La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 7 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 6

6

 

Bastien se rendait de temps en temps au relais de poste situé à l’ouest de la ville, avec la double intention d’assister au véritable spectacle que constituait l’arrivée de la voiture et de recueillir des informations, car elle venait de Paris, après trois jours de voyage ponctués de nombreux arrêts.

Chaque semaine, le vendredi en fin d’après-midi, l’espèce de grand panier bâché monté sur quatre roues et suspendu par des courroies s’annonçait par le bruit du galop des chevaux et, quand le temps était sec, par le nuage de poussière qui l’accompagnait. Les trois chevaux s’arrêtaient aux cris du postillon : « Ho ! Holà ! Ho ! » qui faisait tournoyer son fouet au-dessus de sa tête en guise de salut. Il sautait prestement à terre, et tout de suite le palefrenier du relais dételait les bêtes fatiguées, couvertes d’écume, qu’il abreuvait et bouchonnait avant de les conduire à l’écurie où elles pourraient enfin manger et se reposer. Puis il les remplaçait par celles qui attendaient, fraîches, déjà harnachées. Pendant ce temps-là le convoyeur s’extrayait de l’intérieur de la malle-poste, dégourdissait sa carcasse et ses abattis que le voyage avait soumis à rude épreuve, puis déchargeait les paquets et le courrier. Ceux-ci étaient soit remis en mains propres à leurs destinataires venus les recevoir, des commerçants, des bourgeois, des membres de l’Administration, soit confiés au service postal qui les distribuerait au cours des jours suivants. Le convoyeur et le postillon profitaient du temps nécessaire au changement des chevaux pour entrer à l’auberge se désaltérer et donner aux clients attablés, qui en étaient friands, des nouvelles de la route, et surtout de Paris.

Si les hommes souffraient moins que les chevaux, menés la plupart du temps au grand galop, et qu’il fallait donc changer souvent, ils avaient besoin eux aussi de moments, et même de nuits entières de repos. Alors, aux différents relais, selon des règles établies à l’avance par l’administration des postes, s’effectuaient des rotations de convoyeurs, et plus souvent encore de postillons. Ceux-ci, en effet, à cheval par tous les temps et responsables de la bonne marche de la voiture, demandaient à être davantage ménagés.

C’est ainsi que Bastien avait fait la connaissance de Brice Joyeux, un postillon affecté à la malle-poste de l’Est, qui faisait parfois escale à Verdun le temps nécessaire à la voiture pour continuer la route jusqu’à la frontière, et reprenait son service au retour.

Ils avaient parlé d’abord de chevaux. Brice avait été touché de l’intérêt de Bastien, qu’il avait vu s’approcher de ceux qui venaient d’être dételés et s’intéresser aux soins qui leur étaient donnés. Autour d’un verre, partagé à l’auberge, il lui avait appris la manière de les désigner, le porteur, monture du postillon, attelé à gauche, le limonier, au milieu, et le bricolier, à droite. Au moment de se quitter, Bastien avait apprécié la sollicitude de Brice qui était sorti avec lui pour s’assurer que ses bêtes avaient été convenablement soignées avant de penser à son propre repos.

Ils s’étaient revus et leurs conversations avaient pris un tour plus personnel. Bastien évoquait son travail, ses parents, Joseph et les circonstances de sa mort, l’amitié de sa jolie sœur Louison pour une fille de grande famille. De là, ils venaient aux idées qu’ils partageaient. Tous les deux se déclaraient du côté des patriotes, qui s’opposaient aux aristocrates, lesquels n’avaient peut-être pas dit leur dernier mot.

