La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 22 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 21

21

 

Au matin du 14 germinal, le convoi arriva en vue de Paris, le terme du voyage.

Ce n’était plus le Paris dont les rares privilégiés à l’avoir visité avaient gardé un véritable émerveillement, ni même celui de la Bastille dont ceux qui avaient eu foi en la Révolution avaient espéré beaucoup. Pour toutes et tous, cette masse encore indistincte dans la brume du matin, c’était le Paris du Tribunal révolutionnaire qui les attendait, l’épreuve de vérité.

Dans les chariots régnait le silence. Après ces longues journées et leurs péripéties, l’angoisse soudain brouillait les esprits, au point que beaucoup ne retrouvaient plus derrière leurs paupières les traits de ceux qu’ils avaient quittés. Ne restaient que leurs noms, qui ne franchissaient pas les lèvres, comme s’ils avaient voulu les tenir gravés au fond des cœurs.

Eponine, Amédée, Héloïse… Louison les suppliait intérieurement de se montrer à ses yeux, derrière ses poings fermés. En revanche, les visages de Joseph et de Bastien ne se dérobaient pas. Elle aurait pu y voir un lugubre présage si celui de Brice, qu’elle savait vivant et épris d’elle, ne les avait pas éclipsés, lui redonnant ainsi un peu d’espoir.

Les chariots n’avaient pas encore atteint la porte de la ville quand une foule vint à leur rencontre, et malgré la charge des gardes parvint à les encercler et à arracher les bâches, accablant les occupants d’injures et de quolibets sur leur aspect misérable, leur saleté, le mauvais état de leurs effets. De menaces aussi, dans le langage qu’utilisaient ceux à qui l’horreur de la peine suprême suggérait de lugubres fantaisies.

— A la raccourcisseuse ! A la planche à bascule ! A la chatière !

Autant d’expressions tragiquement imagées dont le sens, heureusement, échappa à la plupart de leurs destinataires, en particulier les femmes, terrorisées par l’agression physique.

— A la petite Louison !

Que n’aurait-elle pas pu croire, et espérer, Louison, si elle avait entendu ce cri, noyé parmi les autres ? Quels n’auraient pas été son trouble et sa douleur si elle avait appris que son prénom figurait au nombre des appellations de la « machine » – le « bon » docteur Guillotin qui lui avait donné son nom n’en avait été que l’initiateur, alors que le véritable inventeur était un chirurgien nommé Louis !

Un détachement de la troupe devait venir à la rencontre du convoi pour le protéger. Il arriva enfin, et dispersa les enragés, dont certains ne pourraient plus y revenir… Puis, par précaution, les prévenus furent répartis dans des voitures légères qui allaient les conduire plus sûrement au lieu de leur emprisonnement. Dans la cohue que provoqua ce transbordement, Anne Tabouillot réussit à accrocher fermement les bras de Claire et de Louison pour ne pas être séparée d’elles.

Les voitures furent rapidement fermées et les chevaux mis au trot. Louison ne vit rien de Paris, de ses rues animées, de ses îles, de Notre-Dame la majestueuse, de tout ce que Bastien avait décrit avec tant de fougue. Le bruit des roues sur les pavés rythmait le nom qui la hantait : Brice… Brice…, mais ne couvrait pas totalement les huées qui fusaient des haies de Parisiens hostiles, contenues sur le bord des chaussées. Cependant, quelques audacieux parvenaient à franchir le cordon de soldats pour venir donner du poing contre les flancs des voitures.

Bientôt celles-ci franchirent une grande grille, promptement refermée derrière leur passage, et les Verdunois et les Verdunoises se trouvèrent dans la cour d’un édifice dont la taille et la majesté les étonnèrent d’abord. Un nom circula parmi eux : la Conciergerie. Comment un édifice d’aussi belle apparence pouvait-il servir de prison ? Il l’était depuis tant d’années, devenues des siècles, que de sa splendeur passée ne demeurait que la façade, et bientôt, emmenés par des geôliers qui avaient relayé les gardes du convoi, ils allaient constater que d’une prison, l’intérieur avait tout à fait l’aspect. Les hommes furent séparés des femmes, et après une fouille où ils durent renoncer aux quelques objets personnels qu’ils avaient pu conserver, objets de toilette ou de culte, tous furent placés, par petits groupes, dans des cellules à peine éclairées par des lucarnes étroites.

Cette fois encore, Louison, Claire et Anne Tabouillot purent rester ensemble, avec la douce Thérèse et Blanche. Silencieuses, d’abord, regardant autour d’elles, elles découvrirent cet endroit désolé et froid, seulement garni de lits de bois couverts de paillasses et de mauvaises couvertures.

— Combien de temps, grand Dieu, vont-ils nous garder ici ? se lamenta Anne. C’est donc ici, poursuivit-elle après un silence, qu’ils ont osé enfermer la reine…

A l’idée que la reine avait séjourné dans ces mêmes murs, elle éprouvait un étrange sentiment où se mêlaient l’étonnement, la pitié, curieusement un peu de fierté aussi. Surtout, elle prenait conscience d’une grande égalité entre les êtres, au-delà de la vanité des classes, des discordes, des guerres, toutes sources de malheurs.

