Alors Maxime s’approcha de lui, tout près, face contre face, et le saisit par le col de son habit.
— Alors de deux choses l’une, l’ami. Ou bien tu te la gardes pour toi tout seul, ta clé, et moi, je raconte aux chefs ce que tu viens de m’avouer, que tu as l’intention de profiter de la Verdunoise, et ça va être sale temps pour toi. Tu connais les ordres, pas touche aux chiennes de prisonnières. Ou bien tu me la passes en douce, la clé, juste une fois. Après, tu feras ce que tu voudras. Je dis bien après, pas avant.
— Ben, tu manques pas de culot…
— Peut-être. Mais c’est comme ça, à prendre ou à laisser.
L’homme n’hésita pas.
— Je prends.
Au jour, à l’heure et au lieu dits, en marchant l’un vers l’autre, Brice et Maxime comprirent que leur affaire allait se réaliser. Aussi furent-ils très brefs.
— J’ai ce qu’il faut, dit Brice. De quoi te satisfaire, largement.
— J’ai le moyen de faire sortir ta Louison, répondit Maxime.
D’un même geste, spontanément, ils se tendirent la main.
— Sur l’honneur, citoyen !
— Sur l’honneur !
Sans en ajouter davantage, ils se dirigèrent vers l’estaminet, lieu de leur rencontre, et en partageant un pichet de vin, l’air aussi insouciant que s’ils échangeaient des banalités, ils s’accordèrent rapidement sur les modalités de l’opération, fixée à la nuit suivante.
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