La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 2 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 1

1

 

Eponine, un panier au bras, venait d’aller faire quelques achats au marché le plus proche. Vêtue d’une longue jupe rouge dont dépassait un jupon de cotonnade blanche, d’un caraco et d’un fichu de même teinte, elle hâtait le pas au fur et à mesure qu’elle avançait dans la rue Saint-Maur, vers la cordonnerie que signalait de loin son enseigne. Il n’y avait pas foule dans cette rue tranquille, proche de la ville haute, où quelques artisans seulement tenaient boutique. Cependant, ceux qui la voyaient passer ne pouvaient s’empêcher de la dévisager, ni ceux qui la croisaient de se retourner sur elle : elle était nouvelle dans le quartier, et surtout de nature à retenir l’attention.

— Une belle gaillarde, dit en hochant la tête d’admiration le marchand de charbon qui avait délaissé un peu le chargement de sa charrette pour répondre à son salut et à son sourire. Ce bougre d’Amédée, quel veinard !

Eponine avait tout juste vingt ans, et déjà le charme radieux d’une vraie femme, avec une silhouette bien modelée et des rondeurs affirmées. Elle marchait d’un pas souple et décidé qui faisait danser ses jupes et traduisait sa bonne humeur.

Joyeuse, elle l’avait toujours été, bien que la vie ne lui eût pas fait que des cadeaux depuis sa naissance.

Elle était une fille sans père, fille d’une femme sans homme, Héloïse, sa mère, ayant été séduite et abandonnée par un goujat. C’est d’elle qu’elle tenait sa belle stature, et surtout sa chevelure brune, véritable cascade de boucles indomptables qui jaillissaient constamment de ses coiffes, ses yeux sombres et sa peau mate. Car il n’était pas si loin, le temps des guerres contre les Espagnols, dont les troupes s’étaient répandues jusqu’aux frontières du nord et de l’est et y avaient laissé des traces de leur passage. Ce n’était pas sans raison que la mère d’Héloïse, une femme elle aussi sans mari, avait été surnommée « la Noiraude », un qualificatif qui aurait tout aussi bien pu convenir à sa descendance.

Eponine avait grandi dans les jupes d’Héloïse qui était servante à demeure dans une famille bourgeoise de la ville où, par grande bonté et en raison de ses qualités, on ne l’avait ni chassée ni forcée à se séparer de son enfant, qui ainsi n’avait pas été privée de la tendresse maternelle, un peu bourrue mais bien réelle. Puis, dès l’âge de douze ans, déjà experte en cuisine et en travaux de lingerie à l’instar de sa mère, la fillette était devenue servante, à son tour, chez un négociant en céréales, où elle avait su se faire apprécier. Les femmes et les filles dites « de maison » étaient logées dans des mansardes ou des réduits sans confort, nourries, habillées, et de ce fait peu payées. Grâce à sa bonne nature, Eponine avait su s’arranger de cette condition et se contenter de joies simples : ses visites à sa mère, l’achat de quelques babioles, rubans ou autres, les fous rires avec d’autres jeunes filles de sa condition les jours de fête, quand elles étaient autorisées à sortir pour se distraire un peu. Elle était ainsi devenue une belle personne à la langue bien pendue et à la repartie facile, sans pour autant être mal embouchée ni insolente, au rire toujours prêt à éclater pour la moindre raison.

Mais là, si elle souriait en arrivant à la cordonnerie, elle avait pour cela la meilleure des raisons : le bonheur. Celui dont le nom s’étalait en grandes lettres gravées sur une plaque de métal poli, sous l’enseigne, une botte stylisée dans un cadre de fer forgé, Amédée Chauderlot, était depuis peu son mari.

Ils s’étaient rencontrés trois mois plus tôt, à l’occasion du carnaval qui se célébrait par des défilés en ville et des danses sur les places, au son des vielles et des flûtes. Après une farandole endiablée, ils avaient pu enfin se regarder, et tout de suite ils s’étaient plu. Elle était belle et lui n’avait pas mauvaise allure, plutôt grand, mince mais bien taillé, les yeux clairs, la mise simple, culotte de drap et camisole de lin, bonnet de feutre. Un ouvrier peut-être ? Non, un artisan. Il travaillait le cuir.

