La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 16 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 15

15

 

 

Il neigeait abondamment ce jour de la fin de janvier, et Amédée, un balai à la main, ouvrit la porte de la boutique pour en dégager l’entrée. Non pas qu’il attendît de la clientèle, mais c’était l’usage, et un devoir pour chacun, de rendre accessible son « devant de porte ».

Dans la bourrasque de flocons il distingua une frêle silhouette tout emmitouflée et encapuchonnée. Elle s’approcha de lui, et à sa grande surprise il reconnut Claire, qui entra et fit glisser de ses épaules la vaste pèlerine qui la protégeait.

Elle avait un visage qu’il ne lui connaissait pas. Les rares fois où elle s’était trouvée face à lui, il l’avait sentie gênée, comme si elle ne savait pas comment s’adresser à lui. Mais là, c’était autre chose, elle paraissait affolée, il y avait de la peur dans ses yeux, on aurait pu croire qu’elle venait chercher refuge ici. Contre qui, ou contre quoi donc ?

Amédée en était tout retourné de la voir ainsi, preuve qu’il était encore capable d’émotion, le pauvre homme ! Il en oubliait de refermer la porte. Eponine apparut pour voir ce qu’il faisait – le froid entrait dans toute la maison.

— Petite demoiselle ! dit-elle en découvrant Claire, qu’avez-vous donc ?

Elle appela Louison qui, remarquant à son tour le regard affolé et la pâleur de son amie, lui prit les mains.

— Claire, pourquoi es-tu venue, dis-moi ce qu’il y a !

— Mon père a reçu un courrier de Paris. Le roi est mort… guillotiné.

— Guillotiné ?

— Oui. La tête tranchée… par cette horrible machine avec laquelle on tue là-bas maintenant.

Depuis quatre mois, la France n’était plus une monarchie, la Convention nationale ayant proclamé la République quelques jours seulement après la victoire de Valmy.

La grande question, pour les nouveaux députés, avait été de fixer le sort de Louis XVI. Si les plus modérés parmi les députés souhaitaient sauver la vie du monarque déchu pour éviter des conséquences facilement prévisibles, les plus ardents voulaient frapper les esprits par une sanction extrême. La découverte aux Tuileries d’une certaine « armoire de fer » contenant la correspondance de « l’accusé Louis Capet » avait été une preuve accablante contre lui lors de son procès. L’exécution, sur l’ancienne place Louis XV rebaptisée place de la Révolution, avait suivi de peu la sentence.

— Le roi guillotiné, répéta Eponine en se signant. Seigneur Dieu, comment une telle horreur peut-elle être possible ?

Quant à Amédée, il restait bouche bée, le visage décomposé par le choc.

— Quelques-uns de nos bons amis sont réunis autour de mon père et de ma mère, reprit Claire, ils disent que les révolutionnaires ne se contenteront certainement pas d’avoir condamné le roi, mais qu’ils sont capables de faire rechercher tous ceux qui l’ont soutenu contre eux pour leur faire subir le même châtiment. J’ai peur, Louison…

C’était donc ça, ce regard traqué, cette pâleur… Louison entreprit de la rassurer.

— Pour soutenir le roi, il fallait être à Paris ! C’est là-bas que se passent les choses importantes !

— Mais, Louison, rappelle-toi, quand ma mère et ses amies sont allées crier contre monsieur Beaurepaire… quand elles ont organisé une fête en l’honneur des officiers prussiens… quand nous sommes allées porter les dragées au roi de Prusse… tu le sais, puisque tu étais avec nous, tout cela, c’était pour notre roi, en vérité, alors…

— Alors tu crois, Claire, que rien que pour ça…

— Je ne sais pas, j’espère que non, mais tout de même j’ai peur. C’est pour cela que je suis venue, j’avais besoin de te le dire, de me sentir un peu rassurée avec toi. Maintenant, je vais rentrer à la maison, mes parents ne savent pas que je suis ici et je ne veux pas ajouter à leur inquiétude.

Les deux jeunes filles s’étreignirent, et dans ce contact Louison sentit passer l’angoisse de son amie, qui la gagnait pour ne plus la quitter, elle non plus.

Elle referma la porte, rechargea le poêle, retourna vers Héloïse. Eponine resta près d’Amédée. Eux qui se croyaient devenus indifférents aux événements découvraient qu’ils faisaient encore partie de ce peuple agité de convulsions, secoué de violences terribles. Ils n’avaient plus de fils, ce qui leur avait tiré des cris, des larmes. Le pays n’avait plus de roi. Ils ne pleuraient pas, ne criaient pas, mais sur leur dos était tombé un froid plus glacial que celui de la neige.

 

— Un peu de chaleur, s’il vous plaît, bonnes gens !