 

La première fois où ils avaient eu envie de prolonger leur conversation assis à la table de l’auberge, devant un pichet de vin, ils avaient parlé de ce que Brice connaissait et que Bastien ignorait encore. Les filles, les femmes…

Brice Joyeux allait vers la trentaine et portait bien son nom. Il aimait manger, boire, sans toutefois mériter la réputation d’ivrogne qui était celle de nombreux postillons, à cause de la poussière avalée en route qui les amenait assoiffés aux relais. Il aimait le commerce des femmes et collectionnait les aventures, au gré des nuits passées ici ou là. Il faut dire qu’il était plutôt bel homme, grand, la silhouette svelte, le regard vif.

Le vin aidant, Bastien s’était laissé aller à des confidences, avouant qu’il n’avait jamais tenu dans ses bras ni embrassé une fille, mais affirmant que l’envie ne lui en manquait pas, fichtre non !

— Tu as quel âge ?

— Dix-neuf.

— Eh bien ! dis donc, il serait temps, camarade citoyen !

Un soir, Brice, qui devait se reposer deux nuits et un jour au relais de Verdun, invita carrément Bastien à s’attabler avec lui pour partager son souper. Il avait remarqué que son nouvel ami était dans un état de nervosité intense, et en avait deviné la cause. Il y avait de quoi !

Une dizaine de jours plus tôt, précisément le 21 juin de cette année 1791, le roi, qui s’enfuyait avec sa famille vers l’Autriche, avait été reconnu à Sainte-Ménehould par le maître de poste Drouet et arrêté un peu plus loin, à Varennes, avant d’être reconduit, sous bonne escorte, à Paris. Ce qui avait frappé l’esprit de Bastien, comme sans doute celui de nombreux Verdunois et habitants de la région, plus encore que la duplicité du roi, que son déguisement en valet de chambre de la reine, devenue pour l’occasion « madame Rochet », que la perspicacité de Drouet, que cette soirée passée par la famille royale en état d’arrestation dans une modeste auberge de campagne, c’était le lieu où l’affaire s’était déroulée.

Tiboulet lui-même ne s’y était pas trompé, quand il avait fait irruption dans la boutique d’Amédée en criant : « A Varennes, cordonnier ! » avant même de dire ce qui s’y était passé.

Quel étrange sentiment, effrayant pour certains, exaltant pour d’autres, de sentir passer si près le souffle de la grande aventure !

Les commentaires sur la fuite du roi occupèrent les deux amis tout le temps que dura leur souper, accompagné de plusieurs pichets de vin. Quand Bastien se leva, Brice lui posa une question qui le fit se rasseoir aussitôt.

— Aimerais-tu découvrir Paris ?

— Pour sûr que oui, mais pourquoi me parler de Paris, puisque je ne pourrai jamais y aller, hélas ?

— Pourquoi pas, mon ami ? Si tu peux te rendre libre, après-demain, quand la malle-poste repassera et que je reprendrai mon service, je pourrai m’arranger pour t’emmener.

— Vrai ? Tu ferais ça pour moi, Brice ?

— En principe, la malle-poste n’a pas le droit de se charger de voyageurs, elle n’est pas faite pour ça, à moins d’avoir une autorisation spéciale. Je dis bien « en principe ». Le convoyeur, que je connais bien, accepte volontiers de cacher quelqu’un au fond du panier à salade, comme on appelle la caisse, moyennant quelques pièces. Mais pour toi, mon ami, pas question de payer, le service sera gratuit ! Je connais les contrôleurs qui peuvent nous tomber dessus pour une vérification, je m’arrangerai au besoin avec eux. Il n’y a qu’à Meaux où c’est un dur à cuire, pour lui le règlement, c’est le règlement et on ne discute pas ! Je te ferai descendre avant l’arrivée au relais, tu passeras à pied comme un promeneur et tu remonteras en voiture après. Ça te va ?

Si ça lui allait, à Bastien ? Il aurait sauté au cou de Brice sans les quelques clients de l’auberge qui, devinant l’intérêt de leur conversation, lorgnaient de leur côté avec insistance.

