La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 14 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 13

13

 

De la fenêtre de son bureau, à l’abri derrière le lourd rideau de velours qu’il écartait d’une main, Charles de Saint-Alban, en compagnie de François Tabouillot, regardait la scène insolite qui se déroulait dans la cour de sa maison. Des femmes et des jeunes filles, une douzaine environ, toutes entièrement vêtues de blanc, s’affairaient autour d’un curieux équipage qu’il connaissait pourtant, puisqu’il lui appartenait, mais qui en un rien de temps avait singulièrement changé d’aspect sous leurs mains. Le chariot était agrémenté de fleurs et de draperies blanches, retenues par des rubans de même couleur, qui garnissaient également les harnais des deux chevaux, blancs eux aussi.

Les deux hommes étaient au courant de l’entreprise qui se préparait, qu’ils ne désapprouvaient pas, au contraire, mais dont l’idée n’avait pu germer que dans la tête d’une femme, une de celles qui avaient participé à la réception chez Elisabeth. Au cours de cette soirée, de la bouche des officiers, on avait appris que le roi de Prusse était attendu incessamment au camp de Bras par le duc de Brunswick, qui ne semblait pas pressé de poursuivre son avance vers Paris. S’agissait-il pour lui d’une stratégie ? Ou plus simplement, le verrou de Verdun ayant sauté, le temps avait-il perdu de son importance, puisqu’il n’y avait plus pour lui barrer la route qu’une troupe de fuyards, « une armée de tailleurs et de savetiers », comme se plaisaient à railler avec mépris ses officiers ?

Le roi de Prusse, aux portes de Verdun… Ces dames avaient d’abord frémi d’étonnement et de fierté. Puis elles s’étaient inquiétées. Le monarque allait être informé de la résistance de la ville, qui avait été vaine mais insolente, et surtout de la mort de deux de ses officiers, abattus par des francs-tireurs qui n’avaient pas respecté la loi de l’occupation. N’allait-il pas prendre des mesures sévères à son égard ?

Etait-ce Elisabeth elle-même, ou Anne, ou l’une de leurs amies, Aurore d’Entremont, ou Françoise Lamarre, qui avait alors eu l’idée de se rendre auprès du souverain afin de solliciter sa clémence ? Dès le lendemain, elles s’étaient retrouvées pour monter leur affaire, qui ne manquait ni d’audace ni de grandeur.

Comment se transporter jusqu’au camp de Bras ? Chaque famille de leur condition, petite noblesse ou grande bourgeoisie, entretenait une écurie et un ou plusieurs chevaux, ainsi qu’une berline légère pour le déplacement des personnes et un charreton ou un chariot pour le transport des denrées. Les Saint-Alban possédaient deux chevaux blancs parfaitement dociles, avait assuré Elisabeth, qui avait alors suggéré de tout agrémenter de blanc, pour symboliser la pureté de leurs intentions, et plus encore l’innocence des enfants qu’elles voulaient avant tout protéger en allant demander que la ville soit épargnée.

Laquelle avait eu l’idée d’accompagner leur supplique d’un présent ? Et que pouvait-il y avoir de plus indiqué que cette spécialité de Verdun, ces dragées, ce véritable « nectar de confiserie », qui avait déjà fait les délices de plus d’un roi, d’Henri III à Louis XIV ? Ces dames possédaient toutes chez elles un drageoir pour présenter les fameux bonbons à leurs invités. Mais pour le roi de Prusse, il en fallait davantage ! Laquelle avait lancé : « Une corbeille entière ! » ? Elles avaient toutes puisé dans leur bourse personnelle et Anne Tabouillot s’était chargée de l’achat à la confiserie Boivin de la rue Mazel. Dans le feu de l’action, elles avaient vite oublié le rôle de chacune pour ne considérer que le but.