L’enfance et l’adolescence d’Amédée Chauderlot avaient été pour le moins difficiles. Son père était un homme de la terre, un paysan, mais parmi les plus pauvres, ceux qu’on appelait les manouvriers, ou encore les brassiers : ils n’avaient que leurs bras pour toute richesse et travaillaient au service des fermiers laboureurs, les « coqs de village ». Ceux-ci possédaient leur train de culture, leurs outils, leur cheptel, et exploitaient les terres de quelque grand bourgeois ou petit nobliau de province. Amédée était le dernier-né de la famille et suivait, comble de malchance, quatre filles. Il avait souffert du froid, de la faim, les années de disette, quand le pain était rare et la soupe claire. Il avait connu, encore enfant, les longues journées de moisson, le dos courbé, la faucille à la main et, plus tard, le battage au fléau. Il avait à peine appris à lire à l’école de la paroisse. Encore moins à aimer, car il n’y avait guère de place pour le sentiment dans la vie de ses parents.

La plupart des manouvriers, qui avaient de nombreuses bouches à nourrir, occupaient la longue saison d’hiver et les temps morts entre les gros travaux par des activités manuelles. La terre pouvait se reposer, pas eux. Les uns tissaient à domicile sur des métiers mis à leur disposition par des marchands des bourgs et des villes, d’autres fabriquaient des tonneaux, d’autres encore étaient couvreurs en chaume, ou bien sabotiers, selon les productions et les ressources locales. Le père Chauderlot, lui, faisait un peu le savetier, bientôt aidé par Amédée, qui y avait pris goût. Jusqu’à y trouver le prétexte de quitter son village, Charny, pour la ville toute proche, Verdun. Il avait quinze ans et le sentiment, tout de même, d’abandonner sa famille à son triste sort, mais celle-ci, résignée à tout, n’avait rien fait pour le retenir. Un maître cordonnier de la ville haute, au pied de la cathédrale, l’avait pris comme apprenti, au vu de son petit savoir-faire et de son envie d’apprendre, puis l’avait gardé en le voyant progresser rapidement. Cette confiance, ainsi que la vie nouvelle qu’il menait, l’avait transformé, développant en lui des qualités et un appétit de vivre qu’il ne soupçonnait pas. D’apprenti il était devenu compagnon, sans toutefois faire le tour de France, mais il avait acquis assez d’expérience pour envisager de se déclarer lui-même un jour artisan et tenir boutique. Toutefois, pour cela, il lui fallait d’abord prendre femme. C’est alors que le carnaval avait bien à propos mis la belle Eponine sur son chemin…

Le père Chauderlot n’avait pas de rancune envers le fils unique qui avait quitté la terre. Il avait voulu que le mariage eût lieu chez lui, entre la fenaison et la moisson, avec une grande ripaille dont les préparatifs avaient mobilisé la mère et les filles des jours entiers, au risque de devoir ensuite se serrer la ceinture durant des semaines.

Avant même ce mariage, Amédée s’était mis en quête d’une boutique à louer et en avait rapidement trouvé une à sa convenance, rue Saint-Maur. Elle avait plu aussi à Eponine et ils s’y étaient installés dès le lendemain de leurs noces.

Cette boutique, précédemment occupée par un tailleur, comprenait un atelier assez vaste qui s’ouvrait sur la rue par une haute porte de bois et un volet dont une partie se soulevait et l’autre s’abaissait, permettant ainsi l’entrée de la lumière, et pouvant servir à l’occasion d’étal pour présenter la marchandise. Amédée y plaça son établi et ses outils de travail, dont la plupart lui avaient été offerts par celui qui lui avait enseigné le métier. S’ajoutait à l’échoppe un petit local borgne à usage de réserve. Il communiquait avec les pièces d’habitation, une salle comportant une cheminée avec un âtre, deux chambrettes pourvues d’alcôves et de minuscules fenêtres donnant sur une courette, et un grenier accessible par une trappe vers laquelle montait un escalier aux marches étroites. L’ensemble était sombre, ils s’en rendraient compte quand il faudrait fermer le volet pour travailler et vivre à la lueur de la chandelle, mais la beauté et le rire d’Eponine y tiendraient lieu de soleil.

