La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 15 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 14

14

 

L’armée du duc de Brunswick leva le camp et prit la direction de Paris ; l’armée révolutionnaire s’engagea à sa rencontre. Le choc se produisit à Valmy où Dumouriez, par une manœuvre habile, réussit à attirer l’armée prussienne.

Ce jour-là, le 20 septembre 1792, Bastien était à Valmy. Son père, sa mère, sa sœur ne le savaient pas. Ils ignoraient qu’en ce jour s’y déroulait une bataille décisive, dont la nouvelle ne serait connue d’eux que deux jours plus tard.

La liberté ou la mort ! Tel était le mot d’ordre donné aux soldats de Valmy. Bastien n’avait plus rien à voir avec le volontaire maladroit qui manœuvrait à la Roche. Les recrues avaient été équipées et entraînées à la discipline et au combat. Il portait un uniforme et tenait un fusil à baïonnette dont, galvanisé comme il l’était, il aurait volontiers embroché des dizaines de ces Prussiens diaboliques s’ils avaient cessé leur furieuse canonnade qui faisait trembler la terre et accepté un face-à-face, d’homme à homme ! Autour de lui l’air était irrespirable, ça sentait la poudre et la poussière. De toutes parts montaient des cris. Hurlements des blessés, hennissements des chevaux affolés. Comme le jour de son baptême du feu, à Paris, mais en cent fois, en mille fois pire !

A chaque explosion, il lui semblait que sa tête allait éclater. Mais il était toujours debout, dans la tourmente, et il voulait croire au miracle, celui de retrouver ici Brice, son ami, son frère d’armes, puisque c’était pour l’imiter qu’il s’était engagé à son tour.

La liberté ou la mort ! Il fallait résister. Serrer les dents. Accepter de mourir pour que les survivants continuent la tête haute.

Mais tâcher de sauver sa peau. Vivre ! Je veux vivre encore ! Bastien essayait de crier cette fureur de vivre, mais la pression était telle sur sa poitrine, sur ses tempes martelées, sur sa gorge brûlée, qu’il n’avait plus de voix.

La peur le prit. Si Brice est ici, je m’en sortirai ! Il se raccrocha à cette idée pour trouver la force de se tenir encore debout, d’avancer aux ordres, de courber l’échine sous la pluie de terre et de cailloux que soulevaient les boulets.

Mais si Brice n’était pas là…

Soudain, une déflagration plus forte que les autres ébranla le sol et embrasa le ciel. Bastien se sentit soulevé, c’était comme si son corps s’ouvrait, et devant ses yeux écarquillés, dans une gerbe de lumière, apparurent trois visages. Celui de la bonté, Eponine, celui de la beauté, Louison, et le petit minois de Javotte, le visage de l’amour. Il s’arc-bouta pour se tendre vers elles, rassemblées toutes les trois pour l’arracher à l’enfer. Il voulut crier leurs noms.

— Mam…

Un flot de sang jaillit de sa poitrine, son corps se disloqua et retomba comme un pantin désarticulé. Le déluge de feu continua autour de lui.

 

La boutique était ouverte, le jeune homme entra doucement. Il vit de dos Amédée Chauderlot, le cordonnier, dont il savait qui il était sans le connaître. Celui-ci semblait penché sur son ouvrage, mais aucun geste, aucun bruit d’outil n’indiquait qu’il travaillait.

Le jeune homme sentit son cœur battre très fort dans sa poitrine ; il souffrait, et surtout il s’apprêtait à faire souffrir ce modeste artisan et sa famille.

Amédée devina une présence derrière lui. Il se retourna et sursauta à la vue du garçon, dont la moitié de la tête disparaissait sous un énorme pansement, et qui de plus portait un bras en écharpe. Il se leva, tremblant, incapable de prononcer un seul mot.

Apparut Eponine. Un panier à la main, elle était sur le point de sortir pour aller acheter quelques provisions et renouveler auprès des religieuses les simples pour la potion d’Héloïse.

A la vue du blessé, elle laissa tomber son panier et, les bras ouverts, le visage rayonnant, elle cria, elle hurla :

— Bastien ! Mon petit ! Mon garçon ! Dieu soit loué, tu es vivant !