— Mais… s’inquiéta-t-il cependant, là-bas, à Paris, pour me débrouiller, pour me loger, je ferai comment ? Il paraît que la ville est si grande, qu’il y a tellement de monde…

— Ne t’en fais pas, camarade citoyen, j’ai la solution. A Paris, il y a ma mère. Elle me loge et me nourrit quand je ne suis pas sur les routes. C’est une bien brave femme, la mère Joyeux. Si c’est moi qui te présente à elle, elle t’accueillera de bon cœur. Il te suffira de la payer un peu, elle n’est pas riche. Puisque tu travailles avec lui, ton père te donne bien un peu d’argent ?

Bastien se sentait si heureux qu’il héla l’aubergiste pour commander un nouveau pichet de vin.

— Holà ! doucement, l’ami, dit Brice en riant, ne gaspille pas ton argent, gardes-en pour ma mère ! Alors c’est convenu ? Je compte sur toi après-demain matin ?

Amédée et Eponine ne dormaient pas au retour de Bastien. Malgré ses efforts pour paraître calme et ne parler des événements qu’en termes mesurés, ils devinaient son exaltation intérieure et craignaient toujours qu’il se trouvât mêlé à quelque échauffourée, comme il s’en produisait parfois dans la ville, hélas, entre partisans et détracteurs des lois nouvelles.

La nuit de juin était douce et ils avaient laissé entrouverts le volet et la porte de la boutique.

Enfin arriva Bastien qui, au lieu de leur reprocher d’être encore à l’attendre plutôt que de se reposer, les étreignit l’un après l’autre dans un surprenant élan de joie.

— Mon père ! ma mère ! J’ai le moyen de partir pour Paris ! S’il vous plaît, donnez-moi un peu d’argent, pour me permettre d’y subsister le temps de mon séjour !

— A Paris ?

— Oui ! A Paris ! Paris ! Paris !

Ses exclamations réveillèrent et attirèrent Louison, bientôt suivie de la pauvre Héloïse que tous les cris affolaient et qui, comme au retour du corps de Joseph, se signa en implorant le ciel. Alors, devant sa famille stupéfaite, sans laisser à personne le temps de glisser un seul mot, il expliqua le pourquoi et le comment de ce voyage inespéré.

Après cela, Amédée et Eponine trouvèrent difficilement le sommeil. Lui, le père, qui avait été pour ses enfants un prêcheur de grandes idées en tablier de cuir, assis à longueur de journée sur son tabouret, à manier l’alêne et le marteau, se disait que ses fils étaient autrement plus hardis que lui. Elle, la mère, sentait son cœur se serrer à l’idée de passer des jours et des jours sans voir son enfant qui n’avait jamais mangé que ce qu’elle avait préparé de ses mains, qui n’avait jamais dormi ailleurs que sous le toit familial. Quand Joseph les avait quittés, c’était pour la maison de son oncle, et ce n’était pas loin. Celui-ci voulait partir vers la capitale, l’inconnu, le danger…

Eponine glissa sa main dans celle d’Amédée.

— Mon homme, je m’en remets à toi, faut-il l’empêcher de partir ?

Il ne répondit pas tout de suite.

— Je pense à Séverin, fit-il enfin, au jour où il m’a expliqué comment il s’y prenait pour avoir des chevaux et des bœufs si faciles à manier. Voilà ce qu’il m’a dit : « Une bête un peu rétive, si tu la serres trop, elle deviendra méchante et elle te fera des coups en rosse. Si tu lui lâches la bride de temps en temps, elle t’en saura gré et se fera docile. » Lâchons un peu la bride à notre garçon, ma femme, il nous en saura gré, il veillera à ne pas nous faire de chagrin.

Leurs interrogations, leurs craintes, ils les mirent dans les mêmes mots banals, maintes et maintes fois répétés au cours des heures qui précédèrent le départ de Bastien.