Tiboulet ? C’était lui. La nouvelle de l’exécution du roi avait franchi la porte du couvent et l’avait fait sortir de sa retraite, de cette encoignure sous un escalier où les bonnes sœurs le laissaient hiverner sous une couverture.

Il poussa la porte, entra. Son chapeau informe était couvert de flocons.

— Ils ont tranché la tête du roi !

S’il avait des convictions, il ne les exprimait jamais. A chacun de décoder son langage selon ses idées. Il accompagna ses mots d’un crachat lancé sur le sol, comme une insulte, soit à la victime, soit à ses juges, « au choix de la compagnie », comme il disait souvent lui-même.

Il fournit à Eponine l’occasion de sortir de sa torpeur, de transformer son accablement en colère.

Elle saisit le balai et en menaça l’horrible bonhomme. Elle l’aurait frappé si, par des gesticulations aussi habiles que grotesques, il n’avait pas réussi à esquiver les coups et à disparaître prestement.

— Ce qu’elle a dit, la petite demoiselle, risqua Amédée plus tard, alors qu’ils soupaient dans un silence seulement interrompu par les « Mon Dieu ! mon Dieu ! » d’Héloïse, c’est peut-être inquiétant pour les gens de son milieu, ceux de la haute, mais nous, ça ne nous regarde pas.

— Pour sûr que non, renchérit Eponine, vu que notre Bastien, le malheureux garçon, a donné sa vie pour la Révolution, et avant lui Joseph.

Encouragé par ce renfort, Amédée poursuivit.

— Nous, le roi, on le respectait, un roi, n’est-ce pas, c’est pas n’importe qui. On ne dit pas que ceux qui l’ont condamné à mort ont bien fait, l’emprisonner c’était déjà beaucoup, le chasser aurait peut-être suffi, mais le soutenir, non, on n’a rien fait pour.

Ils se tournèrent vers Louison qui, la tête baissée, regardait son écuelle à laquelle elle avait à peine touché. Ils devinaient les raisons de son malaise.

Ils n’avaient plus qu’elle. Que deviendraient-ils si elle devait se trouver menacée à son tour ?

La logique la plus élémentaire, accessible aux esprits les plus simples, leur soufflait que deux vies sacrifiées rachetaient mille fois ce qui n’avait été qu’une erreur, une maladresse, commise par amitié seulement. La logique ! Existait-elle encore en ces temps si bizarres ?

 

Tous les soirs, avant de s’endormir aux côtés d’Héloïse, Louison parlait à Brice. Elle répétait son nom, lui disait son amour, exprimait son espoir.

— Tu vis encore, je le sens, murmurait-elle, tu reviendras, je t’attends.

 

C’était l’automne 1793. Brice était vivant. Le régiment dans lequel il avait été versé n’avait pas combattu à Valmy.

Mais le danger, depuis, n’avait fait que s’accroître, car toutes les grandes nations d’Europe, en réponse à l’exécution de Louis XVI, s’étaient coalisées contre la France, la menaçant sur toutes ses frontières, et non plus seulement celles de l’Est. Les députés de la Convention avaient alors décrété la « levée en masse » de trois cent mille hommes, pour laquelle chaque ville, chaque village dut fournir son contingent.

— Merci, mon Dieu, de nous avoir donné une fille après nos deux garçons, dit Eponine quand le bruit courut que des recruteurs arrivaient dans la région de Verdun.

Quelque part du côté de Paris, Brice participait à l’entraînement d’un bataillon de ces « volontaires forcés », qui seraient mêlés à de véritables volontaires de 92, surnommés les « bleus », et à des « culs blancs », soldats de l’ancienne armée royale.

Il pensait souvent à son ami Bastien, dont il ne doutait pas qu’il se fût engagé, à Amédée et Eponine, et surtout à Louison. Depuis sa visite à Verdun, qui datait de plus d’une année, il avait connu bien des bonnes fortunes, mais jamais il ne s’était senti attiré par aucune femme comme par elle. Cette fille, tellement jeune encore mais si belle et déjà mûre de corps et d’esprit, il l’aimait, vraiment. Les autres ne servaient qu’à assouvir ses désirs d’homme, sans jamais engager son cœur. La reverrait-il un jour ?

 

Dans de nombreuses régions, la population protestait contre la levée en masse, parfois jusqu’au soulèvement. La hausse continuelle du prix des denrées de base mécontentait le peuple. Des femmes, des ménagères, se révoltaient et assaillaient les boutiques !

Les membres influents de la Convention s’affrontaient, rejetaient les uns sur les autres les responsabilités et réglaient leurs différends à coups d’arrestation, de comparution en jugement, de remise en liberté ou de condamnation sans appel. Née d’un désir de liberté, la Révolution s’engageait vers la suppression de toutes les libertés. Les instances, rien que par leurs noms, Comité de salut public, comités de surveillance, Tribunal révolutionnaire, se voulaient implacables.

