La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 23 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 22

22

 

 

Quand la mère Joyeux avait vu un matin revenir son fils de la guerre, mutilé mais vivant, elle l’avait serré dans ses bras avec autant de soulagement que de peine. Chaque soir, elle avait prié pour son retour, non pas qu’elle ait été particulièrement portée sur la religion, mais ce recours était pour elle le seul possible. Au nom de Brice, Javotte, qui priait avec elle, ajoutait secrètement celui de Bastien. La pauvrette n’avait aucune idée de ce que pouvait être une armée en campagne, une bataille, et comme elle ne doutait pas que Bastien se fût engagé comme son frère, elle avait imaginé, jusqu’à y croire, qu’ils avaient partagé le même sort.

« Comment va-t-il ? avait-elle demandé à son grand frère, hors de la présence de leur mère, l’as-tu vu ? Est-il blessé lui aussi ? »

Le ton de la petite lui avait fait comprendre qu’elle ne l’avait pas oublié, pas plus que lui-même n’avait oublié Louison. Et c’est pour elle autant que pour lui qu’il avait effectué ce voyage à Verdun, auprès d’Eponine et Amédée qui lui avaient appris de bien tristes nouvelles. Il lui avait bien fallu, à son retour, les apprendre à son tour à Javotte et à la mère Joyeux, ainsi mise au courant des amours contrariées de ses enfants.

C’était une brave femme, au cœur tendre et généreux. Elle ne se formalisa pas de cette idylle nouée par sa fille sous son toit, dans son dos, avec un garçon qu’elle hébergeait au titre d’ami de son fils. Au contraire, elle s’en émut et s’efforça de consoler la pauvre enfant.

— La mort de ce jeune Bastien est bien triste. Peut-être aurait-il pu te rendre heureuse. Mais la vie continue pour toi, ma fille, le temps adoucira ton chagrin, tu aimeras encore, tu auras une vie de femme, puis de mère à ton tour, et tu garderas le souvenir de cette tendre amourette comme d’un rayon de soleil.

Elle avait souffert pour élever ses enfants, la mère Joyeux, mais elle n’en avait perdu aucun. Pourtant, d’instinct, elle savait qu’il n’y a pas de blessure plus douloureuse que celle-là. Tout en berçant dans ses bras sa Javotte, elle pensa à ce brave cordonnier, et plus encore à cette Eponine dont Brice parlait avec tant de chaleur.

Il lui révéla aussi son amour partagé pour Louison, et elle sentit qu’à trente ans passés, avec l’expérience qui était la sienne, son fils souhaitait s’engager pour la vie. Quand elle apprit que cette Louison était en route pour Paris, dans les circonstances dramatiques que lui expliqua Brice, et qu’il avait promis à ses parents de la sauver, elle se déclara prête à l’accueillir, à prendre des risques, à la cacher au besoin s’il parvenait à l’arracher à son sort.

 

Brice n’avait pas encore repris contact avec l’administration des postes où, pensait-il, son infirmité ne l’empêcherait pas d’exercer à nouveau son emploi d’organisateur des tournées de malles-poste. En échange de sa jambe perdue sur le champ de bataille, il avait reçu, en plus des soins, une modeste bourse qu’il avait donnée à sa mère pour ne pas vivre à ses dépens. Dans le tumulte des événements, l’atelier de blanchisserie où celle-ci travaillait avait perdu une partie de sa clientèle, si bien que son salaire, déjà maigre, avait encore diminué, tout comme les courses de Javotte pour porter le linge.

Il savait que le temps pressait. Que la justice était de plus en plus rapide et radicale. Que les prévenus de Verdun seraient bientôt fixés sur leur sort, question de semaines, ou plutôt de décades. Il lui fallait donc, au plus vite, passer à l’action, se mettre à la recherche d’une idée, d’une rencontre, d’une occasion qui lui permettrait d’obtenir la liberté pour Louison. Car il savait aussi que les périodes de grands troubles, tels que les révolutions, les guerres, les catastrophes naturelles, s’accompagnent généralement d’autres désordres, dénonciations, vols, pillages, trafics en tout genre, plus ou moins tolérés, voire légitimés, et il se doutait qu’il ne pourrait pas parvenir à ses fins sans se prêter à quelque manœuvre. Mais la vie de Louison valait bien certaines imprudences…

L’entreprise était hasardeuse, certes, mais la chance, par deux fois, allait se mettre de son côté.