— Sois prudent, fais bien attention à toi…

Amédée fabriqua une petite bourse de cuir bien solide qu’il recommanda à son fils de tenir toujours serrée contre lui. Eponine prépara quelques provisions de bouche, un peu de linge, qu’elle enfouit dans une besace.

 

Le lendemain, en fin d’après-midi, Bastien entraîna Louison pour une promenade sur les bords de la Meuse. A la façon qu’elle avait de le regarder depuis qu’elle savait qu’il allait voyager, il avait senti sa curiosité, et même peut-être un peu de jalousie. Il ne se trompait pas.

— Tu as de la chance d’être un garçon, dit-elle.

— Tu ne voudrais tout de même pas m’accompagner, petite sœur ?

Elle ne répondit pas, haussa les épaules, mais se plaça face à lui, bien plantée sur ses jambes.

— Pourquoi pas ?

Elle n’avait que quatorze ans, à peine, mais elle était presque aussi grande que lui, faite comme une femme, déjà, et si belle, avec cette longue chevelure noire et bouclée, cette posture de défi, les poings sur les hanches, les yeux brillants de colère ! Une femme face à la preuve de l’inégalité des sexes ! En serait-il question un jour, de cette inégalité-là, quand on serait venu à bout de celles qu’on cherchait si difficilement à aplanir ? A voir ainsi Louison, Bastien se dit qu’on pouvait s’y attendre, et compter sur elle pour se faire entendre alors !

— Je ne sais pas, sœurette, comment sont les femmes et les filles de Paris, mais à mon avis elles ne doivent pas être plus jolies que toi !

— C’est donc pour aller les voir que tu pars ?

— Peut-être. J’ai dix-neuf ans, moi !

— Et tu es beau garçon, mon frère ! En tout cas beaucoup plus qu’Airy de Lenclos, malgré ses culottes à rubans et ses dentelles !

— Pourquoi donc me parles-tu de ce petit monsieur ?

— Parce que je sais que tu le détestes, dit Louison dans un éclat de rire.

Bastien n’était pas le seul à détester Airy de Lenclos. Claire aussi. Car le « petit monsieur » avait remarqué que, bien que loin d’être aussi ronde que Louison, la demoiselle Tabouillot se féminisait quelque peu, et qu’une gorge naissante bombait doucement ses corsages, ce qui lui valait les compliments d’Hugues de Lenclos et l’attention désormais intéressée du jeune homme.

« Je n’aime pas la façon dont il me regarde, disait-elle souvent à Louison, on croirait qu’il veut me toucher. Si au moins il était beau garçon, comme ton frère Bastien… » ajoutait-elle parfois.

Louison alors changea sinon de sujet, du moins de personne. Ce nouvel ami, ce postillon qui allait l’emmener à Paris, comment s’appelait-il ? Comment était-il ?

— Oh ! oh ! jeune fille, plaisanta Bastien, est-ce que déjà tu t’intéresserais aux hommes ? Et si je rapportais cela à notre mère ?

 

Amédée décida d’accompagner son fils au relais de poste, quitte à perdre quelques heures de travail et à mécontenter ses clients. Il voulait connaître ce Brice Joyeux. Grâce à son métier, qui l’amenait à côtoyer une clientèle nombreuse et variée, il se faisait fort de juger rapidement et sûrement les hommes. Question de regard, prétendait-il, et aussi de prestance, de façon de se présenter, de poser des questions ou d’y répondre.

Louison insista tant qu’elle fut de la partie.

Sur le seuil de la boutique, Eponine serra longuement son fils dans ses bras.

— Prends bien garde à toi, dit-elle une fois de plus, et reviens-nous vite !

Elle ne retint pas ses larmes quand Bastien se détacha d’elle, ému lui aussi, et cependant rayonnant.

