La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 5 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 4

4

 

Amédée était debout devant son établi, penché sur une belle pièce de cuir que lui avait apportée un maître horloger de la ville, réfléchissant à la manière d’y découper au mieux les morceaux qui, une fois assemblés, deviendraient une paire de bottines de choix. Fabriquer du neuf, c’était ce qu’il préférait : il pouvait alors donner toute la mesure de ses capacités. Cependant il ne refusait jamais les travaux de réparation, qui étaient une nécessité pour les petites gens. Pour encourager Bastien et le former dans le même esprit, il se gardait bien de le cantonner dans ces besognes subalternes qu’il partageait avec lui, tout comme il commençait à l’associer à ses créations. Bastien qui une fois de plus s’en était allé respirer l’air de la ville…

On venait de dépasser la mi-juillet, il faisait chaud, la porte et le volet de la boutique étaient largement ouverts sur la rue.

— Cordonnier, le sang a coulé à Paris !

Amédée sursauta. Il n’avait pas entendu entrer celui qui avait crié ces mots.

C’était Tiboulet.

Un drôle de personnage, ce Tiboulet, connu de tout le quartier et même au-delà. Un être contrefait, un corps tout rond surmonté d’une tête hideuse aux yeux globuleux, porté par des jambes courtes et torses, une allure si particulière qu’il semblait rouler plutôt que marcher, d’où son surnom. Depuis son enfance misérable, il n’avait jamais vécu que de la charité des gens du quartier ou des commerçants et des artisans chez lesquels il entrait, comme ce jour-là chez Amédée, pour annoncer les nouvelles, mais aussi de celle des bonnes sœurs qui l’avaient recueilli enfant et des prêtres qui l’avaient toujours tenu en pitié et protégé. Tiboulet savait se rendre sympathique, par un mélange de drôlerie et de flatterie, et aussi par le fait qu’il avait de la curiosité et de l’esprit, on pouvait même dire de l’intelligence. A cela s’ajoutait cette façon d’arriver toujours comme par surprise, et de savoir trouver les mots qui faisaient mouche.

— Le sang a coulé à Paris, répéta-t-il, cordonnier, la révolution est en marche !

Les événements, en effet, s’étaient précipités dès le début de cette année 1789. Ainsi Louis XVI, au vu des difficultés financières du pays, s’était décidé à convoquer les états généraux, ce qui ne s’était pas produit dans le royaume de France depuis cent soixante-quinze ans ! Le pays entier avait été consulté. Dans toutes les paroisses, villes et villages, avaient été rédigés des cahiers de doléances qui seraient présentés au souverain par les députés. Le 5 mai, à Versailles, avait été proclamée l’ouverture de ces états généraux, porteurs d’espoirs divers, mais où les choses ne s’étaient pas déroulées comme prévu.

Toutes ces péripéties, la proclamation de l’Assemblée nationale, le serment du Jeu de paume, le coup de gueule de Mirabeau, Paris encerclé par les troupes, avaient été connues et suivies des provinces, bien sûr, provoquant des réactions diverses, entraînant dans tout le royaume un état de tension générale. Quelque chose s’était mis en branle, qui laissait présager un grand chambardement.

Face à l’enthousiasme de Bastien et à l’inquiétude d’Eponine quant aux conséquences de ces événements, Amédée misait sur la confiance. Confiance dans ces hommes chargés de représenter ceux de leur rang et de trouver des solutions équitables aux problèmes du pays. Confiance aussi dans la personne du roi. Car s’il était ouvert aux idées de liberté et d’égalité, s’il se sentait un homme du peuple et se méfiait des puissants, Amédée était très respectueux de la monarchie et ne doutait pas de la grande sagesse du roi, qui saurait œuvrer au mieux pour empêcher son peuple de se déchirer.

Soudain, cet espoir se trouvait ébranlé.

— Tu dis que le sang a coulé, Tiboulet ?

— Oui, cordonnier, la nouvelle vient d’en arriver jusqu’ici. Il y a trois jours, le 14 de ce mois de juillet 1789, le peuple de Paris s’est emparé de la Bastille pour y trouver des armes, et il y a eu du grabuge. Ton fils, que j’ai aperçu en ville, te dira ce qu’il a entendu. Parole de Tiboulet, je le répète, la révolution est en marche !

