La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 17 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 16

16

 

 

La porte céda sous les coups et s’ouvrit toute grande, faisant entrer une bouffée d’air froid de novembre, ou plus exactement de brumaire.

Trois hommes firent irruption dans la cordonnerie. L’un tenait un pistolet à bout de bras, un autre un mousquet prolongé d’une pique. Ces deux-là paraissaient très jeunes, en tout cas visiblement plus que le troisième, sans arme, leur chef. Il s’agissait de trois gendarmes, en uniforme, le chapeau orné de la cocarde tricolore.

Le chef fit signe à ses deux acolytes de baisser leurs armes, s’avança de quelques pas et dit :

— Au nom de la République, nous venons mettre en état d’arrestation la dénommée Chauderlot Louison, au domicile de ses parents, ici même rue Saint-Maur. Qu’elle se présente à nous !

— Elle n’est pas ici !

Amédée se tourna vers Eponine, dont il reconnaissait à peine la voix tant elle était ferme.

— Où se trouve-t-elle si elle n’est pas ici ?

— Nous ne le savons pas.

— Elle est votre fille et vous ne savez pas où elle est ? Votre mensonge prouve que vous n’avez pas la conscience tranquille !

— Notre fille n’a rien fait pour mériter d’être arrêtée. Rien de rien. Elle n’a que seize ans. C’est une enfant qui n’a jamais rien fait d’autre que d’obéir à ses parents.

Dans son désir de conserver son assurance, Eponine parlait vite, au point de perdre un peu son souffle.

— La République, continua-t-elle en s’efforçant de modérer son débit, nous autres pauvres bougres, nous sommes pour. Nous n’avons rien fait pour soutenir le roi, qui s’est mal conduit envers le peuple. Nos deux fils ont donné leur vie pour la patrie : Joseph, qui a eu une cocarde sur son cercueil, comme vous en portez une sur votre chapeau, et Bastien, mort à Valmy. C’est un de ses camarades, un volontaire comme lui, qui nous l’a dit, il l’a vu se battre avec courage, et mourir. Il habite ici même, à Verdun, il pourra vous le confirmer. Nos fils étaient pour la République. Nous sommes du même côté que vous. Pourquoi nous faire des misères ?

Elle se fatiguait, elle doutait, elle reprenait peur, car les visages des hommes demeuraient impassibles.

— Nous n’avons rien à entendre de toi, femme, dit le chef, l’ordre que nous exécutons ne te concerne pas. Où est la fille Chauderlot Louison ?

Eponine alors se fit suppliante.

— Il ne nous reste qu’elle, notre fille, notre petite. Elle est innocente.

— Innocente ou pas, ce n’est pas notre affaire, mais celle des juges. Nous ne sommes chargés que de l’emmener jusqu’à eux. En voilà assez. Où est-elle ?

Eponine alors explosa. Elle s’approcha des hommes en les menaçant de ses poings, au risque de se blesser à leurs armes.

— Mais quel métier faites-vous pour venir ainsi arracher une fille à ses parents ? Enragés que vous êtes, vous n’avez donc pas de mère ?

— Cordonnier, si tu es maître chez toi, raisonne cette femme en furie qui aggrave le cas de sa fille par ses simagrées. Et va nous chercher la prévenue !

Comme Amédée restait immobile, le gendarme décida d’employer les grands moyens. Il ordonna aux deux autres de fouiller toute la maison, ce qu’ils firent, de la boutique à la soupente, sans souci de respecter les lieux ni les objets. Ni la pauvre Héloïse, brutalement arrachée de sa couche.

— Eh bien ! soit, dit le chef avant de quitter la boutique derrière ses hommes, elle n’est pas ici, en effet. Mais sachez qu’elle ne perd rien pour attendre !

L’oncle Séverin, touché par les malheurs de son beau-frère le cordonnier et de sa famille, se faisait un devoir de les aider en leur fournissant régulièrement des produits de sa ferme. Il venait avec sa charrette, parfois accompagné de la Nine, ou de Margot. Pour lui non plus, la vie n’était pas facile. Comme tous les paysans, il était soumis à des réquisitions, tantôt pour l’armée, tantôt pour le ravitaillement des villes, en particulier de Paris.

Il se désolait de constater le laisser-aller de la boutique qu’il avait connue florissante, et plus encore l’aspect d’Eponine, à qui il avait tant de fois comparé sa propre épouse, tellement plus ingrate de corps, de visage, de chevelure, de tout. Sans être jaloux d’Amédée, il lui avait bien des fois envié cette chance.

A sa dernière visite, qui datait d’une petite quinzaine, Séverin avait accepté d’emmener Louison. Afin de la convaincre de s’éloigner d’eux pour un temps, Amédée et Eponine avaient dû faire preuve d’autorité, se refusant, pour ne pas la désespérer, à avancer l’argument suprême qu’ils avaient réussi à lui cacher, l’arrestation de Claire et de sa mère.