Brice était prêt, en tenue de postillon, à côté des chevaux frais. Il s’avança vers Amédée, la main gaillardement tendue, puis s’inclina devant Louison. Comment donc, cette magnifique jeune personne était la sœur de son ami Bastien ? Il avait imaginé une gamine, un peu gourde comme le sont les filles à cet âge. Celle-ci ne semblait pas timide, elle lui fit une petite révérence en le regardant crânement.

Le temps pour le convoyeur de charger ses paquets, et ce fut le moment du départ. Une vigoureuse accolade souda un bref instant le père et le fils, puis Bastien embrassa Louison, dont Brice ne parvenait pas à détacher ses yeux.

Le passager prit place à côté du convoyeur, à l’avant de la malle, Brice sauta en selle, salua l’assistance de son chapeau levé, puis saisit les rênes du cheval porteur, fit claquer son fouet et lança l’équipage à grands cris : « Hue ! Allez, hue ! En avant ! »

Louison ne consentit à suivre son père que quand la malle-poste eut entièrement disparu sur la route de Clermont. Elle ne pleura pas. Elle n’était pas triste, au contraire. Son frère s’en allait à Paris ! Et un homme s’était incliné devant elle comme devant une dame !

 

Séraphin le convoyeur n’était pas d’un naturel bavard. Mais l’eût-il été qu’il n’aurait eu aucune chance avec Bastien, uniquement préoccupé de s’adapter, de corps et d’esprit, à la situation. Ils étaient assis côte à côte sur une banquette étroite, à l’avant du panier à salade qui grinçait et tressautait aux cahots de la route. A l’arrière s’entassaient les sacs et les paquets de formes diverses entre lesquels Bastien pourrait se glisser pour se reposer – ou se cacher, en cas de difficulté, sur un signe convenu avec Brice.

La malle-poste traversa le premier village, Regret, à grande allure, comme elle le ferait pour tous les suivants. Bastien riait de voir les poules s’enfuir en battant des ailes, les chiens aboyer avec rage vers le convoi qui les effrayait. Il répondait des deux mains aux saluts des villageois, et des femmes qui serraient leur marmaille contre elles en raison du danger.

Il suivait également avec attention le travail de Brice avec les trois chevaux. En bon postillon, celui-ci les stimulait davantage de la voix que de son fouet, qu’il lui fallait tout de même utiliser parfois dans les montées. Mais il se contentait le plus souvent de le faire tournoyer au-dessus des oreilles des bêtes.

« Il y a des brutes dans le métier, avait-il dit à Bastien, mais je n’en fais pas partie ; j’aime et je respecte les chevaux, et c’est bien malgré moi que je dois parfois les pousser pour tenir les horaires. »

Des chevaux malmenés, épuisés, blessés même, Bastien, hélas, en verrait quelques-uns au cours de son voyage.

 

Clermont-en-Argonne. Jamais il ne s’était autant éloigné de Verdun, et ça ne faisait que commencer !

Sainte-Ménehould. Il était prévu de changer de chevaux au relais.

— Allez, petit, saute à terre, commanda Séraphin, faut bien que tu gagnes ta place, je vais te passer les sacs qui sont pour ici !

Dans le brouhaha, cliquetis des harnais, cris du palefrenier, conversations diverses, Bastien distingua la voix de Brice :

— Salut, citoyen Drouet !

Drouet ! De surprise et d’émotion, car jamais il n’aurait osé espérer une telle rencontre, il laissa tomber le paquet qu’il venait d’attraper. Puis, laissant le convoyeur s’occuper seul de son fret, il se précipita. Comment ? Ce petit homme sec qui parlait avec Brice, c’était Drouet ? Celui qui avait reconnu le roi Louis XVI en comparant son profil à celui qui figurait sur les pièces de monnaie ?

— Je suis fier de vous saluer, citoyen ! lança-t-il en lui tendant la main.

Ils soupèrent à l’auberge du relais de Châlons, où ils devaient aussi passer la nuit. Brice y était connu, on le saluait, il plaisantait avec les uns et les autres. Il présenta son nouvel ami à la cantonade.