Ainsi fut ouverte la chasse aux antirévolutionnaires, aux royalistes avérés, ou seulement supposés. La loi des suspects, qui ordonnait l’arrestation immédiate de « ceux qui, soit par leur conduite, soit par leurs relations, soit par leurs propos ou leurs écrits, s’étaient montrés partisans de la tyrannie et ennemis de la liberté », ouvrait la voie à la délation et la violence.

Le 14 octobre comparut devant le tribunal révolutionnaire « la veuve Capet », Marie-Antoinette, l’Autrichienne détestée. A des charges certaines sur son rôle politique s’ajoutèrent des calomnies sur sa vie privée. Condamnée à mort, elle fut conduite au supplice le surlendemain de son procès, dans une charrette, les mains liées dans le dos, vêtue d’une simple robe et d’un bonnet.

La nouvelle qui se répandit dans le pays créa plus de stupeur encore que quand il s’était agi du roi.

Une femme… une reine… même étrangère, le lui avait-on assez reproché, même frivole, dépensière, mauvaise conseillère du roi Louis, méprisante envers le peuple, elle n’en portait pas moins le titre devant lequel, par un vieux réflexe venu du fond des temps, on s’inclinait.

— Les petits ! s’inquiéta Eponine.

Le sort des enfants royaux n’avait pas cessé de la préoccuper depuis l’arrestation de la famille. Alors maintenant, qu’étaient-ils devenus ? Connaissaient-ils le destin de leurs parents ? Les avait-on laissés en prison ? Qui s’occupait d’eux, leur parlait, les consolait ?

Elle savait ce que signifiait la séparation définitive d’une mère et de ses enfants, elle l’avait vécue deux fois. Un arrachement, au vrai sens du terme. Une douleur physique, une déchirure de la chair. Et celle des enfants est si tendre…

 

Une femme, une reine, il y en avait une autre, ici même, avec eux. Les menaces qui planaient sur elle, qu’ils réussissaient encore à éloigner, avec la force de leurs arguments, s’imposèrent cette fois fermement.

Une femme. On pouvait désormais le dire de Louison, en effet. Pas au sens charnel, elle n’avait eu de commerce avec aucun homme, et si elle en avait le désir, elle se réservait pour Brice, dont elle voulait se persuader qu’il était vivant et qu’il attendait des jours meilleurs pour revenir vers elle. Elle était femme par le rôle qu’elle tenait dans la maison, depuis la visite tragique de Landry et plus encore depuis celle de Claire, qui avait fait entrer l’angoisse dans la boutique avec elle.

Elle était reine parce que son père et sa mère étaient devenus ses sujets, qui recevaient d’elle les ordres pour leur quotidien.

— Il faut travailler, mon petit père, disait-elle à Amédée qui semblait avoir oublié la fierté de l’ouvrage bien fait et le respect de la clientèle.

— Change ton jupon, ma petite mère, et assois-toi, que je te coiffe, tes cheveux sont tout emmêlés.

Eponine négligeait sa tenue, et tout ce qui faisait sa beauté et le bonheur de son homme.

Les stimuler, les aiguillonner, les guider, voilà ce qu’à longueur de journée Louison devait faire. Décider de ce qui cuirait dans le chaudron. Préparer le cuveau pour la lessive dans la courette.

Eponine, qui avait la hantise de voir sortir Louison, comme si le danger soudain pouvait fondre sur elle, retrouvait toutefois assez de vigueur pour aller remplir les baquets d’eau à la fontaine, chercher sur les étals des marchands les quelques produits indispensables, et chez les bonnes sœurs les remèdes pour Héloïse.

Un matin de novembre, c’est par deux gendarmes qu’elle fut accueillie à la porte du couvent de la rue Saint-Maur.

— Citoyenne, dit l’un d’eux, que viens-tu faire ici ?

— Ma mère est malade, c’est auprès des bonnes sœurs que je trouve de quoi lui préparer ses tisanes. J’en ai besoin aujourd’hui même.

— Les bonnes sœurs ? ricana le second gendarme, il n’y a plus de bonnes sœurs !

Eponine les regarda, effarée, jusqu’à ce que l’homme lui fasse signe de déguerpir, sans lui fournir aucune explication.

