La Petite Louison
Chapitre 11
11
La guerre se rapprochait de jour en jour de Verdun, qui ne semblait pas en état de pouvoir résister. Le commandant de la place, Nicolas Beaurepaire, qui repoussait toute éventualité de reddition sans combat, espérait des renforts en hommes expérimentés et en armement.
Quand Bastien apprit que plusieurs bataillons de volontaires se regroupaient à Verdun pour y être équipés et entraînés, il franchit le pas et décida de les rejoindre à la citadelle de la ville haute.
Il y eut une scène terrible dans la cordonnerie, dont Amédée s’empressa de tirer la porte et le volet pour ne pas donner sa famille en spectacle à la rue, et peut-être aussi dans l’ultime espoir de retenir son fils. Les cris, les pleurs, les supplications, les menaces même se succédèrent en vain sous les yeux hagards d’Héloïse, et ceux de Louison partagée entre les sentiments de ses parents et son admiration pour le courage de son frère.
Quand Amédée et Eponine comprirent qu’ils ne pourraient pas s’opposer à la décision de leur fils, fatigués, le cœur brisé, ils lâchèrent prise, ils capitulèrent, ils se turent.
Bastien voulut tenter un dernier argument pour les rallier à sa cause.
— Je suis sûr que mon ami Brice s’est engagé à Paris depuis longtemps, dit-il.
Mal lui en prit !
— Ah ! ne nous parle plus de ce Brice ! cria Eponine, retrouvant sa vigueur. C’est lui déjà qui t’a entraîné à Paris, et maintenant encore il te sert d’exemple ! En voilà un dont on aurait dû se méfier, et qui nous récompense bien mal de l’avoir accueilli du mieux qu’on a pu ! C’est donc pour ça qu’il est revenu ? Pour te détourner de nous ? Qu’il soit maudit !
A l’évocation de Brice, Louison se sentit rougir, gênée de cet émoi dans un moment si peu propice.
Bastien n’osa pas embrasser ses parents avant de s’en aller, de peur qu’ils ne s’accrochent à lui ou, pire, qu’ils le repoussent. Déterminé mais le cœur serré, il franchit le seuil de la boutique. Seule Louison eut un élan vers lui, auquel il répondit par un sourire.
Au camp de Bras-sur-Meuse, à une lieue seulement de Verdun, sous la tente spécialement aménagée à son intention, trônait véritablement le duc de Brunswick. Autour de lui, empressés comme des courtisans, s’agitaient quelques émigrés qui l’avaient suivi et qui comptaient sur sa victoire pour retrouver en France leur place et leur prestige.
La prise de Verdun, ou sa reddition, semblait imminente. Cependant, pour faire croire encore à une possible résistance, les troupes contenues dans la ville tiraient au canon vers les hauteurs occupées par les Prussiens, sans jamais atteindre leur but.
Le duc de Brunswick paraissait impatient, son visage traduisait à la fois sa colère et son mépris. La veille, il avait dépêché son aide de camp, muni d’un drapeau blanc, pour remettre un message aux autorités de la ville. C’était à la fois une sommation, celle de se rendre immédiatement, et une menace, celle de déclencher les hostilités.
Le refus catégorique de capituler, signé de la main de Nicolas Beaurepaire, le commandant de la place, avait donc été suivi d’un déchaînement de feu par l’artillerie prussienne, provoquant la panique, allumant des incendies.
Le duc attendait cette fois une réponse à un second message, plus menaçant encore que le précédent.
Comme la plupart des commerçants et des artisans de la ville, Amédée avait choisi de ne pas ouvrir sa boutique, contraint, ainsi que sa famille, réduite aux éléments féminins, à passer la journée dans une semi-pénombre. La rue Saint-Maur n’avait pas été touchée par les bombardements prussiens, mais ils en avaient entendu le fracas et respiré l’odeur de la poudre.
Personne ne parlait, personne ne bougeait, Héloïse elle-même était gagnée par l’atmosphère pesante de la maison.
Amédée était en proie à des réflexions dont l’importance dépassait et affolait son esprit simple d’homme du peuple, d’humble travailleur manuel. La justice sociale n’était-elle donc qu’une dangereuse utopie qui s’éloignait encore davantage si on aspirait seulement à l’approcher ? Le pouvoir du roi, que les révolutionnaires avaient osé remettre en cause jusqu’à l’abolir, n’était-il pas vraiment ce qu’il avait prétendu être, de droit divin ? Dieu, malgré son infinie bonté, ne s’apprêtait-il pas à faire regretter leur audace à ceux qui l’avaient bravé ? Faute de pouvoir résoudre ces énigmes qui le torturaient, il reportait son angoisse, sous forme d’une colère rentrée, sur Bastien, ce fils entêté engagé dans une aventure à laquelle lui, le père, ne croyait plus.
Quant à la colère d’Eponine, elle avait fondu sitôt que Bastien avait franchi leur seuil, dix jours plus tôt, sans l’embrasser. Pour faire place à l’angoisse, à la peur, et aussi à cette anxiété des mères quant à la façon dont vivent leurs enfants quand ils sont séparés d’elles. Où dormait-il ? Que mangeait-il ? Il n’avait rien emporté !
Louison réfléchissait elle aussi à la révolution, à la guerre, et n’y comprenait pas grand-chose, sinon que c’était juste bon à compliquer la vie, à empêcher les gens de vivre et de s’aimer tranquillement. Mais si Bastien n’avait pas eu cette envie folle d’aller à Paris, il n’aurait pas connu Javotte, ni elle Brice. Tout se tenait, hélas… la douce émotion de l’amour et la peur du danger.