La première chose à faire était de s’assurer que les prévenues de Verdun se trouvaient bien à la Conciergerie, ce qui était probable, mais pas certain. Depuis l’île Louvière, c’est donc vers l’île de la Cité que de son pas d’unijambiste il décida de se rendre d’abord chaque matin, afin d’observer les mouvements divers aux alentours de la prison. C’est ainsi qu’il assista, pas de près en raison des cordons d’hommes en armes qui les entouraient, à l’arrivée de quelques voitures, vite engouffrées dans la cour. C’est ainsi qu’il fit partie des badauds brutalement repoussés un matin où sortait de la prison une charrette, non plus de prévenus, mais de condamnés. Les cris de la foule haineuse couvraient ceux des malheureux qu’il ne vit pas.

Réfugié dans un estaminet proche de la prison, il réfléchissait, comptait et recomptait les jours passés depuis qu’à Verdun il avait vu partir Louison, pour en déduire qu’il était impossible qu’elle fût déjà jugée, mais qu’il lui fallait impérativement agir contre le temps.

Un jeune homme entra dans l’estaminet, passa près de lui, le regarda, s’éloigna un peu, puis revint vers lui.

— Mutilé de guerre ? demanda-t-il.

— Oui. A Wattignies.

Le jeune homme se dirigea vers le comptoir et revint à nouveau, portant un pichet de vin et deux gobelets qu’il remplit. Puis il s’assit en face de Brice.

— Respect, citoyen ! Buvons à ta santé et à celle de la République !

Ils trinquèrent et burent.

Simplement vêtu d’un pantalon serré et d’une courte camisole, coiffé d’un bonnet de feutre, le jeune homme avait une physionomie ouverte qui plut à Brice. Il aurait sans doute engagé la conversation avec lui si celui-ci ne s’était pas levé pour rejoindre d’autres consommateurs qu’il semblait bien connaître.

Le lendemain matin, de bonne heure, Brice, de retour aux abords de la Conciergerie, vit, ô bienheureuse surprise, le même jeune homme en sortir par une petite porte et s’attarder à bavarder avec les gardes en faction à la grille ! Il se hâta alors de retourner dans l’estaminet où celui qui l’intéressait lui avait semblé avoir ses habitudes. Bientôt le jeune homme, en effet, y entra et, le voyant, vint le saluer.

— Aujourd’hui, dit Brice, c’est à moi, citoyen, de t’offrir à boire. Ne me refuse pas.

Il héla le cabaretier. Comme la veille, ils choquèrent leurs pichets et burent. Brice sut dominer son impatience et laisser son interlocuteur entamer la conversation.

— Tu habites le quartier ? demanda le jeune homme.

— Pas bien loin, dans l’île Louvière. Et toi ?

— A quelques pas d’ici.

Quelques minutes plus tard, Brice savait que le garçon se prénommait Maxime, qu’il vivait chez sa mère et que, comme il l’avait espéré en le voyant sortir de la Conciergerie, il y tenait l’emploi terrible mais pour l’instant providentiel de geôlier. Il réussit à cacher la vague d’espoir qui l’envahit alors et, prudemment, laissa le garçon se dévoiler un peu plus.

— Fichu travail, lâcha seulement le jeune homme. Ces temps-ci, je suis de service la nuit. On pourrait croire que c’est plus facile que le jour, dans un sens oui, il y a moins de mouvement, mais c’est autre chose, la nuit. Tu ne peux pas t’imaginer. Dans les cellules, rares sont ceux qui dorment, alors ça pleure, ça crie, il y en a même qui perdent la raison. On passe régulièrement pour les compter, je ne sais pas comment ils feraient pour s’évader mais c’est le règlement. Bon, je te laisse, citoyen, il faut que j’aille dormir, à demain peut-être, si tu es encore par ici.

Le lendemain, Brice était au rendez-vous, et comme il avait senti quelque humanité dans les paroles du jeune homme, il était décidé cette fois à tenter une approche pour en venir à Louison.

Comme prévu, Maxime arriva, le rejoignit et entama la conversation.

— Tu faisais quoi, avant ?

— Postillon.

— Postillon ? Un beau métier ! La route, les relais… Tu allais de quel côté ?

— J’ai fait plusieurs directions, l’Est surtout, jusqu’à la frontière, au-delà de Verdun, où je m’arrêtais parfois et où je me suis fait des amitiés, et même plus.