Là-dessus il salua le cordonnier en soulevant son chapeau informe et sortit pour aller colporter plus loin la nouvelle. Pas plus qu’Amédée il n’avait vu Eponine au fond de la boutique, sinon il serait allé jusqu’à elle pour se tordre dans une révérence de sa façon, un hommage qu’il rendait à toutes les femmes. Elle le méritait plus que toute autre, car elle ne manquait jamais de déposer une piécette dans la main tendue du bonhomme, que ce soit dans la boutique ou dans la rue.

Sa piécette, ce jour-là, il ne l’aurait sans doute pas reçue : les mots qu’elle venait d’entendre – des armes, du sang, la révolution – avaient brusquement allumé en elle une sourde colère qui sur le coup l’avait clouée sur place.

Amédée s’était à nouveau tourné vers son établi, mais il n’avait pas encore repris ses outils que Bastien arriva en courant, l’air passablement excité.

— Le peuple de Paris s’est soulevé, il a…

Eponine s’en prit vivement à lui :

— Tais-toi, garnement ! Il y a autre chose à faire ici que de courir les rues et de s’occuper de ce qui se passe à Paris !

Etonné par le ton brutal de ces paroles, Bastien préféra se taire et s’installer docilement à côté de son père.

— C’est la faute de Tiboulet, lui souffla celui-ci quand Eponine eut rejoint sa cuisine, il a employé des mots que les femmes n’aiment pas. Mais maintenant, mon garçon, dis-moi si tu as entendu la même chose en ville.

 

Eponine repassait un jupon, une tâche particulièrement délicate en raison des bouillonnés qui garnissaient le bas du vêtement, et contribueraient à l’élégance d’Anne Tabouillot, qui suivait avec intérêt le travail de sa lingère occasionnelle. Celle-ci avait le geste sûr pour placer le tissu devant elle, saisir le petit fer à la forme spéciale sur la chaufferette remplie de braises, l’approcher de sa joue et apprécier le bon degré de chaleur, puis enfin l’appliquer vivement sur le tissu délicat afin de lui donner un plissé fin et régulier.

Malgré l’attention qu’elle portait à son travail, Eponine avait l’air soucieuse. Elle reposa le fer sur la chaufferette et se tourna vers Anne.

— Vous paraissez bien contrariée, fit celle-ci, c’est à cause de ce dont toute la ville parle ?

— Oui, Madame, et puisque je peux m’adresser à vous franchement, je vous dirai que je pense qu’un peu plus de justice, qu’un peu moins de différences entre les gens, ne ferait de mal à personne. Je ne parle pas pour vous, ni pour monsieur le procureur : je suis bien considérée et respectée chez vous, tout comme ma petite Louison. Mais je pense aussi qu’il faudrait arriver à cela sans se battre, et je ne vous cacherai pas que j’ai peur de l’avenir.

— Vous avez raison, Eponine, mais c’est le peuple qui n’est pas raisonnable ! C’est le peuple de Paris qui a fait couler le sang ! Grâce à Dieu, le roi a su rétablir le calme. Ne soyez pas inquiète, cette révolution dont on nous menace sera étouffée dans l’œuf !

 

Quant à Claire et à Louison, en dépit d’un pressentiment que les événements dont elles ne comprenaient pas bien l’importance pourraient faire planer une menace sur leur amitié, elles se laissaient encore la plupart du temps emporter par l’insouciance de leurs douze ans.

Comme on était à la belle saison, Anne autorisait sa fille à sortir de temps en temps avec Louison. Jusqu’au bord de la Meuse, seulement, aux alentours de la porte Chaussée. C’est là qu’elles se rendaient, en effet, en empruntant la rue Saint-Pierre, et elles s’y attardaient un peu à regarder les chalands que des portefaix chargeaient ou déchargeaient de toutes sortes de marchandises. Mais bientôt Louison entraînait son amie, qui oubliait vite la consigne maternelle, vers les rues du centre de la ville, plus animées que la rue Saint-Maur. Elles admiraient les étals des orfèvres, des horlogers qui présentaient parfois de curieux mécanismes, des perruquiers.

Claire poussait de petits cris si un ramoneur à la figure noircie, chargé de son fourbi, passait un peu trop près d’elles, ou si un mendiant vêtu de haillons leur tendait sa sébile. Louison, plus hardie, allait jusqu’à répondre à la parole gentille, ou coquine, que leur adressait ici ou là quelque apprenti ou camelot.

Les mots, parfois, venaient de haut, d’un toit sur lequel travaillaient des couvreurs.