— Quand les hommes parlent d’honneur, d’ultimatum, de reddition, de résistance, de représailles, autant de mots empruntés au vocabulaire de la guerre, les femmes, elles, s’expriment en termes de grâce, d’hommage, de présents, de douceurs, dit François Tabouillot.

— C’est de là qu’elles tirent leur pouvoir, ajouta Charles de Saint-Alban. Nous, les hommes, qui les raillons parfois pour cela, qui les croyons bien souvent inférieures à nous, sentimentales et pleurnichardes, avons-nous raison ? Le résultat de leur démarche est sans doute plus assuré que celui de je ne sais quels pourparlers entre hommes jaloux de leur puissance.

Pour occuper ses mains sans avoir à mobiliser son esprit, Amédée effectuait des ressemelages en attente. En ce quatrième jour du mois d’août, la chaleur était telle que la boutique était grande ouverte sur la rue.

Soudain, levant les yeux, il vit trois soldats prussiens, en uniforme et en armes, qui le regardaient. Ils s’inclinèrent légèrement pour saluer le maître des lieux qui, pris de court, répondit d’un signe de tête. Les trois hommes observèrent autour d’eux, palpèrent des cuirs et quelques objets sortis des mains du cordonnier, en lui faisant comprendre par des hochements de tête et des mimiques qu’ils appréciaient son travail. Puis ils ressortirent comme ils étaient entrés.

Amédée ne put se remettre au travail. Il n’avait pas eu peur, ces trois soldats n’avaient rien de menaçant. Pourtant, depuis la reddition de Verdun, la population vivait dans la crainte. Dans les rues, des esprits échauffés annonçaient déjà des représailles terribles, des pillages, des incendies…

Comme si ce n’était pas assez de ces soucis, Héloïse allait plus mal. Sa respiration était devenue difficile, elle étouffait, et une forte fièvre l’agitait de tremblements. Eponine venait de l’emmener chez les religieuses de Saint-Maur, qui connaissaient et détenaient des remèdes qu’elles ne refusaient pas aux malades du quartier.

Amédée poussa un soupir et revint à son ouvrage.

— Tu es là, Louison ? dit-il pour échapper au silence.

— Oui, mon papa, as-tu besoin de moi ?

Juste à cet instant s’encadra dans l’entrée la fine silhouette de Claire, toute de blanc vêtue.

— La petite demoiselle ! s’étonna Amédée.

Claire, sans même le saluer, saisit la main de Louison et l’entraîna dehors.

— Viens, tout va être prêt bientôt, je ne veux pas y aller sans toi !

— Qu’est-ce qui va être prêt ? Aller où ?

— Je t’expliquerai, viens vite ! C’est très important pour nous tous !

Après un regard à son père, Louison, intriguée mais fermement décidée à ne pas se laisser entraîner dans une nouvelle aventure où elle n’avait certainement pas sa place, suivit son amie.

Elles passèrent devant la « grande maison » sans s’y arrêter, et continuèrent jusqu’à la rue Saint-Pierre, où elles pénétrèrent dans la cour de l’hôtel particulier où demeurait la famille de Saint-Alban. Là, Louison découvrit le curieux chariot avec ses chevaux blancs, et les femmes qui mettaient la dernière main à leur décoration.

Anne apostropha vivement sa fille.

— Mais où étais-tu, Claire ? Tu sais que le temps presse ! Et pourquoi Louison est-elle ici ?

— Je suis allée la chercher, elle va nous accompagner !

— Non, Claire, tu aurais voulu déjà qu’elle soit de la fête chez Elisabeth, et maintenant de cette expédition ? Il n’en est pas question !

— Si, maman, je vous en supplie ! C’est mon amie, je la veux avec moi ! Si elle ne peut pas venir, eh bien ! je n’irai pas non plus !

— Alors essaie au moins de la rendre présentable ! dit Anne, cédant pour ne pas attirer l’attention de ses amies ni retarder le départ par une discussion.