— Verdun ? répéta Maxime. Tu parles d’une coïncidence ! Figure-toi qu’il nous est arrivé de là-bas, il y a trois ou quatre jours, un fameux convoi, des hommes, et aussi des femmes, soi-disant tous traîtres et traîtresses à la République, qui doivent être jugés ici. Je ne sais pas si toi, tu retourneras un jour à Verdun, mais eux, les pauvres, ça m’étonnerait.

Brice décida alors de jouer le tout pour le tout.

— Parmi les femmes qui viennent de Verdun, les « vierges » comme on les a désignées là-bas, par dérision, il y a ma promise.

Maxime le regarda, interloqué.

— Ta promise ? Mais qu’est-ce qu’elle a donc fait, pour être parmi ces « vierges », pour intéresser le Tribunal révolutionnaire ?

— Elles ont été plus imprudentes que traîtresses, mais celle que j’aime, elle est innocente, complètement, elle n’a agi que par naïveté, et par amitié.

— Innocente… tu sais, ici, ça ne veut plus dire grand-chose.

Les deux hommes s’étaient tus. Brice serrait son gobelet vide entre ses mains et fixait le bout de son pied unique. Maxime le regardait et réfléchissait. Il comprenait que ce Brice n’était pas venu rôder autour de la Conciergerie par hasard, mais qu’il nourrissait sans doute un fol espoir, servi par leur rencontre fortuite. Il lui paraissait sincère, honnête, solide. Mais la situation était telle que ces qualités ne suffisaient plus pour se parler franc et direct, sans risque d’être piégé, ou trahi.

— Tu espères quelque chose de moi ? demanda-t-il cependant, à mi-voix, après un long silence.

— Peut-être, répondit Brice, et il leva les yeux vers le jeune homme.

Pour donner le change au patron de l’estaminet et aux autres clients qui auraient pu s’intéresser à leur aparté, celui-ci se redressa et gratifia Brice d’un salut joyeux accompagné d’une bourrade amicale.

— Elle s’appelle….

Il n’entendit pas le nom, le prénom seulement. Louison. Il s’en souviendrait. Louison. D’autant mieux qu’il connaissait l’autre sens de ce prénom pourtant si joli.

 

Brice ne revit pas Maxime le lendemain. Le temps était à la pluie, des averses violentes se succédaient en formant des rideaux opaques qui masquaient toute visibilité. Le surlendemain, il guetta en vain sa sortie. Avait-on changé ses horaires ? Ou bien était-il parti par une autre porte pour éviter la rencontre, ce qui signifierait alors qu’il renoncerait à poursuivre leur contact ?

Le troisième jour, en sortant de la prison, c’est lui qui chercha Brice des yeux et le rejoignit.

— Marchons un peu, lui dit-il.

Il l’emmena sur le quai de la Seine, où ils déambulèrent du pas tranquille de deux promeneurs.

— Ta promise, ta Louison, annonça-t-il, je sais laquelle c’est. A vrai dire, je l’avais déjà remarquée avant de te connaître. Tous les gardes la lorgnent ; même en prison, où comme tu t’en doutes ces dames et ces demoiselles ne peuvent guère faire toilette, elle est sacrément belle. Une chevelure, des yeux… mais tu le sais mieux que moi. Dans la même cellule qu’elle, il y a trois femmes, et une autre jeune fille qui a l’air bien jeunette.

Brice le sentait compatissant, mais de peur de paraître trop pressé, ou trop exigeant, préférait lui laisser l’initiative d’un geste éventuel. Toutefois, Maxime changea de sujet.

— Je me suis intéressé à toi à cause de ton infirmité, dit-il. Tu as risqué ta vie pour la patrie, pour la liberté. J’y croyais moi aussi, à la liberté, à l’égalité ! Je ne me suis pas battu comme toi, j’ai été maintenu à Paris où il fallait aussi faire régner l’ordre républicain, puis versé dans les gardes, et finalement affecté ici. Je n’aime pas le métier que je fais, si on peut appeler ça un métier ; je me faisais de la justice une autre idée, plus équitable, moins violente. Je le quitterai dès que j’en aurai les moyens. J’ai un rêve que je voudrais bien voir devenir un projet, puis une réalité. Je veux voyager, comme tu l’as fait, mais beaucoup plus loin. Jusqu’aux Amériques ! Ou jusqu’aux Indes ! Je sais que nos ennemis les Anglais nous ont dépossédés de la plupart de nos colonies, mais je ne veux pas partir pour entrer dans un système et exploiter des pauvres gens. Je veux découvrir des contrées lointaines, dans l’espoir non pas d’y faire fortune, mais d’en connaître les paysages, les climats, et plus encore les hommes. Pour les comprendre, peut-être les aider, partager leur vie pendant quelques années, et pourquoi pas pour toujours.