Oubliées, pardonnées, balayées, toutes les contrariétés et les angoisses qu’elle avait connues à cause de lui ! Son garçon, elle l’attendait avec une telle obstination qu’elle le reconnut dans celui qui était là. Ce n’était pas une impression, mais une certitude jaillie de son instinct de mère. Elle se précipita, l’entoura de ses bras, le serra de toutes ses forces, sans penser un seul instant qu’elle risquait d’aggraver ses souffrances.

— Merci, mon Dieu ! Mon petit, mon enfant, tu es là…

Elle riait, elle pleurait, elle tremblait. Le jeune homme sentait contre lui cette chair de femme si vibrante d’un bonheur qu’il allait devoir briser. Il se raidit et, doucement, tenta de l’écarter, de la repousser, pendant qu’Amédée livide recueillait contre lui Louison qui au premier regard avait compris la méprise tragique de sa mère.

— Dame… dame… je vous en supplie… regardez-moi… écoutez-moi… dame… je ne suis pas votre Bastien.

Eponine enfin se détacha de lui, le regarda fixement. Son visage se décomposa.

— Mais, lui, alors, mon petit, où est-il ? dit-elle d’une voix blanche.

— Il était avec moi… à Valmy…

Amédée s’approcha, Louison toujours contre lui.

— A Valmy ? articula-t-il d’une voix sans timbre, on dit que ça a été une terrible bataille, qu’il y a eu tellement de blessés, tellement de morts…

— On était dans le même bataillon, on s’est jetés ensemble dans la bataille, quand ça a été notre tour. Les obus pleuvaient autour de nous… et tout d’un coup… je l’ai vu… comme exploser… puis tomber… J’étais pris dans un flot, je n’ai pas pu aller vers lui, j’ai été obligé de courir…

Il dut s’arrêter un instant pour trouver la force de continuer.

— Moi aussi, tout de suite après, j’ai été touché, je suis tombé, j’ai perdu connaissance. Quand je suis revenu à moi, j’étais sorti de la tourmente, des camarades avaient réussi à me porter secours, on m’avait allongé sous une tente et soigné. Alors que lui, Bastien, le malheureux…

Des larmes coulaient sur les joues du blessé, qui tenta de les essuyer de son bras valide. Il tremblait de plus en plus, paraissait au bord du malaise. Louison s’avança vers lui et le guida jusqu’au petit banc installé dans un coin de la boutique.

— Mon petit… alors… il est… il est mort ? articula péniblement Eponine.

Elle recula jusqu’à la cloison à laquelle elle s’appuya, puis elle se laissa glisser au sol, la face contre terre, et se mit à pleurer, ou plutôt à gémir, comme une bête blessée.

Louison était retournée dans les bras d’Amédée. Elle murmurait :

— Bastien… Bastien…

Puis peu à peu sa voix s’enfla jusqu’au hurlement.

— Bastien !

Quand ses cris lui eurent déchiré la voix, ils devinrent des sanglots qui se mêlèrent à ceux d’Amédée.

 

Au bout d’un long moment, Eponine se redressa à demi et regarda le jeune homme. Elle aurait donné tout ce qu’elle possédait pour que son petit soit revenu de cette horrible guerre blessé, mutilé comme lui, et même pire. Aveugle, défiguré, cul-de-jatte, elle aurait su trouver les gestes et les mots pour redonner de la douceur à sa vie.

— Joseph, murmura-t-elle, on me l’a rendu dans une toute petite boîte, réduit en cendres, mais on me l’a rendu. Celui-ci, on ne me le rendra pas. C’est trop de malheur. Mais pourquoi, mon Dieu, pourquoi faut-il donc que les hommes s’entre-tuent ainsi ?

— Je m’appelle Landry Bienaimé, commença le jeune homme, comme s’il se parlait à lui-même. Je suis de Verdun, moi aussi, du quartier Saint-Victor. J’étais ouvrier maçon. Bastien, je l’ai connu quand la révolution a commencé, on se rencontrait dans les rues, on était tous les deux à l’affût des nouvelles. On avait les mêmes idées et les mêmes espoirs. Il m’a beaucoup parlé de vous. Comme il vous aimait ! Il me faisait envie, moi, je suis orphelin de père et de mère, j’ai été recueilli par un oncle et une tante. Ils ont toujours été plutôt bons avec moi, mais c’était pas pareil que des vrais parents. Après, avec Bastien, on s’est retrouvés dans le bataillon des volontaires, là-haut à la Roche, et encore après on a rejoint l’armée ensemble, avec beaucoup d’autres. Pauvre Bastien.