Si Amédée avait réussi à amasser un peu d’argent en travaillant comme compagnon, le pécule d’Eponine était bien maigre. Comme celui qu’Héloïse avait tenu à lui donner, faute de mieux, en guise de dot. Le tout avait suffi à l’achat de quelques meubles, table, sièges, coffres, literie et ustensiles de cuisine.

Amédée avait décidé de « travailler à façon », ce qui signifiait qu’il ne fournirait pas le cuir : les clients désireux de lui commander des bottes, bottines, bourses ou autres accessoires devraient lui procurer la matière première qu’il lui reviendrait de façonner selon leurs désirs.

 

Comme il faisait chaud, la porte et le volet de la boutique étaient ouverts quand Eponine arriva à la cordonnerie. Amédée prenait la mesure du pied d’un client, un riche bourgeois à en juger par son embonpoint et sa mise. Ils se firent donc discrets, se contentant d’un sourire, et elle passa rapidement dans sa cuisine.

Puisqu’elle était maintenant mariée, elle avait quitté sa place de servante à demeure chez ses maîtres. Elle devait s’occuper de l’aménagement de la maison, et de son homme. Il l’adorait, lui répétait sans cesse qu’elle était belle. Elle s’en doutait bien un peu… Héloïse le lui avait assez dit, mais elle était sa mère. Des regards d’hommes dans les rues, des mots crus lâchés sur son passage, quelques tentations devinées chez des messieurs qui fréquentaient la maison de ses maîtres et s’arrangeaient parfois pour frôler la jeune servante le lui avaient plus sûrement fait comprendre. Dans leur lit, Amédée lui révélait le plaisir et le pouvoir de cette beauté ; elle s’offrait à l’amour sans retenue.

Quand elle eut fini d’installer leur modeste intérieur, malgré les protestations de son homme, Eponine parla de reprendre des travaux en journée : cela pouvait se trouver, dans des familles nobles ou bourgeoises où une seule servante ne suffisait pas. Habituée dès son plus jeune âge à travailler, elle aurait eu l’impression de fainéanter en se cantonnant au seul entretien de son ménage. Il la laissa donc faire, pour un temps, puisqu’il connaissait le moyen de la tenir à la maison sans pour autant paresser. Il suffisait pour cela de lui faire des enfants…

Il leur en vint deux d’un coup, en 1772, deux petits garçons qu’ils prénommèrent Joseph et Bastien. Cette double maternité fit d’elle une femme au corps épanoui, aux hanches rebondies, à la poitrine généreuse et ferme. Elle se régala des deux petits et s’amusa beaucoup de leurs gazouillis, de leurs premiers pas, de leurs premiers mots. Mais c’eût été mal les aimer, déclara-t-elle, que de s’attarder à pouponner plus que de raison, au risque de les rendre timorés et capricieux. C’est pourquoi, dès qu’elle les jugea suffisamment « démarrés » et assez sages pour être confiés à la garde de leur père sans l’importuner dans son travail, elle parla de se louer à nouveau, quelques heures par jour. Amédée dut batailler ferme pour l’en dissuader. Il y allait aussi de son honneur. Le revenu de son travail, affirmait-il, lui permettait de faire vivre honnêtement sa petite famille, tout en lui laissant la possibilité de devenir un jour, pas si lointain, propriétaire de sa boutique.

Les jumeaux avaient trois ans quand Eponine revint à la charge. Au marché du quartier, où elle se rendait chaque matin, elle apprit qu’une place de choix était à prendre dans la rue même.

— C’est chez monsieur le procureur et madame Tabouillot, expliqua-t-elle à Amédée, tout excitée. Ils ont bien sûr une servante, mais on m’a dit que Madame cherchait en plus une personne pour le linge, et aussi pour aider à la cuisine, les jours de réception. C’est une bonne place, mon homme, qui ne me prendra pas trop de temps. A deux pas d’ici…

Elle ne lui laissa pas le loisir d’exprimer son avis, ajoutant aussitôt :

— Aujourd’hui même, je vais me présenter !