Brice l’écoutait, à la fois surpris et touché par cette ambition plus généreuse qu’intéressée.

— Mais pour cela, poursuivit Maxime, il me faut de l’argent, beaucoup plus que ce que j’ai ! Non seulement pour préparer et réaliser mon voyage, mais aussi pour donner à ma mère, à qui je le dois bien, de quoi subsister sans moi. Je t’intéresse, citoyen, reprit-il après un silence, et je sens bien que tu brûles d’envie de me demander si je peux quelque chose pour ta promise. Alors je vais te dire, peut-être que je pourrais. Mais ce serait difficile ; je ne suis pas quelqu’un d’important à la prison, juste un gardien, sans autorité. De plus, le climat y est à la méfiance entre gardes, dont beaucoup sont prêts à se dénoncer les uns les autres, et entre supérieurs et subalternes. Je risquerais gros. Ma tête, rien de moins.

Brice le regardait, l’écoutait, le sentait venir à lui peu à peu, ne voulait pas le brusquer.

— Tu me plais, camarade, continua Maxime, j’ai du respect pour toi, et même de l’amitié. J’ai envie de t’aider. Mais je ne peux pas le faire pour rien : le risque est trop important. Alors je vais être clair. Il faut que ce soit donnant, donnant. Prenons trois jours, chacun de son côté, avant de nous revoir ici, à cette même heure. Moi pour trouver une combine ; toi pour te procurer de l’argent, une belle somme. Si nous arrivons avec ce qu’il faut, alors j’aurai une chance de connaître les Amériques, et toi de serrer ta promise dans tes bras. Ce qu’il adviendra de nous ensuite sera notre affaire… et celle de la chance.

Là-dessus, il tendit la main à Brice qui la saisit et la serra fortement, sans un mot.

Où trouver cet argent ? En si peu de temps ? Pour ne pas céder à la nervosité qui s’emparait de lui, trouver un calme relatif plus propice à la réflexion, Brice marcha longtemps au hasard des rues de Paris.

Il avait fait part à sa mère de sa rencontre avec un gardien de la Conciergerie, et des espoirs qu’il mettait en lui, aussitôt partagés par la brave femme. Devait-il lui révéler aussi le marché qui venait de lui être mis en main ? Pour la voir aussitôt se précipiter vers l’armoire où elle avait à coup sûr enfoui le pécule qu’il lui avait remis et auquel, il en était certain, elle n’avait pas encore touché ? Pour qu’elle le lui rende ? Et y ajoute les quelques économies qu’elle possédait, dues à son travail et à celui de Javotte, ainsi qu’à ses talents pour tirer parti des moindres choses dans la gestion de son foyer ? Il savait à quoi elle les destinait, ces économies : à participer à la mise en ménage de sa dernière fille, comme elle l’avait fait pour les autres. Malgré son chagrin, il faudrait bien qu’elle se marie un jour, cette petite Javotte. Brice avait maintes fois entendu sa mère dire que pour sa tranquillité dans l’autre monde, elle voulait voir tous ses enfants casés avant de fermer les yeux.

Non. Il ne fallait pas provoquer de telles discussions, dont la mère Joyeux sortirait forcément meurtrie, puisque ce qu’elle offrirait, tout ce qu’elle possédait, serait de toute façon loin de suffire. Une belle somme, avait dit Maxime, sans en préciser le montant. De quoi s’en aller jusqu’aux Amériques ou jusqu’aux Indes…

Quelques idées folles se bousculèrent ensuite dans sa tête. Amédée, Eponine, Séverin ? Reprendre la diligence ? Maxime avait dit « dans trois jours ». Se faire voleur ? De qui ? De quoi ? Pourquoi pas, puisqu’il en connaissait les rouages, de l’administration des postes, par effraction ?

A cette évocation il se revit, à l’arrivée du voyage avec Bastien, passager clandestin de la malle-poste, lui annonçant qu’il lui servirait de guide pour découvrir Paris. Le souvenir de son ami l’occupa tout entier. Le gamin enflammé par la révolution, l’admirateur de Drouet, le puceau qu’il plaisantait… La petite servante rousse de Châlons, Adeline, Javotte… et de là Louison qui revint prendre toute la place dans son cœur, dans sa tête… Il enfonça ses mains au fond des poches de son habit et hâta le pas, répétant ce prénom, Louison, Louison, chaque fois que la ferrure de son pilon claquait sur le pavé.