— Claire, supplia Louison, que se passe-t-il ? Explique-moi…

— Tu le sauras bientôt ! Il y a encore une chose à faire. Viens !

Elle fut entraînée cette fois à l’intérieur de la maison, dans une pièce où quatre ou cinq jeunes filles faisaient des mines devant un miroir en riant. Elles prêtèrent à peine attention à Louison.

— Sommes-nous assez jolies pour aller rendre visite à un roi ? demanda l’une d’elles.

Rendre visite à un roi ? Louison nageait en plein mystère.

Il y avait sur le lit et les fauteuils de la chambre tout un fouillis de vêtements.

— Approche-toi, lui dit Claire, je vais trouver quelque chose pour arranger ta tenue !

Ce fut vite fait. Un jupon blanc passé par-dessus les siens, comme toujours très colorés, et un châle également blanc jeté sur ses épaules firent l’affaire. De sa cascade de boucles, Claire fit une torsade qu’elle maintint serrée par des rubans.

Autour d’elles les filles, très excitées, continuaient de rire, et Louison, un peu étourdie, se sentait prise dans un étrange tourbillon auquel elle ne comprenait rien.

— Regarde comme tu es élégante maintenant ! fit Claire. Il faut que nous soyons toutes habillées ainsi, car nous allons porter des dragées à Sa Majesté le roi de Prusse !

— Au roi de Prusse ?

— Oui, pour qu’il ne nous soit fait aucun mal !

Elle ne put en dire davantage : l’heure tournait et il fallait se mettre en route.

— Claire, tenta Louison quand elles eurent rejoint le groupe près du chariot, j’ai laissé mon père tout seul, grand-mère est malade, je ne veux pas y aller.

— Ne t’inquiète pas, ce n’est pas loin, nous serons vite de retour.

Le cocher de madame de Saint-Alban avança un escabeau pour permettre à ces dames de monter dans le chariot sans endommager leurs tenues, ni avoir à les retrousser trop haut. Elles s’assirent sur des bancs et des sièges de bois que l’homme avait disposés et arrimés de son mieux. Elisabeth, qui mettait la dernière main à la décoration de la corbeille, fleurs et tulle blanc, arriva la dernière. Elle confia le précieux panier à Anne et, comme il s’agissait d’une entreprise strictement féminine, elle remercia son cocher et s’installa à l’avant du chariot pour prendre elle-même les rênes.

— Ne craignez rien, mes amies, lança-t-elle à l’adresse des passagères, je vais souvent moi-même à la campagne, chez nos fermiers, et mes chevaux ont l’habitude de ma main et de ma voix.

Le véhicule s’ébranla, franchit le porche de l’hôtel particulier, s’engagea dans la rue Saint-Pierre et descendit vers la porte Chaussée, sous laquelle il passa, comme les troupes des vainqueurs, avant de prendre la route qui suivait le cours de la Meuse, vers le nord.

Louison était assise à côté de Claire qui lui tenait le bras et lui parlait à mi-voix, mais avec exaltation.

— Les Prussiens, disait-elle, sont des gentilshommes, parfaitement galants ! Chez Elisabeth, l’autre soir, on a beaucoup ri : on ne comprenait pas leur langue, mais on devinait bien ce qu’ils voulaient nous faire savoir : que nous, les petites Françaises, on leur plaisait bien ! Si tu ne t’étais pas enfuie, belle comme tu es, tu les aurais eus tous autour de toi !

Louison l’écoutait à peine. Les jeunes filles qui l’avaient ignorée tout à l’heure lui jetaient des regards intrigués et quelque peu hostiles, mais leurs chuchotements étaient heureusement couverts par les crissements des roues sur les pavés.

— Qui est-elle ? Elle était habillée sans goût, tout à l’heure… et ces cheveux lâchés…

— Mais c’est la fille du cordonnier de la rue Saint-Maur !

— Vraiment ? On dit que son frère est engagé dans l’armée révolutionnaire. Si c’est vrai, que fait-elle donc ici avec nous ?