Il se leva, s’approcha d’Eponine, se pencha vers elle.

— Vous avez bien du chagrin, dame, reprit-il, mais faut se dire que tous ceux qui ont payé de leur vie ne sont pas morts pour rien, que c’est grâce à eux qu’on a gagné.

Quels mots n’avait-il pas prononcés là ! Eponine, toujours à terre, avait sursauté brusquement.

Gagné ? Qu’est-ce que ça pouvait bien lui faire, à elle, que l’armée révolutionnaire ait gagné cette bataille ? A elle qui avait perdu son enfant, qui n’avait plus que ses yeux pour pleurer ! Qu’est-ce qu’il parlait de gagner, celui-là, qui avait eu la chance insolente d’en sortir vivant !

Elle se redressa, se releva, se posta face à Landry, qui crut lui avoir redonné un peu de courage.

— Dame, vous pouvez être fière de votre fils !

— Fière ? Oui, je l’aurais été, fière, si j’avais entendu un client dire que mon garçon travaillait aussi bien que son père, ou s’il nous avait ramené un jour une belle et brave fille qu’il aurait épousée et qui nous aurait fait des petits-enfants. Mais fière de le savoir mort ? Tu as facile de parler, toi qui en as réchappé !

Elle s’avança vers Landry, menaçante, le visage déformé par la colère, le poing levé. Louison se précipita pour arrêter son geste.

— Maman, vois comme il souffre lui aussi !

Eponine vaincue se laissa conduire vers Amédée qui la reçut contre lui, et Landry, lentement, recula jusqu’au seuil de la boutique et sortit. Quelques voisins et badauds, que les cris avaient alertés et qui s’étaient approchés, devinèrent le drame. En parlant bas entre eux, ils convinrent de respecter la douleur de la famille et de remettre au lendemain les visites d’usage.

 

Comme tous ceux qui voient leur univers si tragiquement ébranlé, Amédée et Eponine crurent ne pas survivre. Pourtant ils survécurent. Par instinct. Par obligation. Par devoir aussi. Envers Héloïse, et surtout envers Louison.

Au chagrin de Louison s’ajoutait l’angoisse de penser que Brice avait peut-être subi le même sort que Bastien et qu’elle n’avait aucun moyen de le savoir. Mais elle se révéla courageuse, entoura ses parents, et pour ne pas se noyer elle-même leur tint la tête hors de l’eau, renversant les rôles, devenant la mère de deux enfants naufragés.

Anne Tabouillot ne vint pas visiter sa servante, comme elle l’avait fait pour Joseph. Mais Claire, en cachette de ses parents, fit une rapide apparition à la boutique. Les deux jeunes filles tombèrent dans les bras l’une de l’autre, sans pouvoir parler d’abord. Leur étreinte était davantage que la manifestation d’un réconfort, elle disait aussi la persistance de leur amitié, en dépit de ce qui les avait séparées.

— Il était si beau, ton frère, murmura Claire avant de s’éclipser.

Puis, en se retournant avant de disparaître :

— Louison, tu reviendras chez nous, n’est-ce pas ? Bientôt, si tu le peux ?

Certains jours, Amédée ne faisait même plus semblant de travailler. Sa clientèle s’était singulièrement raréfiée. Déjà, l’engagement de son fils dans les volontaires avait éloigné de lui ses clients les plus intéressants, ceux qui voulaient du beau et tiraient leur fierté de pouvoir payer sans discuter. Mais voilà que des fidèles, des gens du peuple comme lui, se détournaient aussi, parce que sa fille avait été vue admirant les Prussiens quand ils étaient entrés dans la ville, et qu’elle avait été reconnue sur le fameux chariot en route vers le camp de Bras. A cela s’ajoutait l’impact du deuil, qui isole souvent ceux qui en sont touchés, question de pudeur, ou de maladresse, ou d’une sorte de gêne injustifiée.

En quelques semaines, Amédée paraissait avoir vieilli d’au moins dix ans. Eponine aussi, les cheveux blanchis d’un coup, les yeux éteints, la poitrine triste, le rire totalement oublié.

La boutique du cordonnier de la rue Saint-Maur, qui avait été un lieu de bonheur et d’activité, ne semblait plus respirer que le malheur.

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