En plus de l’inconfort des cachots, elles eurent à souffrir de l’humidité, de la mauvaise qualité des repas, d’une surveillance constante, des sarcasmes et injures des geôliers, et par-dessus tout des bruits. Une grande agitation régnait dans la Conciergerie, en raison du nombre important des détenus, des arrivées et des départs, presque tous pour l’infini. Bruits d’équipage, de roues sur les pavés, de chaînes, hennissements des chevaux, ordres des geôliers, cris de colère, de désespoir, de peur… Pendant la journée, hommes et femmes étaient autorisés à se rendre dans des cours séparées. Les compagnons et compagnes de « voyage » s’y retrouvaient, s’indignaient ensemble sur leur sort, s’efforçaient de se soutenir, mais s’affrontaient aussi parfois, entre tenants de l’espoir et pessimistes résignés.

— Mais enfin, on ne condamne pas les gens comme ça ! Il faut les entendre, leur accorder des défenseurs ! s’insurgea Elisabeth lorsque Marguerite, la grosse Marguerite elle-même, prédit à la ronde, de sa voix qui donnait le frisson, qu’elles allaient toutes « y passer un de ces jours »…

Ils furent entendus, en effet, quelques jours seulement après leur arrivée. L’un après l’autre, à deux reprises.

Les deux interrogatoires de Louison se passèrent mal.

Au premier, comme après son arrestation à Verdun, elle fut invitée à ne répondre que par oui ou par non aux questions qui lui furent posées, et comme elle ne pouvait se retenir de manifester quelque impatience, l’homme assis en face d’elle, dans la petite pièce minuscule qui ne contenait qu’une table et une chaise, se leva et tapa du poing.

— Garce de Verdunoise, vendue aux Prussiens, sache qu’ici, tu es une accusée ! Tu ne vas pas tarder à en rabattre, crois-moi, fille de rien !

La seconde fois, elle n’eut pas affaire au même homme. Celui-là, d’abord, lui parut moins sévère dans son aspect. Mais tout en lissant ses moustaches, il fit glisser sur elle un long regard qui lui déplut.

— Quel est ton nom ?

— Louison Chauderlot.

— Ton âge ?

— Je vais sur mes dix-sept ans.

L’homme, qui ne s’était pas assis derrière la table mais seulement adossé au mur, bondit véritablement vers elle.

— Tu te moques de moi ?

— Non, monsieur.

Il se mit alors à crier et son visage, au fur et à mesure de ses paroles, devint de plus en plus rouge et de plus en plus menaçant.

— Si, tu te moques de moi ! Je m’y connais en filles et en femmes ! Ce n’est pas à moi que tu vas faire croire que, balancée et gironde comme tu l’es, tu n’as pas dix-sept ans ! Pourquoi pas, pendant que tu y es, encore pucelle ? Je donnerais ma main à couper que tu as vingt ans, pour le moins ! Ces hanches… cette poitrine… et ce regard plein d’audace ! Tu es une femme ! Et tu sais ce que c’est qu’un homme, ça se devine aisément !

Il s’approcha de Louison, tout près, lui releva le menton d’une main ferme. Elle ne put soutenir son regard. N’allait-il pas la gifler ? Tenter un geste déplacé ? Non. D’une pichenette, il la repoussa.

— Non seulement tu es une traîtresse, mais en plus une menteuse ! Tu devrais pourtant savoir ce qu’il en coûte de se conduire de la sorte ici !

Il fit le tour de la table, s’assit et, d’une voix moins forte mais tout aussi effrayante, il offrit à Louison la démonstration de ce que serait son procès.

— Tu ne m’as pas abusé, commença-t-il, tu abuseras encore moins monsieur Fouquier-Tinville ! Tiens, écoute, c’est comme si on l’entendait déjà : « Alors c’est toi, la dénommée Chauderlot Louison, qui ajoutes à tes méfaits un mensonge sur ton âge ? Regardez cette fille, messieurs, belle, il faut le reconnaître, mais de cette beauté rouée qui se croit tout permis. Quel âge a-t-elle, la gaillarde ? Vingt-deux ans ? Vingt ? Dix-huit ? Non, messieurs ! Elle n’en a pas encore dix-sept ! C’est du moins ce qu’elle prétend, et elle a réussi, il est facile de deviner comment, à faire porter ce mensonge sur les documents la concernant ! » Tu verras, poursuivit-il d’un ton faussement doucereux, il est très sévère, monsieur Fouquier-Tinville, les membres du jury ne le contrarient guère, les défenseurs ne trouvent guère d’arguments contre lui, et il demande presque toujours la même sentence…

Il prit la plume et ajouta quelques mots au document posé devant lui. Puis il se dirigea vers la porte qu’il ouvrit.

— Garde ! Emmène cette effrontée et enferme-la seule dans un cachot jusqu’à nouvel ordre ! Et maintenant, à la suivante de ces garces !

La suivante, que Louison, aussitôt conduite au cachot par un escalier étroit, ne vit pas, c’était Claire qui, transie de froid et de peur, recroquevillée, avait l’allure d’une fillette. Que lui dirait l’homme quand elle lui annoncerait qu’elle aussi allait avoir dix-sept ans ? Qu’elle se moquait de lui ? Qu’elle n’en avait pas plus de douze ? Quels qualificatifs lui attribuerait-il, puisque ceux de rouée et de gaillarde ne convenaient pas pour elle ?

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