— Sa mère a été la nourrice de Claire, qui la considère comme son amie, c’est pourquoi madame Tabouillot l’accepte.

— Elle est bien trop bonne !

Les passants et les badauds n’étaient pas très nombreux dans les rues en ces jours incertains. Ceux qui virent passer le chariot et son chargement insolite semblèrent étonnés.

L’une des femmes prit la corbeille des mains d’Anne, qui la maintenait bien droite sur ses genoux, et la souleva en criant :

— Nous allons présenter nos respects à Sa Majesté le roi de Prusse, et lui offrir ces dragées en hommage, au nom de la ville !

Anne tenta de la ramener à un peu plus de discrétion.

— Voyons, Blanche…

Quelques passants se détournèrent en haussant les épaules ; d’autres accompagnèrent un instant le chariot en signe d’approbation.

A la sortie de la ville, quelques jeunes gens plus audacieux que les badauds, des révolutionnaires à en juger par leur accoutrement, emboîtèrent carrément le pas au véhicule, adressant à ses passagères des propos narquois qui dégénérèrent en insultes quand ils devinèrent leur intention.

— Le camp des Prussiens ? C’est là-bas que vous allez, traîtresses ? Non mais ! regardez ça, ces femmes et ces filles tout habillées de blanc, comme des saintes vierges ! Des saintes vierges ? Des catins plutôt ! Catins ! Catins !

Dans le chariot, les invectives faisaient mouche. Blanche, qui avait rendu la précieuse corbeille à Anne, n’hésita cependant pas à leur renvoyer leurs insultes.

— Traîtres vous-mêmes ! Petits voyous !

Mais sa voix fut couverte par celles des assaillants, qui brandissaient le poing. Un premier s’accrocha aux ridelles, puis un autre, et un autre encore. Ils s’y suspendirent comme s’ils voulaient se hisser à bord.

Elisabeth dut fouetter les chevaux, qui prirent le galop. Mais les jeunes gens avaient déjà lâché prise, de peur d’être surpris par des gardes.

La scène avait jeté un froid parmi ces dames et ces demoiselles, qui se taisaient. Mais de toutes Louison était sans doute la plus mal à l’aise. Elle pensait à Bastien, qui aurait pu se trouver parmi eux, s’il n’était pas… elle ignorait où il était, pas du côté des Prussiens en tout cas. Comme Brice, qu’elle aimait, qui l’avait embrassée deux fois. Catins ! Elle avait pris sa part des injures, comme les autres. Bastien et Brice la connaissaient, eux, la différence entre les catins et les filles honnêtes, celles qui méritaient d’être aimées.

Claire entreprit de lui nommer, à mi-voix, les passagères qu’elle ne connaissait pas. Elle l’écoutait à peine, entendait des noms, des prénoms, Caroline, Sidonie, Barbe…

— Elles sont un peu mes amies, mais pas autant que toi, lui dit Claire, qui la sentait troublée.

— Et Blanche ? demanda Louison.

— C’est une commerçante, la mercière de la rue Saint-Pierre, ma mère et ses amies se fournissent chez elle. C’est une femme du peuple, ça se voit et ça s’entend, mais elle est avec nous.

Le chariot longea la Meuse, puis s’en écarta pour gravir, au pas, la côte au sommet de laquelle la vue s’ouvrait largement sur la vallée, avec en premier plan le village de Bras.

Elisabeth tira sur les rênes pour arrêter les chevaux, et les passagères se levèrent en bloc pour apercevoir le fameux camp où elles n’étaient pas attendues, mais où elles ne doutaient pas d’être reçues comme elles le méritaient. Là-bas, à une demi-lieue à peine, elles distinguèrent des guérites de toile qui formaient comme un village à côté de l’autre, le vrai, tassé autour de son église. Des mains se tendirent pour montrer de minuscules silhouettes. Les Prussiens !