— Bonjour, jolies demoiselles, aurai-je droit à un baiser si je descends ?

— Un baiser de laquelle, de la brune ou de la blonde ?

Louison prenait la main de Claire et elles s’enfuyaient en riant si le joli cœur faisait mine de se rapprocher de son échelle pour descendre jusqu’à elles.

Claire, bien que joliment vêtue d’atours destinés à lui donner l’allure d’une véritable demoiselle, avait encore une silhouette enfantine, alors que Louison était déjà davantage que l’ébauche d’une jeune fille.

Jeune fille, elle l’était d’ailleurs pour de bon, depuis qu’en avril, à douze ans tout juste, elle avait connu pour la première fois « le sang des femmes » qui avait contribué aussitôt à agrémenter son corps de courbes naissantes fort gracieuses.

« Regarde-la donc, Eponine, disait souvent Amédée avec de la fierté dans la voix, comme elle change, notre petiote ! C’est pas un peu tôt ? Faut dire qu’elle tient de toi, ma femme, elle aura tout ce qu’il faut pour réjouir la main d’un honnête homme, et le reste ! »

Les deux promeneuses revenaient ensuite au bord de la Meuse et s’asseyaient dans un coin de verdure pour se reposer, et aussi pour parler. De choses bien plus intéressantes que l’activité des quais…

Par exemple des paroles entendues tout à l’heure, du baiser demandé. Et si le couvreur était descendu de son toit ? S’il les avait rattrapées ?

Elles parlaient de la vie, de l’amour, du peu qu’elles en savaient, de ce qu’elles en devinaient, de ce qu’elles en espéraient. Avec toujours cette avance de Louison qui étonnait, et même parfois effrayait un peu son amie.

— Je pourrais déjà me marier, assurait-elle, même si je n’ai pas encore treize ans. Quand on a le sang tous les mois, ça veut dire qu’on peut avoir des enfants.

— Mais qui te l’a dit ?

— Ma mère !

Anne Tabouillot, bien sûr, n’avait pas encore révélé à sa fille ces choses qu’elle chargerait peut-être les bonnes sœurs qui l’éduquaient de lui apprendre.

— Treize ans, mais c’est trop jeune pour se marier !

— Oui. Mais pas quinze : Fanette, une de mes cousines de Charny, s’est mariée à quinze ans, et maintenant elle en a vingt et déjà trois enfants.

— Tu connais monsieur de Lenclos, Louison, tu l’as vu chez nous ; eh bien ! plusieurs fois déjà il m’a dit, en me prenant le menton d’une façon que je n’aime pas, que plus tard je serais la femme de son fils Airy. Ça me fait peur, il ne me plaît pas, Airy, il est vilain, avec sa bouche de travers et ses grands pieds. Pourvu que mes parents ne me promettent pas à lui !

— Moi, mon mari, proclamait Louison, je le choisirai toute seule, quand je voudrai, et il faudra qu’il soit à mon goût ! Un mari, Claire, il faut lui laisser faire ce qu’il veut, embrasser, chatouiller tout partout, et des choses dans le lit…

— Des choses ? Quoi ?

— Je ne sais pas, mais des choses… qui doivent être bien agréables si la femme aime son mari. Quand je dormais dans la chambre de mes parents, avant que Joseph s’en aille et que ma grand-mère Héloïse arrive, je les entendais souvent, ils gigotaient dans leur alcôve, et ils riaient. Ces choses-là, je crois bien que ça a à voir avec les enfants, j’ai entendu ma mère dire à mon père, bien des fois : « Fais attention, Amédée, on en a bien assez de trois. » Un jour aussi elle a ajouté qu’elle ne voulait plus aller chez la faiseuse d’anges. Je ne sais pas ce que ça veut dire, mais c’est aussi une histoire d’enfants, à mon avis. Peut-être que les enfants qu’on ne veut pas avoir deviennent des anges…

— Toutes ces choses-là, Louison, tu les apprendras avant moi, tu me les diras, n’est-ce pas ?

Après ces conversations, elles se taisaient un instant, rêveuses… mais elles étaient trop jeunes encore pour être pressées de découvrir les mystères de la vie. Il suffisait alors d’un rien, un chien qui s’approchait d’elles, un incident sur le quai tout proche, un ballot de coton qu’un porteur avait laissé tomber et qui roulait, un coup de vent qui faisait voler un nuage de poussière, pour les faire se lever et s’enfuir en riant.

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