A la campagne, pourtant proche de la ville, elle découvrit un monde différent. Tous attachés à la même terre, occupés aux mêmes travaux, soumis aux mêmes difficultés, les gens lui parurent plus unis, plus solidaires qu’en ville où régnait un climat de surveillance et de suspicion qui obligeait à se replier sur soi. Avec la Nine et Margot, ravies de sa présence, elle partagea des tâches nouvelles pour elle, les soins aux animaux, la traite des chèvres. Le soir, elle apprécia les veillées pendant lesquelles la famille rassemblée, parfois rejointe par des voisins, écalait les noix, écossait les fèves, tressait l’osier ou filait le chanvre. Sans oublier ses chagrins, ses propres soucis, ni ses amours incertaines, elle connut des moments de répit, hélas bien courts.

Dans sa volonté de protéger sa fille, Eponine s’était montrée bien imprudente et bien naïve. Imprudente, car il aurait pu lui en cuire de s’être ainsi opposée aux gendarmes. Mais sans doute avaient-ils, en effet, une mère… Naïve, car la délation, comme dans toutes les époques troubles, était la première conséquence de la chasse aux suspects. Refuser de répondre à des questions, de fournir des indices, de livrer des noms équivalait à une culpabilité lourde de danger.

Les gendarmes n’eurent qu’à interroger quelques habitants de la rue. L’un avait vu la charrette du fermier de Charny, Séverin Corbillon, le beau-frère du cordonnier, devant sa boutique, le cheval attaché à l’anneau. Un autre avait aperçu Eponine serrer sa fille dans ses bras en pleurant, à côté de ladite charrette. Enfin un troisième pouvait affirmer que, bien qu’emmitouflée dans des châles, il avait reconnu la personne qui était partie avec Corbillon, et que c’était en effet la jeune Louison. Ils n’avaient pas parlé de bon cœur, sans doute, ils avaient dit aussitôt tout le bien qu’ils pensaient du cordonnier et de sa femme, ils avaient rappelé leurs malheurs. Mais ils avaient parlé.

Le lendemain de leur visite à la cordonnerie, les trois gendarmes, cette fois à cheval, se rendirent à Charny, au domicile de Séverin Corbillon, pour y arrêter sa nièce.

Amédée et Eponine ne virent pas avec quel calme, et même quel culot, leur Louison fit face aux gendarmes, comment elle se tint devant eux le corps droit, la tête bien dressée, le regard crâne, au point qu’ils marquèrent un temps d’arrêt, surpris par son attitude, et sans doute aussi par la beauté de son visage, de sa chevelure, de sa poitrine. Pourtant elle avait peur. Et mal : elle pensait à Bastien et elle se demandait, s’il n’était pas tombé à Valmy, s’il aurait pu être comme ceux-là, à faire la chasse aux ennemis de la révolution qu’il avait défendue. L’image de Brice, aussi, parut derrière ses paupières, et elle rêva, une seconde, qu’il allait surgir pour la sauver.

Ils ne virent pas les gendarmes passer des chaînes aux poignets de la jeune fille et l’emmener, liée à l’un des hommes, sur la croupe d’un cheval. Tenus en respect sous la menace du mousquet, et de représailles en cas d’entrave à la justice, Séverin, la Nine et Margot ne purent rien tenter. Les cavaliers s’éloignèrent sous les regards des voisins consternés.

— Notre frère, notre sœur, les malheureux ! gémit la Nine.

— La petite n’a rien fait de grave, elle va pouvoir s’expliquer, ils vont la relâcher. La justice, c’est la justice, bonsoir de bonsoir, on n’enferme quand même pas les gens pour si peu ! Attendons un jour, deux peut-être, le temps que ça peut prendre. Pourquoi leur faire passer ces moments-là dans la peur, hein, Nine ? Quand nous irons les voir, leur Louison sera déjà revenue.

Les gendarmes emmenèrent Louison au siège du tribunal révolutionnaire où, après l’avoir délivrée de ses chaînes, les gardes l’introduisirent dans une salle uniquement meublée de bancs inconfortables où se trouvaient déjà quatre hommes. L’attente fut longue. D’heure en heure, le verrou de la porte annonçait d’autres arrivées, parmi lesquelles deux femmes, que Louison ne reconnut pas pour des participantes à l’expédition de Bras. A intervalles réguliers, une autre porte s’ouvrait au fond de la salle et un garde aboyait le nom de l’un des prévenus qui se levait pour le suivre. L’ordre d’appel, de toute évidence, ne correspondait en rien à celui des arrivées, car Louison dut patienter plusieurs heures, sans rien manger ni boire, avant d’entendre enfin :

— Fille Chauderlot Louison, à toi !

Le commissaire chargé de l’interroger semblait de fort méchante humeur, et tout en fourrageant dans les papiers qui jonchaient son bureau, il coulait des regards vers cette fille superbe, dont la tenue sentait le peuple et qui, malgré la fatigue et la peur qui la tenaient sans doute, ne tremblait pas, ne baissait même pas les yeux.