Oubliées, les insultes des freluquets mal embouchés ! C’était de nouveau l’enthousiasme, et l’émotion : tout à l’heure, bientôt, on arriverait au terme du voyage…

Claire trépignait : « Un roi ! nous allons voir un roi ! » et Louison, comme les autres, sentit son cœur de quinze ans qui battait la chamade.

Elisabeth secoua les rênes et donna l’ordre de départ aux chevaux. En avant !

— En avant ! répéta Blanche, bientôt imitée par l’ensemble des femmes.

 

A l’entrée de la tente d’apparat, dont les pans relevés étaient retenus par des cordons à glands dorés, Frédéric-Guillaume II, roi de Prusse, était assis dans un fauteuil au dossier marqué de ses armoiries. Il ne portait pas sa tenue militaire, mais seulement une culotte de velours gris perle et une chemise de soie blanche, plus confortables sous la chaleur de l’été. Près de lui se tenaient quelques membres de sa cour improvisée, ainsi que le duc de Brunswick et le grand écrivain Goethe, qui l’accompagnait à titre d’historiographe. Le roi avait en main une longue-vue qu’il tenait braquée dans la direction de Verdun, sur un curieux équipage tout blanc qui amorçait la descente vers Bras.

— Sehen Sie doch, Herr von Goethe, dit-il en lui tendant la lunette, was zu uns ankommt ! Welch seltsamer Aufzug ! Frauen ?

— Ja, Majestät, das sind Frauen, zehn oder zwölf, die alle

weißgekleidet sind3.

Le duc prit à son tour la longue-vue, observa l’équipage en marche, puis la reposa sur ses genoux.

— Frauen ? Junge Frauen ? Für uns4, plaisanta-t-il, et Goethe rit avec lui.

Bientôt, parmi les proches de Sa Majesté, ses officiers, ses sous-officiers, jusqu’aux hommes de troupe, les mots de « Junge Frauen » se mirent à circuler, avec toutes les nuances de l’ironie, de la plus hautaine à la plus grivoise. Rassemblés à l’entrée du camp, plus ou moins près du grand maître des lieux, tous suivaient la progression du curieux équipage qui se dessinait de plus en plus nettement, et dont la destination ne faisait aucun doute.

— Halt !

Sur ordre du duc de Brunswick, un officier stoppa le chariot à l’entrée du camp. Il était accompagné d’un interprète chargé des pourparlers avec les visiteuses.

Celui-ci s’avança.

— Que voulez-vous, mesdames ?

— Nous venons, répondit Elisabeth, présenter nos respects et nos salutations de Françaises à Sa Majesté le roi de Prusse, qui a eu jusqu’ici la très grande bonté de ne pas faire payer à Verdun l’inconscience de certains de ses habitants, et nous voulons lui offrir, en guise de remerciements, la spécialité de notre bonne ville, ces dragées. Ayez l’amabilité de nous conduire jusqu’à lui.

L’interprète traduisit ces paroles à l’officier, qui alla les rapporter au roi. Les passagères du chariot le virent se diriger vers la tente qui semblait la plus luxueuse, et comprirent que l’homme en tenue des plus simples devant lequel il s’inclinait avant de lui parler n’était autre que le roi de Prusse. Entre elles, à mi-voix, certaines s’en étonnèrent. Que croyaient-elles donc ? Qu’un souverain, en toutes circonstances, se devait de se montrer en tenue d’apparat, et pourquoi pas, pendant qu’elles y étaient, le sceptre à la main et la couronne en tête ?

L’interprète revint vers elles.

— Sa Majesté fait dire à ces dames qu’elle accède à leur demande, et que leurs représentantes peuvent venir jusqu’à elle.

Quand elles avaient monté l’affaire, déjà, les femmes, les mères, avaient décidé que la corbeille serait présentée au roi par des jeunes filles : ce serait plus gracieux, plus émouvant.