Dans le milieu de l’après-midi, n’y tenant plus de ce silence, de cette angoisse, elle eut envie de courir vers Claire. Pour rire avec elle de riens, de bêtises, pour oublier la peur de la guerre, le bruit des canons, les Autrichiens, les Prussiens, les volontaires, tout ce qui se mettait en travers de leurs quinze ans et de leur désir si naturel d’en profiter !
Elle se leva brusquement, passa dans la boutique et poussa la porte d’un geste décidé pour filer dans la rue.
— Louison, que fais-tu ? dit Amédée.
Eponine se précipita pour l’empêcher de sortir. Elle ne put que crier :
— Ma fille, reviens ! écoute-moi !
Trop tard. Louison avait disparu, en repoussant violemment la porte qui continuait de battre. La voix d’Eponine s’étrangla quand elle se tourna vers Amédée.
— Pauvres de nous, on les perdra tous, tu verras, on les perdra tous…
Depuis l’engagement de Bastien, Eponine ne s’était pas présentée chez madame Tabouillot, en espérant secrètement que celle-ci l’enverrait chercher, mais il n’en fut rien. N’avait-elle pas eu besoin d’elle, en raison de la situation, ou l’avait-elle déjà remplacée ?
En s’élançant vers la « grande maison », Louison se demandait comment elle allait y être reçue. Elle s’arrêta devant la grille, indécise. Elle entendit alors, du côté de la rue Saint-Pierre, une rumeur confuse, un brouhaha de voix ; et des femmes venant des petites rues adjacentes passèrent près d’elle en courant. Elle eut la curiosité de les suivre.
La rue Saint-Pierre était en pleine agitation. Des hommes, des femmes parlaient fort et gesticulaient au seuil des boutiques ; beaucoup se mettaient en marche pour descendre vers la rue Chaussée. Louison se faufila parmi eux et fut entraînée vers l’endroit où de toute évidence il se passait quelque chose. A l’angle de la rue Mazel et de la rue Chaussée, une véritable foule, excitée et menaçante, entourait deux cavaliers contraints de retenir leurs montures. L’un, en uniforme militaire, brandissait un sabre dont il menaçait ceux qui le conspuaient.
— Reddition ! Reddition !
Les mots résonnaient aux oreilles de Louison. La tête lui tournait un peu. Soudain, en se haussant autant qu’elle le pouvait pour tenter de s’échapper de la cohue, elle aperçut Claire vers qui, au risque d’être bousculée, elle se fraya un chemin. Elle réussit à la rejoindre, l’attira à elle, et ensemble elles parvinrent à s’éloigner un peu et à se réfugier sous un porche.
— Claire, haleta Louison, que se passe-t-il ?
— Avec maman et quelques-unes de ses amies, nous sommes descendues vers la porte Chaussée pour manifester notre soutien au maire, qui veut ouvrir la ville aux Prussiens, mais la bousculade nous a séparées. Tu vois les deux cavaliers ? Celui qui n’a pas d’arme, c’est lui, le maire, qui a raison. L’autre, avec son sabre, c’est Nicolas Beaurepaire, il n’est pas d’accord, il ne veut pas les laisser entrer, il veut résister, il préfère que nous mourions tous, que la ville soit détruite !
La foule qui continuait à invectiver Nicolas Beaurepaire était composée de bourgeois et de commerçants dont la plupart n’agissaient pas par pure conviction politique, mais par crainte de voir la cité, donc leurs entreprises, mise à feu et à sang, tandis que les femmes invoquaient à grands cris l’innocence de leurs enfants qui seraient sacrifiés. Leur cortège vociférant suivit le maire et le commandant de la place jusqu’à l’hôtel de ville où ils s’enfermèrent avec les membres du conseil pour élaborer leur réponse à l’ultimatum du duc de Brunswick.
Les deux jeunes filles regagnèrent la rue Saint-Maur au pas de course, silencieuses, troublées par la scène à laquelle elles s’étaient trouvées mêlées, conscientes de l’importance et des dangers de la situation.
Quand Louison arriva à la cordonnerie, c’était encore fermé. Elle poussa la porte, entra. Amédée était seul dans la pénombre. Il ne lui posa pas de questions, lui tendit les bras. Elle s’assit sur ses genoux comme quand elle était petite fille, se blottit contre lui.
— Papa, murmura-t-elle, faut-il livrer la ville aux Prussiens ?
— Avec mon cœur j’ai bien envie de te dire non, mais avec ma raison je crois qu’il vaut mieux dire oui.
— Mais ceux qui ne veulent pas ? Les volontaires ? Bastien ?
— Qu’ils se cachent ou qu’ils se sauvent, les malheureux.
A l’hôtel de ville, Nicolas Beaurepaire, isolé dans son héroïsme ou son entêtement, ne put s’opposer à la capitulation de Verdun. Pour ne pas connaître le déshonneur de la vivre, il se suicida d’une balle dans la tête.
Les canons prussiens se turent. Les boutiques rouvrirent leurs portes. Point de clients, l’heure n’était pas encore à la reprise du commerce, mais on y commentait l’actualité.
Pour éviter des heurts dont les conséquences pourraient être graves, les troupes s’apprêtaient à quitter Verdun.
Eponine eut alors une lueur d’espoir, au point de se mettre à guetter Bastien. N’allait-il pas renoncer à une aventure si manifestement compromise et rentrer au bercail, quitte à devoir se cacher ? N’allait-il pas au moins venir, même en coup de vent, embrasser sa famille ? Son espoir fut vain. Un passant annonça bientôt que les volontaires avaient pris la direction de Clermont, emportant avec eux le corps de Nicolas Beaurepaire.
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