François Tabouillot remplissait l’honorable fonction de procureur du roi au bailliage de Verdun. C’était un homme à la fois respecté et craint, qui participait à l’exercice de la justice au nom du roi. Il vivait avec sa femme, Anne, dans une belle demeure située à l’entrée de la rue Saint-Maur, une maison à étage, de pierre blanche, avec jardin et grille de fer forgé, hauts plafonds décorés de moulures et large escalier intérieur. Les gens de la rue disaient pour la désigner : « la grande maison ».

Eponine se présenta à madame Tabouillot, qui l’engagea sur-le-champ et s’en trouva rapidement satisfaite. Bien qu’aussi différentes que deux femmes puissent l’être, elles surent s’apprécier et même s’attacher l’une à l’autre, sans familiarité toutefois, chacune demeurant dans son rang, dans son rôle.

Anne Tabouillot était blonde, très mince, presque jusqu’à la maigreur, toujours vêtue de robes taillées dans des tissus de choix, aux teintes claires, dans un souci de bon goût et d’élégance. Elle était d’un tempérament réservé, presque languissant parfois. Elle trouva du plaisir à la présence chez elle d’une femme énergique, aux rondeurs alertes, aux gestes sûrs, au rire clair, aux vêtements de couleurs vives. Eponine admirait madame Tabouillot, se disait qu’elle aurait aimé porter elle aussi du linon, de la batiste, des dentelles, tout en se sentant parfaitement à l’aise dans des étoffes plus ordinaires.

— Madame est allée en visite chez une amie, elle était bien jolie, disait-elle parfois en retrouvant Amédée et les deux garçonnets dans la boutique.

Ou bien :

— Madame est vraiment gentille, elle m’a offert à boire une tasse de ce fameux chocolat dont les gens de son monde raffolent tellement.

— Madame par-ci, Madame par-là, tu n’es que sa servante, ne t’égare pas, Eponine ! répondait Amédée.

— Et toi, alors, répliquait-elle, est-ce qu’il ne t’arrive pas de travailler aussi pour des beaux messieurs ?

— Si, mais je ne leur fais pas de courbettes, moi, tu sais que je ne me lève même pas quand ils entrent ici, je les reçois assis sur mon tabouret de cordonnier, car c’est le cordonnier seulement qu’ils considèrent en moi, et non point l’homme !

Eponine riait et calmait Amédée par des caresses, des agaceries auxquelles il ne savait pas résister.

— T’en fais pas, mon homme, Madame, je l’aime bien mais je ne l’envie pas. Je dirais même que je la plains. Elle n’a quasiment pas de hanches, et des petits nénés de rien du tout. Tu aimes mieux une femme qui te remplit les mains, toi, pas vrai ? Moi, j’aime cent fois mieux mon cordonnier, avec son tablier de cuir, que monsieur le procureur avec son jabot de dentelle et son grand nez pointu !

Amédée alors empoignait le crochet et tirait le volet de la boutique pour profiter des rondeurs de son Eponine, qui s’empressait de tourner vers le mur les chaises basses des jumeaux.

 

Quand une troisième naissance s’annonça au foyer du cordonnier, après s’être réjoui, celui-ci se fâcha tout rouge.

— Eponine, commanda-t-il, je ne t’ai jamais contrariée, mais cette fois tu vas dire à ta madame Tabouillot que ta place est maintenant tout entière ici. Tu sais que ma clientèle ne fait qu’augmenter, que je ne peux pas toujours avoir l’œil comme il le faudrait sur nos deux drôlets, alors avec un de plus…

— Patiente encore un peu, Amédée, tu sais que même grosse je suis toujours vaillante ; laisse-moi le temps de préparer Madame à se passer de moi, je crains de lui manquer.

— Tu te fais des illusions, ma femme, elle trouvera une autre servante et voilà tout. Ce qui compte pour elle, c’est d’être servie, et rien d’autre.

Eponine se rangea aux raisons d’Amédée. Il lui fut plus facile que prévu d’annoncer à madame Tabouillot qu’elle devait renoncer à la servir. Quand elle se rendit à la « grande maison » pour ce qui devait être la dernière fois, elle y fut accueillie par une révélation d’importance.

— Ma bonne Eponine, lui dit Madame, il m’a semblé ces temps-ci que vous preniez un peu d’embonpoint. Ne seriez-vous pas une nouvelle fois en espoir d’enfant ? Si ? Eh bien ! moi aussi, je le suis ! Après dix années de mariage, enfin !