Claire Tabouillot et Sidonie, la fille d’Elisabeth, furent rapidement désignées. On confia à leurs mains tremblantes d’émotion la précieuse corbeille qui vacilla un peu, si bien que quelques dragées s’en échappèrent.

— Je vais les suivre, dit Elisabeth, pour les soutenir et faire valoir au besoin notre condition de femmes et de mères.

Toutes les autres filles et femmes descendirent aussi du chariot et regardèrent s’éloigner les heureuses élues. Blanche s’approcha de Louison, qui se tenait un peu à l’écart.

— C’est toi qui aurais dû y aller, dit-elle : de toutes, tu es la plus belle.

Dans sa main, Louison avait deux dragées que, dans un réflexe de petite fille qui n’en avait jamais goûté, elle avait ramassées sur le plancher grossier du chariot. Elle en porta une à sa bouche, la croqua, mais malgré sa douceur sucrée elle n’y trouva guère de plaisir. Les regards que les soldats attroupés non loin du véhicule portaient sur le groupe des femmes et les remarques que suggéraient leurs ricanements lui donnaient l’impression d’assister à la rencontre de la honte et du mépris.

Devant le souverain, les deux jeunes filles, très impressionnées, osaient à peine lever les yeux. Lui semblait les examiner l’une après l’autre, prenant son temps, échangeant avec son entourage des sourires et des hochements de tête qu’elles ne savaient comment interpréter. Puis il pointa un doigt vers elles et, le dirigeant ensuite vers le sol, leur fit comprendre qu’elles devaient déposer leur présent à ses pieds. Il se tourna vers un officier et lui dit quelques mots. Celui-ci se saisit de la corbeille et l’emporta. Enfin, par un autre geste, il signifia aux jeunes filles que leur mission était terminée et qu’elles devaient se retirer. Aucune parole n’avait été prononcée.

A la mine un peu déconfite des messagères quand elles revinrent vers le chariot, celles qui n’avaient pas eu l’honneur d’en faire partie comprirent que le roi de Prusse ne les avait pas considérées comme elles l’espéraient. Elles les harcelèrent de questions, voulant savoir laquelle avait parlé, si le roi avait apprécié le choix des dragées, s’il s’était exprimé en français, s’il avait promis…

Elisabeth leur coupa la parole.

— Nous avons toutes fait notre devoir de femmes et de filles. Ayons confiance dans la bonté du roi.

Le retour s’effectua dans le silence, ou presque. Au moment de rentrer dans la ville, elles jetèrent des regards inquiets vers les petites rues adjacentes, d’où elles craignaient de voir surgir les jeunes excités qui les avaient insultées.

Le soleil commençait à décliner et Louison s’apercevait que l’expédition avait pris beaucoup de temps, que jamais elle n’était restée si longtemps hors de la maison de ses parents. Au malaise qu’elle éprouvait de s’être laissé entraîner dans une aventure trouble s’ajoutait le remords de leur causer de l’inquiétude.

Quand enfin le chariot s’immobilisa devant le perron de l’hôtel particulier, elle en sauta la première, sans attendre le marchepied. En quelques gestes vifs, elle enleva le fichu et le jupon blancs, les roula en boule et les abandonna sur les marches de pierre. Puis elle s’enfuit sans se retourner.

Elle courut jusqu’à la rue Saint-Maur, jusqu’à la cordonnerie.

Elle s’attendait à des cris, elle fut accueillie dans un silence qui lui rappela soudain qu’Héloïse allait mal.

— Grand-mère… dit-elle, est-ce que… est-ce que les bonnes sœurs l’ont gardée ?

— Non, répondit Eponine, elles lui ont fait boire une décoction de plantes qui l’a calmée, mais il a fallu du temps. Elle a fini par s’endormir, mais si tu savais comme elle t’a réclamée avant ! Louison, maintenant dis-nous où tu étais passée.

Le silence d’Amédée, la voix cassée d’Eponine, leurs visages ravagés par l’inquiétude, c’était pire que des cris.