Elle lui posait un problème. Elle était arrêtée au motif d’avoir participé à cette déplorable affaire de dragées offertes au roi de Prusse. Or toutes les autres « vierges », comme on les désignait avec une ironie méprisante, à cause de leurs vêtements blancs, arrêtées depuis plusieurs semaines, avaient été emmenées à Saint-Mihiel. Le tribunal de cette ville, située également sur la Meuse, en amont de Verdun, avait demandé et obtenu de juger toutes les personnes compromises dans la reddition de Verdun. La raison en était la suivante : la première victime des bombardements prussiens sur Verdun, le 31 août 1792, n’était autre que le président du tribunal de Saint-Mihiel, venu accompagner la garde nationale de sa ville. C’était donc une question d’honneur, ou de vengeance, les deux, curieusement, s’alliant quelquefois.

Pourquoi donc celle-ci comparaissait-elle si tard ? Oubli ? Négligence ? Acte perdu et soudain retrouvé par son greffier ? De plus, elle était dite fille d’un cordonnier et d’une lingère, des gens en principe peu suspects de royalisme effréné.

En tout cas, Louison fit les frais de cette contrariété dont elle était bien involontairement la cause. Elle n’eut à répondre qu’à une seule question : était-elle, oui ou non, au nombre de celles qui s’étaient rendues au camp de Bras-sur-Meuse ?

Elle ferma un court instant les yeux, repensa aux mots de sa mère : « La petite demoiselle, tu ne la connais plus ! » mais, au lieu de mentir, elle misa sur la vérité, incapable de renier son amitié pour Claire, avec l’espoir de pouvoir s’expliquer ensuite.

— Oui, monsieur, j’en étais.

Il n’y eut pas d’ensuite. Elle en était, elle devait donc payer comme les autres. On trouverait bien un moyen de la recoller au groupe. Le commissaire appela le garde et lui tendit le bulletin d’emprisonnement de la fille Chauderlot Louison. Par négligence, ou par oubli, encore, les gendarmes remirent son transfert au lendemain, et elle ne reçut qu’une maigre pitance avant de passer la nuit dans la froide solitude d’une minuscule cellule.

Le lendemain matin, avec cinq autres prévenus, trois hommes et deux femmes, tous inconnus d’elle, elle fut emmenée au couvent des Carmélites, rue Saint-Victor, transformé en prison comme celui de la rue Saint-Maur. Quand elle descendit de la voiture de police, une méchante petite voiture à cheval, toute noire, elle tourna la tête dans tous les sens pour essayer de comprendre où elle se trouvait. De l’autre côté de la rue se tenait un groupe de badauds, parmi lesquels elle remarqua un jeune homme qui avait un œil recouvert d’un bandeau et qui leva un bras en direction des prévenus.

Avant même d’être placée dans une cellule, Louison fut soumise à un second interrogatoire, plus approfondi que le précédent.

La liste des « vierges » fut égrenée pour elle. Les connaissait-elle ?

— Ladite Boiteau Blanche ?

Il y avait bien une Blanche dans le chariot, en effet, celle qui lui avait dit qu’elle était la plus belle, mais elle ignorait son nom. Alors elle répondit que non, elle ne la connaissait pas.

— Les demoiselles…

L’interrogateur cita des noms.

Il y avait des jeunes filles, en effet, elle se souvenait d’une Sidonie, d’une Barbe, rien de plus.

— Non, je ne connais pas ces noms-là.

L’homme commençait à s’impatienter.

— Et Tabouillot, est-ce que ça te dit quelque chose ?

Elle s’y attendait. Mais l’émotion fut la plus forte. Elle pâlit brusquement et baissa la tête.

— Anne Grand-Fèvre, femme Tabouillot, la fille Tabouillot Claire, alors celles-là tu les connais ?

— Oui, murmura-t-elle.

— Comment les connais-tu ?

— Ma mère a été la nourrice de Claire, puis la servante de madame Tabouillot. Sont-elles ici ?

— C’est moi qui pose les questions ! Mais je te réponds quand même. Non, elles ne sont pas ici.

Au Carmel devenu prison, Louison dérangeait. Où la mettre ? Avec qui ? Pour le moment on l’isola. Seule à nouveau, dans une presque chambre, presque convenablement nourrie, elle s’interrogeait. Où pouvaient bien être Claire et les autres femmes et jeunes filles ? Pourquoi pas ici ? Etait-ce en raison de leur culpabilité plus forte, due à leur rang ?

Elle repensa au jeune homme entrevu le matin, et soudain se souvint. C’était le rescapé de Valmy, l’ami de Bastien. Comment s’appelait-il déjà ? Que pouvait-il bien faire à cet endroit ? L’avait-il vue, reconnue ? Ce geste du bras, comme pour attirer l’attention, lui était-il destiné ?

Puis ses pensées changèrent d’objet, elle ferma les yeux sur l’image de Brice et réussit enfin à trouver le sommeil.

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