Elle croisa ses deux mains sur son ventre encore plat, alors que celui d’Eponine, en effet, s’arrondissait déjà.

— Je suis tellement plus menue que vous, ça ne se voit pas encore, mais j’en ai la certitude.

— J’aimerais bien une petite fille, moi, après mes deux garçons, dit Eponine.

— Moi aussi, lui confia Anne, même si monsieur le procureur, comme tous les hommes, désire un fils, bien sûr.

Elle avait souffert de cette longue attente, jusqu’à douter, parfois, de parvenir à devenir mère. Cette espérance la comblait et la rendit compréhensive. Elle accepta de se séparer d’Eponine et se montra généreuse au moment de lui régler ses gages.

 

Eponine, la première, donna le jour à une fillette prénommée Louise, et tout aussitôt appelée Louison, au printemps de l’année 1777.

Un mois plus tard naissait la petite Claire Tabouillot. Pour sa mère, il n’était pas question de l’allaiter elle-même, ce dont d’ailleurs elle n’aurait pas été capable, en raison de sa poitrine trop menue. Elle confia donc la fillette à une nourrice, à la campagne, où elle se faisait emmener en voiture à cheval pour des visites régulières. Elle s’aperçut très vite, à son petit minois chiffonné, à ses miaulements de chaton maigre, que l’enfant végétait. La nourrice, par appât du gain, avait pris deux petits à la fois, qu’elle prétendait à tort pouvoir allaiter ensemble.

Au marché du quartier où se côtoyaient, devant les étalages, les femmes du peuple et les servantes de maison, Eponine entendit un matin prononcer le nom de madame Tabouillot. Elle s’approcha, tendit l’oreille, et ce qu’elle entendit la bouleversa.

— Madame est dans tous ses états, révélait la servante, sa petite fille ne profite pas du tout, elle est toute chétive, au point qu’elle pourrait peut-être ne pas vivre… Madame dit qu’elle va se mettre en quête d’une autre nourrice, mais est-ce que ça sera mieux ?

Eponine se précipita chez Anne Tabouillot.

— Madame, lui dit-elle, je viens d’entendre de la bouche de votre servante qu’il faudrait une bonne nourrice pour votre petite Claire. Regardez mes seins, comme ils sont gonflés, à croire qu’ils se souviennent des jumeaux. Ma Louison a beau téter comme une goulue, elle ne peut pas tout prendre, j’ai tellement de lait que je dois bourrer des linges dans mon caraco si je veux rester présentable. Alors, si vous le voulez bien, Madame, je peux nourrir votre petite, comme ça vous l’aurez près de vous.

C’est ainsi qu’Eponine devint la nourrice de la petite demoiselle Tabouillot, qu’elle sauva peut-être – la pauvrette était vraiment mal en point quand monsieur le procureur et Madame la ramenèrent de la campagne. Elle s’émut de sa légèreté quand pour la première fois elle prit la petite dans ses bras, des efforts que celle-ci devait fournir pour téter, au point de s’endormir contre le sein de sa nourrice. Ce don du lait noua entre les deux femmes un lien profond bien qu’inexprimé, en raison de ce qui les séparait, l’appartenance à deux classes sociales différentes.

Nourries du même lait, sous les yeux attentifs d’Eponine et le regard attendri d’Anne, ravie d’avoir ramené sa fillette sous le toit familial, Louison et Claire tissèrent un lien naturel qui avait quelque chose d’une parenté. Elles firent presque de pair leurs premiers apprentissages – presque, parce qu’au bénéfice de son mois d’avance Louison ajouta celui d’une précocité rapidement affirmée.

Quand le temps fut venu de sevrer Claire, Anne demanda à Eponine, qui accepta, de continuer à venir, certains jours, afin de suppléer sa servante pour des tâches délicates dans lesquelles celle-ci n’excellait pas, les repassages de tissus précieux, des préparations culinaires un peu compliquées pour les jours de réception à la table du procureur. Eponine arrivait toujours accompagnée de Louison, enfant éveillée mais sage, qui ne gênait aucunement sa mère dans ses travaux. Anne n’y trouvait pas à redire : en raison de ses occupations, de sa toilette, de ses visites à ses amies, de ses réceptions, toutes choses auxquelles elle avait repris goût, elle avait souvent l’impression de délaisser un peu sa petite Claire, et elle savait lui faire plaisir en la laissant filer vers l’office ou la cuisine, où bientôt éclataient des rires.