Dès qu’ils furent installés, une belle servante blonde s’approcha de leur table, et Brice lui caressa les hanches en souriant.

— Si je ne devais pas dormir avec toi pour cause d’économie, dit-il à Bastien, c’est elle qui partagerait mon lit ce soir. Je peux t’assurer qu’aussi fatigué que je sois, elle saurait me le faire oublier ! Mais dis donc, jeune puceau, il semblerait que tu plaises toi aussi !

Les deux servantes, la blonde et une petite rousse, se poussaient du coude et pouffaient en le regardant.

Bastien était rompu de fatigue et d’excitation. Pas une seule fois de toute la journée il n’avait pensé à sa famille ! Quand il fut allongé près de Brice, après quelques plaisanteries sur leur communauté de lit et des souhaits de bonne nuit, il ferma enfin les yeux et derrière ses paupières closes apparurent les visages des siens. Il sut qu’il allait s’endormir avec l’image de Louison.

Il n’était pas le seul.

— Dis-moi, l’ami, chuchota Brice, c’est bien vrai qu’elle n’a que quatorze ans, ta sœur ? Tu ne racontes pas ça pour empêcher les hommes de la lorgner, des fois ?

Bastien ne répondit pas, il dormait.

 

Montmirail… La Ferté-sous-Jouarre… Meaux et son contrôleur pointilleux… Villeparisis… Nogent…

Près de soixante lieues avaient été parcourues au galop des chevaux, quatre équipages successifs, quand la malle-poste franchit enfin le mur des fermiers généraux par la barrière Saint-Martin et atteignit le but de son voyage. Jamais Bastien n’avait consenti à se reposer au fond du panier à salade, parmi les paquets, malgré les courbatures qui lui brûlaient les reins, au grand amusement du convoyeur.

— Ah ! c’est beau, la jeunesse, mais c’est tendre comme du poulet !

Il avait tant à regarder, à graver dans son esprit, les paysages, les noms des villes et des villages, les gens au travail !

Postillon, se disait-il en observant Brice, en voilà un beau métier ! Toujours sur les routes, dans les auberges, où les filles ne semblent pas farouches. Et l’uniforme donne fière allure, avec le chapeau haut de forme, la casaque noire bordée de rouge, la culotte blanche et les bottes de cuir.

La voiture vint se ranger devant le bâtiment de l’administration des postes, et dans l’animation qui y régnait, personne ne remarqua la présence de Bastien, le passager clandestin.

— Tu m’attendras un moment, l’ami, lui avait dit Brice, qui devait accomplir quelques formalités comme à chaque fin de voyage.

Puis :

— J’ai trouvé un remplaçant pour le prochain service, annonça-t-il à son retour, ce qui fait que je peux rester à Paris pour quelques jours, pour le plaisir de te servir de guide et de faire de toi un homme, camarade citoyen ! Maintenant suis-moi, je t’emmène chez ma brave femme de mère.

La mère Joyeux, veuve, habitait avec sa dernière fille, Javotte, dans

l’île Louvière2, au-dessus d’un atelier de blanchisserie où, après avoir longtemps tenu l’emploi éreintant de laveuse, elle maniait les fers à repasser. Ses enfants étaient tous mariés ou placés, à l’exception de son préféré, Brice, et de Javotte, porteuse de linge à domicile. Elle accueillit avec gentillesse son pensionnaire passager. Il ne fut pas bavard le premier soir. Abasourdi par l’idée de se trouver à Paris, dont le peu qu’il avait entrevu avait suffi à lui en faire deviner l’immensité, la beauté et l’activité, avide des découvertes à venir, il s’endormit du sommeil du juste dans le lit de Javotte, qui partagerait celui de sa mère le temps de son séjour.

 

2. Entre les deux bras de la Seine existait alors une troisième île, l’île Louvière (ou Louviers).

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