Déjà on n’était plus en 1793, mais en l’an II de la République, d’après le calendrier révolutionnaire qui avait rétrospectivement fixé le début de l’an I au jour de la bataille de Valmy. Déjà les mois n’étaient plus divisés en semaines, mais en décades, les fêtes traditionnelles remplacées par la commémoration des grandes dates antiroyalistes. Et voilà que les communes avaient reçu de la Convention le droit de supprimer les institutions religieuses rebelles au pouvoir en place ou qui leur déplaisaient. Allait-on pouvoir expliquer à la population du quartier que les bonnes sœurs de Saint-Maur étaient rebelles, ou seulement déplaisantes, alors qu’elles venaient en aide aux malades et aux indigents, comme d’autres congrégations tenaient des écoles ou recueillaient les orphelins ?

A partir de ce jour, Eponine dut se rendre chez l’apothicaire de la rue Mazel pour les remèdes d’Héloïse, mais chaque fois qu’elle passait devant le couvent elle éprouvait les mêmes regrets et la même émotion. Les bonnes sœurs, qu’étaient-elles devenues ? Où les avait-on emmenées ? Et Tiboulet, qui à cette saison y avait entamé ses quartiers d’hiver ? Etait-il visé lui aussi par cette si dure loi des suspects ?

Plus tard, quand il apparaîtrait clairement que les décrets antireligieux étaient tellement impopulaires, dans cette France si enracinée dans le christianisme, qu’ils risquaient d’être source de nouvelles difficultés, la liberté de culte serait rétablie et les congrégations religieuses rouvertes, mais jamais Tiboulet ne pousserait à nouveau la porte de la cordonnerie ni d’aucune autre boutique. Oiseau de malheur, comme le nommait Eponine quand elle en faisait l’objet de ses colères, mais aussi et surtout figure pittoresque du quartier.

On ne tarda pas à savoir que les couvents fermés allaient servir de prisons, quand celle de la ville ne pourrait plus contenir toutes les personnes mises en état d’arrestation.

Parfois, de la même façon qu’ils disaient : « Il me faut des courroies solides pour ma hotte, citoyen Chauderlot » ou : « Ces bottines sont encore bonnes sur le dessus, peux-tu en changer les semelles, cordonnier ? », les quelques rares clients d’Amédée laissaient tomber, d’un ton apparemment anodin :

— Ils en ont encore arrêté plusieurs hier.

« Ils », c’étaient les gendarmes, sous les ordres du lieutenant Carault, installé à Verdun et bien décidé à mettre la main sur tous ceux et toutes celles qui avaient contribué un tant soit peu à la reddition de la ville et à l’accueil des Prussiens.

Arrêté qui ? Des hommes, uniquement, d’abord. Puis des femmes…

 

Louison réussissait de temps en temps à échapper à la surveillance d’Eponine, prise de l’envie de courir jusqu’à la « grande maison », de crier le prénom de son amie dans la cour, de guetter l’ouverture d’une fenêtre, de voir apparaître Claire, qui accourrait vers elle, et ensemble elles parviendraient à oublier, pour quelques précieux instants, la terrible menace qui planait sur elles. Mais non, elle savait résister, elle partait dans l’autre sens, pour le seul plaisir de marcher un peu, de respirer l’air du dehors.

Quand elle rentrait, Eponine la chapitrait, avec des arguments et des mots qui ne lui ressemblaient pas mais qui lui étaient dictés par la peur, qui la tenaillait au point de la rendre lâche.

— Ne retourne jamais chez ces gens-là, Louison ! La demoiselle Claire et sa mère, c’est elles qui t’ont entraînée dans leur histoire de dragées. Si elles étaient pour avoir des ennuis, ça serait bien malheureux, mais faudrait pas qu’on puisse croire que tu étais tellement liée avec elles. Tu n’es que la fille de leur servante, rien de plus. Hein, Louison ? La petite demoiselle, tu ne la connais plus, tu ne l’as jamais connue. Mets-toi bien ça dans la tête, au cas où, un jour, quelqu’un s’aviserait de venir te le demander.

 

« Le procureur Tabouillot, il a été arrêté, mais ils l’ont relâché. En revanche, sa bourgeoise et sa fille, qui étaient dans le coup du chariot et des dragées, ils les ont gardées, les v’là à l’ombre, et y a pas qu’elles… »

C’était un homme du quartier, de la rue Mongaud toute proche, qui avait parlé ainsi, presque à voix basse, à Amédée, qui le connaissait. Un homme qui n’était pas venu pour le cordonnier, mais pour le père, puisqu’il était ressorti aussitôt, sans rien dire ni demander d’autre.

Amédée réfléchissait. Que signifiaient cette visite furtive et cette révélation ? L’homme savait-il que Louison en était, de l’expédition des dragées ? Cherchait-il à rassurer sa famille, puisqu’elle n’avait pas été inquiétée comme les autres, dites coupables ? Cherchait-il au contraire à l’effrayer, en laissant entendre que son tour ne tarderait pas à venir ? Allait-il falloir cacher Louison ?

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