Les fillettes grandirent et elles seraient sans doute devenues inséparables si elles avaient été du même rang, si elles avaient bénéficié de la même éducation.

Les Tabouillot confièrent Claire à l’école des religieuses qui, en plus des enseignements de base, lui inculquèrent des notions de latin, et bien sûr les « bonnes manières ». Dès qu’elle eut atteint les six ans, un professeur fut engagé pour lui donner à domicile des leçons de clavecin. Quant à Louison, comme ses frères avant elle, elle apprit seulement à l’école de la paroisse à lire, écrire et compter, selon la volonté d’Amédée qui jugeait ce modeste bagage indispensable à l’avenir de ses enfants. Il lui arrivait encore de se présenter et d’être acceptée à la « grande maison », en fonction non plus des occupations d’Eponine, mais des heures où Claire était disponible. Parfois, à vrai dire rarement, c’était celle-ci qui obtenait de sa mère l’autorisation de trotter jusqu’à l’autre bout de la rue, et son fin minois s’encadrait dans la porte de l’atelier d’Amédée.

— Tiens, disait-il, voilà la petite demoiselle.

Elle restait à l’entrée de l’atelier, timide, et regardait le cordonnier avec un mélange de curiosité et de crainte, à cause de son grand tablier de cuir, de ses outils, tranchoirs, marteaux, alênes, aux formes peu rassurantes, des odeurs fortes des produits, la poix, la cire, et de la rusticité de l’environnement.

Amédée se tournait vers le fond de la boutique et appelait Louison. Si Claire avait été invitée à pénétrer dans la pièce qui s’ouvrait alors, et qui lui paraissait bien petite et sombre, aurait-elle accepté ? Sans doute pas. Louison arrivait et les deux fillettes demeuraient un moment sur le seuil de la boutique, au ras de la rue, à chuchoter, puis Claire s’éclipsait bientôt.

Pas plus qu’Eponine ne jalousait Anne Tabouillot, Louison n’enviait Claire. Certes, les lieux où celle-ci vivait, les objets qui l’entouraient, les vêtements qu’elle portait étaient plus beaux que les siens. Mais Louison, dans sa simplicité de fille du peuple, avait conscience d’une certaine supériorité sur son amie. Elle se savait plus hardie, plus débrouillarde, donc mieux armée pour la vie, et aussi plus entourée de chaleur dans sa famille où, à cause de l’espace restreint, régnait une promiscuité de tribu. Chez les Tabouillot on ne pouvait parler qu’à condition d’y avoir été autorisé, il fallait choisir ses mots, contenir ses rires, ses gestes, alors que chez les Chauderlot on s’embrassait, on se chamaillait pour des riens et on se réconciliait dans les rires.

Louison couchait dans la chambre de ses parents, la plus grande, sur une paillasse disposée sur un coffre de bois. Elle faisait souvent semblant de dormir et entrouvrait un tout petit peu les paupières pour les voir se déshabiller, s’agacer de caresses, de chatouillis, avant de disparaître derrière le rideau de l’alcôve qui parfois frémissait et laissait passer les gloussements d’Eponine et les halètements d’Amédée. Petite fille encore, Louison pressentait des jeux mystérieux dont elle devinait le caractère intime.

La plus petite chambre était celle des jumeaux. Habitués dès leur naissance à tout partager, ils n’avaient pas pris ombrage de l’arrivée de cette petite sœur dont leur mère s’occupait davantage que d’eux et devant laquelle leur père fondait, car c’était une fillette fort mignonne, une brunette potelée et rieuse qui promettait de ressembler en tout à Eponine. Joseph et Bastien lui avaient donc fait fête et s’étaient efforcés dès que possible de l’associer à leurs jeux. Amédée leur donnait des chutes de cuir, des alênes émoussées, des restes de fil dont ils s’amusaient. Ils exploitaient les maigres ressources de la courette, feuilles, brindilles, écorces, dont ils faisaient des embarcations qu’ils lançaient et suivaient dans le caniveau de la rue, les jours de pluie.