La troisième décade de germinal n’était décidément guère clémente, une bourrasque se leva et il se mit à pleuvoir. Brice, cette fois pressé, franchit la passerelle et fut dans l’île Louvière. Tournant un peu la tête de côté afin que son chapeau le protégeât mieux, il remarqua alors une scène qui sans ce geste lui aurait échappé. Deux jeunes garçons s’apprêtaient à sortir d’une maison séparée de la rue par une cour étroite dont le portail entrouvert battait au vent. Ils semblaient hésitants. Brice s’arrêta. Quand ils s’aperçurent que quelqu’un les voyait, les jeunes gens rentrèrent précipitamment dans la maison en tirant la porte sur eux. Alors Brice, à grandes enjambées déséquilibrées par son infirmité, fonça vers la maison dont il poussa le battant qui, à sa grande surprise, ne lui résista pas.

 

Quand la Révolution avait commencé, au lendemain même de la prise de la Bastille, les premiers émigrés avaient fui la France, derrière le comte d’Artois et le comte de Provence, princes de sang. Ils avaient été imités ensuite par beaucoup d’autres, nobles, prêtres réfractaires, bourgeois hostiles à la République. Des mesures avaient été prises contre eux, à commencer par la confiscation de leurs biens, suivie par la menace du bannissement à perpétuité, voire de la peine de mort, s’ils se risquaient à repasser la frontière. La terrible loi des suspects ne les avait pas oubliés, et avait même étendu ses menaces à tous ceux qui seraient convaincus de leur venir en aide, soit en leur faisant passer des secours, soit seulement en entretenant une correspondance avec eux. Une liste de plus de trente mille personnes ainsi visées avait été dressée ! Le Comité de sûreté générale et le Tribunal révolutionnaire avaient du pain sur la planche.

La maison de l’île Louvière, dans laquelle vivait surtout un petit peuple d’artisans et d’ouvriers, n’appartenait ni à un prince ni à un noble de haut rang, mais à un bourgeois du monde de la finance, qui n’étalait pas trop ostensiblement sa richesse et avait choisi de rester à Paris en misant sur sa discrétion. Sa dame, bien sûr, se faisait servir, et confiait son linge à l’atelier de blanchisserie où travaillait la mère Joyeux. Un jour, Javotte, qui s’était présentée au portail avec une corbeille pleine de linge frais, l’avait trouvé fermé. C’était trois mois plus tôt, un jour de nivôse qui portait bien son nom : la petite, qui avait secoué le portail et attendu longtemps en vain, était revenue à la blanchisserie toute tremblante sous sa pèlerine couverte de flocons.

Dans les jours suivants, il s’était dit, à mots couverts, que le bourgeois, qui jusqu’alors n’avait pas été inquiété, avait fui précipitamment, de nuit, en voiture, avec sa famille. Dénonciation ? Menace ? Figurait-il sur la fameuse liste ? Comment avait-il été prévenu ? Il valait mieux ne rien savoir, ne rien avoir entendu, pas même le bruit de l’attelage, ne rien avoir vu, pas même les traces des pas et des roues sur la neige. La maison vide ne suscita qu’indifférence.

Le portail avait-il été laissé ouvert, dans la précipitation du départ, ou avait-il cédé à des mains mal-intentionnées ? La neige, qui aurait pu trahir des importuns, avait cessé.

 

Dans le corridor sur lequel la porte s’ouvrit brusquement, contre une grosse maie, étaient tapis les deux garçons dont Brice avait remarqué le manège, et un troisième, qui tenait une sorte de petit baluchon, un morceau d’étoffe qui avait pris dans sa main la forme d’une bourse.

Cette entrée vigoureuse, la haute taille de l’homme qu’ils avaient devant eux, le bruit spécial de son pas, sa jambe de bois, tout cela semblait les impressionner, ou même les effrayer, et aussi leur imposer un respect instinctif qui les clouait sur place.

Brice sut tout de suite à qui il avait affaire. A des gamins des rues comme il y en avait tant, des enfants de traîne-misère, traîne-misère eux-mêmes, chapardeurs plus que voleurs, par besoin plus que par vice. Venus sans doute d’une autre rue, d’un autre quartier, comme ceux d’ici allaient risquer leurs mauvais coups ailleurs. Des gamins qui, découverts, ne tentaient même pas de fuir.