Louison éclata en sanglots. Quand elle put parler, elle leur dit tout, le groupe de femmes et de filles habillées de blanc, le chariot décoré, la corbeille de dragées, le camp de Bras, le roi de Prusse… presque tout. Elle ne voulut pas qu’ils sachent que leur fille avait été insultée, traitée de catin.

— Est-ce que c’est mal, ce que j’ai fait ?

— Ce qui est mal, ce qui est bien, répondit Amédée, tout va si drôlement que je n’en sais plus rien.

— Ce que je sais, moi, explosa soudain Eponine, ce que je sais, c’est qu’une fille de ton âge ne doit pas sortir en laissant ainsi ses parents se ronger les sangs !

Elle voulait donner le change, avec cette colère feinte, la pauvre Eponine. Au fond, cette démarche de femmes pour la protection de la ville ne lui semblait pas mauvaise, mais il fallait se méfier de tout. Entre son garçon qui était parti combattre d’un côté et sa fille qui était allée voir le roi de Prusse, elle n’y comprenait plus grand-chose non plus, sinon que le danger était partout.

La ville de Verdun fut-elle épargnée grâce à la démarche de ses « vierges » ? Peut-être ces dames parvinrent-elles à s’en persuader, mais rien n’était moins sûr. En tout cas, elle le fut.

François Tabouillot, ragaillardi par la quasi-certitude que les armées autrichienne et prussienne allaient marcher sur Paris sans rencontrer de résistance, que la monarchie serait rapidement rétablie et qu’il pourrait ainsi retrouver son honorable fonction, s’attacha à convaincre son épouse qu’elle ne devait plus avoir aucun commerce d’aucune sorte avec Eponine, ni Claire avec Louison. Il pourrait en effet leur être reproché d’avoir eu des faiblesses envers la mère et la sœur d’un révolutionnaire avéré.

Un billet fut donc porté à la cordonnerie et déchiffré, puis lu à haute voix par Louison. Un billet rédigé par Anne qui, tiraillée entre l’estime et même l’affection qu’elle éprouvait pour Eponine ainsi que le déchirement imposé à Claire, et les arguments de son mari, avait choisi la froideur laconique : « Eponine, je vous remercie pour la qualité de vos services, mais je me passerai désormais de vous. »

— Ma pauvre mère a bien besoin de mes soins ici, dit seulement Eponine, cachant derrière ces mots son amertume et sa tristesse.

Prétexte… Pour s’occuper d’Héloïse, il y avait Louison, qui ne la quittait pratiquement plus. Dès que sa grand-mère manifestait la moindre inquiétude, elle la guidait vers la courette, s’asseyait avec elle sur le muret, lui parlait doucement, chantonnait pour elle. Puis, quand la pauvre vieille s’était apaisée, elle laissait vagabonder ses pensées. Alors lui apparaissait l’image de Brice, penché vers elle, dans sa belle tenue de postillon, son visage tendu vers le sien, au ras de la soupente. Elle fermait les yeux, et si par bonheur passait un petit souffle de vent elle croyait retrouver la caresse de ses lèvres sur les siennes.

Elle ne voulait plus penser à Claire. Le billet d’Anne avait produit sur elle l’effet d’une gifle, d’un rappel à l’ordre, de la preuve qu’elles n’appartenaient pas au même monde. Elle ne pouvait pas être, elle n’était pas du côté de ceux qui accueillaient les Prussiens comme des sauveurs. Elle devait être, elle était du côté de Brice et de Bastien, auquel Claire avait peut-être trouvé du charme, mais rien de plus.

 

3. « Voyez donc, monsieur Goethe, ce qui vient vers nous. Quel curieux équipage ! Des

femmes ?— Oui, Majesté, ce sont des femmes, dix ou douze, toutes habillées de blanc. »

4. « Des femmes ? Des vierges ? Pour nous ? »

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