Louison les aimait beaucoup aussi, mais malgré elle, en grandissant, elle contribua à faire naître la jalousie en eux. Une jalousie commune, d’abord, par rapport à Claire, la petite demoiselle vers laquelle, les délaissant, elle courait avec tant de plaisir. Et aussi la jalousie de Joseph qui, au sortir de l’enfance, acquit la certitude que Louison lui préférait Bastien. Déjà, il s’estimait, non sans raison, moins adroit, moins malin, moins beau que son jumeau. Si tous deux avaient emprunté leurs traits à leur père, Bastien avait hérité en plus du teint mat et des yeux noirs de sa mère qui accentuaient la vivacité de son regard ; en matière d’imagination, d’audace, de précision, il surpassait toujours son frère.

La jalousie n’avait pas cours chez les Chauderlot. Joseph garda pour lui sa frustration. Eponine – s’il avait parlé, ce n’aurait pu être qu’à elle – ne l’aurait pas pris au sérieux, elle l’aurait rassuré de quelques bourrades affectueuses par lesquelles elle avait remplacé les caresses et les baisers pour ses deux garçons qui devenaient de petits hommes, et il aurait ri avec elle pour ne pas pleurer. Mais il commença à changer de caractère, devenant peu à peu taciturne, au fond de lui rageur.

 

La réussite d’Amédée, désormais propriétaire de sa boutique, la satisfaction qu’il tirait de son travail et son bonheur familial n’avaient pas dissipé le souvenir de ses années difficiles. Des images restaient douloureusement gravées en lui. Il se souvenait de l’échine courbée de son père devant le maître de la ferme, et plus encore devant les propriétaires, lorsqu’ils venaient visiter leurs domaines, en voiture attelée de chevaux fringants. Il revoyait les yeux baissés de sa mère devant les dames élégantes qui accompagnaient parfois ces messieurs et lui dispensaient de leur hauteur quelques paroles doucereuses, quand ce n’étaient pas des quolibets sur ses habits de misère, son air soumis devant le curé qui lui recommandait le travail, l’obéissance et la vertu. De ces humiliations comme de son manque total d’instruction, il avait souffert plus encore que des travaux harassants et des privations de toutes sortes.

C’est pourquoi souvent, les soirs d’hiver, après le souper, il s’asseyait près de l’âtre et réunissait auprès de lui ses trois enfants, les deux garçons blottis à ses pieds, la petite Louison sur ses genoux. Pour eux, il parlait de ce rêve, peut-être insensé, qui avait envahi son esprit au temps de sa jeunesse, celui d’un monde plus juste, où les droits et les devoirs seraient plus équitablement partagés entre les hommes, où chacun gagnerait sa place au soleil autant par ses mérites que par sa naissance, où tous les enfants sans exception auraient accès au savoir…

— Un jour, mes enfants… vous verrez…

Il en parlait, de ce rêve, comme s’il y croyait, et peut-être que dans ces moments-là il y croyait vraiment.

Louison regardait son père sans comprendre, les yeux seulement éblouis de son amour de petite fille. Les deux garçons buvaient ses paroles que pourtant ils connaissaient presque par cœur, à force de les entendre, mais dont le sens peu à peu les pénétrait, et si l’enthousiasme faisait briller le regard franc de Bastien, celui de Joseph traduisait une colère intérieure.

Eponine finissait toujours par s’approcher. Son sort avait été moins cruel que celui de son Amédée : le travail en maison, surtout chez de bons maîtres, était moins rude que celui de la terre ou des ouvriers des ateliers, et elle n’avait pas ressenti la même frustration que lui du fait de n’avoir pas fréquenté l’école.

— Tu rêves, mon homme, lui disait-elle, tu rêves… Ce n’est pas possible, ce que tu racontes là. Il y a toujours eu des gens haut placés et des humbles comme nous, comment veux-tu que ça change ? Tu n’es pas heureux comme tu es ?

— Si, ma bonne femme, je suis heureux, grâce à toi et à nos petiots, mais ça ne m’empêche pas de rêver, vois-tu…

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