— Que faites-vous dans cette maison, qui n’est plus habitée ? dit-il d’une voix forte. Comment êtes-vous entrés ?

Les chenapans bredouillèrent des réponses :

— On avait faim… on savait pas… c’était pas fermé…

Brice bondit sur celui qui tenait le baluchon, le lui arracha dans un cliquetis de métal. Il écarta le tissu, découvrant un éclair doré : des bijoux ! Il les enveloppa à nouveau dans le chiffon.

— On les a pas volés, on les a trouvés.

— Où ?

Sans savoir qui était cet homme, sans oser le lui demander, seulement guidés par la peur qui leur conseillait de filer doux, ils l’emmenèrent dans la pièce qui s’ouvrait au fond du couloir, un salon, ou un bureau, avec des tapis, des meubles dont quelques tiroirs étaient ouverts. Un volet qui avait dû céder à une bourrasque de vent permettait d’y voir un peu clair.

— C’était là-dedans, dit un des loustics en désignant un petit secrétaire.

Brice sentait son cœur battre comme un fou dans sa poitrine, à la vitesse de ses idées qui se bousculaient.

Le bourgeois et sa famille, se dit-il, sont partis dans l’affolement. Ils n’ont pas eu le temps de rassembler leurs objets précieux. Ou alors ils ont craint d’être arrêtés dans leur fuite avec les preuves de leurs mauvaises intentions, qu’ils ont préféré abandonner. Si ces gamins ont trouvé ces quelques bijoux, je trouverai autre chose. Il y a autre chose ! Il y a ici de quoi sauver ma Louison ! Je le veux ! Je le sens ! Je le sais !

— Filez, petites vermines ! lâcha-t-il aux gamins qui ne demandèrent pas leur reste pour déguerpir.

A celui des trois qui osa se retourner vers lui, avec un regard d’enfant étonné pour ce drôle de bonhomme, il lança le baluchon.

— Tiens, attrape !

Il entendit le bruit de leur cavalcade, puis celui du portail, puis plus rien. Ils avaient déguerpi, surpris et soulagés de s’en tirer à si bon compte.

Brice s’assit sur un fauteuil qui se trouvait là, s’obligea à respirer profondément, par de longues aspirations et expirations, puis se répéta : il y a autre chose. Il entreprit alors d’explorer méticuleusement la maison, non sans avoir pris la précaution d’aller pousser contre la porte d’entrée la lourde maie qui était dans le corridor. Cette porte que les gamins disaient avoir trouvée ouverte… s’agissait-il encore d’une preuve de la précipitation du départ ?

— Peu importe, se dit Brice, c’est peut-être tout simplement ça, la chance, l’incroyable, l’inexplicable, l’irrationnel…

Il n’eut pas besoin de fouiller toutes les pièces. Il continua sur les traces des garçons qui s’étaient contentés de leur trouvaille, quitte sans doute à revenir plus tard. Il ouvrit tous les tiroirs, fouilla les meubles, souleva les tapis, ausculta les murs en écartant les rideaux, en promenant ses mains sur les tentures.

Il découvrit ce qu’il espérait. Une cachette, une simple niche, derrière une tenture qu’il déchira. Et la clé, parmi toutes celles que contenaient les tiroirs. Dans la niche, un coffret. Et dans le coffret, qui répondit à la sollicitation d’une petite clé, un trésor. Des pièces. Des louis d’or, des simples, des demis, des doubles. Des écus d’argent. A poignées ! Nul n’était besoin de compter pour savoir qu’il y avait là pour le moins « la belle somme » que Maxime n’avait pas chiffrée lui-même.

Le bourgeois en fuite avait préféré le risque du vol à celui de la circonstance aggravante en cas d’arrestation.

— Je suis un voleur, murmura Brice. Mais qu’est-ce qu’un voleur d’argent, comparé à des voleurs de vie ?

Calmement, posément, il referma le coffret, quitta la pièce, repoussa la maie, rouvrit la porte. Là il fit comme les gamins, il regarda vers la rue, à droite, à gauche. La pluie tombait dru, la rue était déserte. Il enveloppa le coffret dans les pans de son habit, rabattit son chapeau et, le dos courbé sous l’averse, s’éloigna rapidement de son pas d’unijambiste.

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