La Petite Louison
Chapitre 2
2
En 1785, il avait alors treize ans, Joseph, à sa demande, quitta sa famille pour Charny. Ses grands-parents paternels, usés par le travail, vieux à moins de cinquante ans, s’étaient éteints l’année même du mariage d’Amédée. En revanche, un de leurs gendres, Séverin Corbillon, avait réussi à se hisser au rang de fermier laboureur et se désolait de n’avoir que des filles, au point d’y voir une malédiction familiale. Joseph, dont le caractère s’aigrissait, redoutait-il de ne plus pouvoir contenir sa jalousie ? Ce fut lui qui demanda à rejoindre la ferme de son oncle, où il fut le bienvenu. Le dur travail de la terre ne lui déplut pas et, séparé des siens, il sembla oublier ses griefs.
La même année, Eponine, approuvée par son mari, offrit l’hospitalité à sa mère Héloïse, dont la condition s’était singulièrement dégradée. Elle avait commencé par manifester de légers troubles mentaux qui lui avaient fait commettre des fautes dans son travail ; rabrouée par ses maîtres, elle avait vécu dans la crainte de voir empirer son état, ce qui s’était fatalement produit. Pour finir, elle avait été renvoyée sans ménagement. Elle n’avait pas connu d’autre vie que celle passée au service des autres. Elle arriva avec son maigre baluchon et partagea avec Louison la chambre des jumeaux, tandis que Bastien, qui s’était mis à travailler avec Amédée, trouvait refuge dans le petit grenier sommairement aménagé au-dessus de la cordonnerie.
Avec un apprenti, Amédée, malgré sa bonté naturelle, n’aurait jamais eu autant de patience qu’avec son garçon. Car si Bastien montrait des dispositions et du goût pour le métier de son père, il inventait souvent des prétextes, et ne s’en donnait parfois même pas la peine, pour filer hors de la cordonnerie et courir la ville, avide de découvertes.
Il n’en manquait pas, car l’époque se révélait à tous points de vue bouillonnante. Bien sûr, c’était surtout dans les salons et les cafés de Paris que se discutaient les idées nouvelles, que se commentait l’évolution des esprits, des mœurs et des techniques, mais la province n’était pas tenue à l’écart, en particulier grâce aux colporteurs. Dans les foires, les marchés, les rues des petites villes et jusque dans les campagnes, ils étalaient leur bric-à-brac auquel s’ajoutaient souvent des livres et des brochures, dont le célèbre et très apprécié Almanach du père Gérard. Ils proposaient aussi des gravures aux dessins naïfs, les unes de vulgarisation, les autres à caractère satirique.
Les quelques piécettes que lui octroyait Amédée quand il avait bien travaillé, celles que lui glissait Eponine au retour du marché, Bastien les dépensait toutes auprès de ces marchands itinérants. Il avait l’esprit vif et curieux. Les sciences, les « arts mécaniques », les découvertes l’intéressaient beaucoup. Mais aussi, et peut-être plus encore, les idées !
Il savait lire, certes, mais tout juste, en tout cas pas suffisamment pour déchiffrer, ni surtout comprendre, tout ce que disaient les précieuses feuilles et brochures. Mais il trouvait facilement de l’aide. Il questionnait hardiment les colporteurs qui appréciaient la curiosité de ce gamin aux yeux vifs. Parfois des acheteurs enthousiasmés par ce qu’ils découvraient voulaient en faire profiter les passants et improvisaient des lectures publiques, au coin des rues, sur les places. S’ensuivaient alors des discussions que Bastien écoutait avec passion.
Quand il rentrait à la boutique, s’il n’y avait aucun client, Amédée le grondait un peu, pour la forme seulement. Car il savait que la nuit venue son garçon lui montrerait ce qu’il avait rapporté, lui ferait partager ce qu’il avait appris. Le soir, en effet, les rôles n’étaient plus ceux du temps de l’enfance, c’était désormais le fils qui parlait et le père qui écoutait. Bastien lui apprenait les noms des savants, Lavoisier, Buffon, lui mettait sous les yeux d’étonnantes gravures représentant le « fardier automobile » à vapeur de Cugnot, la « machine aérostatique » des frères Montgolfier, capable de s’élever dans le ciel grâce à de l’air échauffé par de la paille enflammée !
Il lui parlait aussi de ces hommes qui avaient pour noms Montesquieu, Voltaire, Rousseau, Diderot et qui osaient, dans leurs écrits, critiquer les mœurs et les institutions de leur temps, prêcher la tolérance et l’instauration d’une démocratie idéale qui garantirait les droits naturels de l’homme. Amédée se sentait fier, reconnaissant son rêve de jeunesse dans les écrits de ces personnages admirés pour leur bon sens et leur haute intelligence.
« Aucun homme n’a reçu de la nature le droit de commander aux autres. La liberté est un don du ciel, et chaque individu de la même espèce a le droit d’en jouir aussitôt qu’il jouit de la raison. » Quand Bastien lui lut, lentement, en détachant bien chacun des mots, cette phrase de Diderot, il la lui fit répéter et répéter encore, jusqu’à la connaître par cœur. La liberté… le droit… la raison…
Louison, qui avait passé l’âge d’escalader les genoux de son père, écoutait elle aussi Bastien, devinant plus qu’elle ne la comprenait l’importance de ses paroles. Elle aimait surtout les images et avait obtenu de son frère qu’il lui fît cadeau de celle qu’elle préférait. On y voyait au premier plan un paysan chargé de tous ses outils, chaussé de sabots, entouré d’animaux. Elle disait y reconnaître son oncle Séverin Corbillon et s’amusait de voir, perché sur son chapeau, son « réveille-matin de campagne », un coq aux ailes déployées. Quant au jeune garçon représenté en retrait, penché vers la terre, la houe à la main, c’était son frère Joseph dont elle embrassait l’image sur le papier. Elle avait déchiffré le titre de la gravure : Né pour la peine ; trompée par son caractère bucolique et ses jolies couleurs, elle n’en comprenait pas le sens.
Quant à Eponine, qui donnait les soins pour la nuit à Héloïse, elle était partagée entre sa fierté et son inquiétude de mère. C’était Bastien maintenant qui disait : « Un jour, père, un jour… » Mon homme, pensait-elle, il peut se satisfaire de rêver, parce qu’il a bien du contentement, du vrai, à côté. Mais mon garçon, pourra-t-il être heureux s’il se met à croire vraiment à ces chimères ?
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