La Petite Louison
Chapitre 19
19
« Nous irons à Paris ensemble, Louison, je te le promets, je te le jure ! » avait dit Claire alors qu’elles n’étaient encore que des petites filles insouciantes et heureuses.
Et voilà, c’était arrivé, elles s’en allaient vers Paris, ensemble, mais en quel équipage !
Les deux chariots qui emmenaient les femmes avaient été rejoints par deux autres, où se trouvaient des hommes, jusqu’ici détenus à la prison de la ville. En tout, plus d’une trentaine de malheureux et malheureuses « convaincus d’être auteurs ou complices de manœuvres et intelligences tendant à livrer aux ennemis la place de Verdun », comme il leur serait signifié le jour de leur jugement.
Après le brouhaha du départ, la traversée de Verdun, jusqu’à la porte de France, se fit dans un silence presque total. Serrées les unes contre les autres, les femmes et les filles s’efforçaient de surmonter cet instant crucial de l’arrachement, du départ pour l’inconnu, lourd de menaces. Quelques Verdunois se découvrirent au passage des chariots, geste timide de solidarité, ou simple hommage au courage forcé de leurs occupants. Mais un peu plus loin, au-delà des anciens remparts, l’hostilité se manifesta à nouveau. Il y eut des insultes, des poings tendus, menaçants. Les gardes ne bronchèrent pas. Tout au plus firent-ils mine de tirer la bride de leur cheval du côté des manifestants et d’affermir leur arme.
Le voyage allait durer deux semaines, car les chariots étaient beaucoup moins rapides que les malles-poste qui pouvaient rouler jour et nuit grâce aux relais des hommes et des chevaux, et même que les diligences capables de couvrir le même trajet en trois fois moins de temps.
Deux longues semaines d’épreuves. L’inconfort des chariots, la rusticité de l’hébergement pour les nuits, l’incertitude de la pitance, les difficultés pour se tenir propre, ou seulement pour accomplir les obligations de la plus simple hygiène… L’inévitable promiscuité, tant entre prévenus qu’avec les gardes, les vexations, les agressions… L’angoisse des lendemains…
Mais comme dans les circonstances les plus tragiques se manifestent toujours quelques rayons de lumière, il y aurait aussi des moments d’amitié, d’espoir, et même de rires, de poésie, d’amour.
Où manger, où dormir ?
Ce serait selon… selon les aubergistes, qui accepteraient ou pas, sinon d’accueillir, du moins de nourrir et d’héberger de tels hôtes. Quand une auberge s’ouvrirait à eux, ce serait alors la possibilité de recevoir un repas chaud, une couche où s’étendre pour reposer le corps brisé par les cahots des routes. Sinon ce seraient des haltes à proximité de quelque grange ou de quelque cabane, avec de la paille pour literie, des buissons pour se mettre à l’abri des regards, une fontaine ou une rivière pour des ablutions succinctes, des semblants de lessive. La règle était formelle, il ne fallait jamais échapper à la surveillance des gardes. Il y aurait des nuits, aussi, passées sur les chariots bâchés, dans l’inconfort le plus total.
Ils étaient donc plus de trente à partager cette douloureuse aventure, issus de milieux sociaux différents. Parmi les hommes, certains, de haut rang, avaient exercé des responsabilités, en particulier monsieur de Neyon, coupable d’avoir signé la reddition de la ville aux Prussiens après le suicide de Nicolas Beaurepaire. D’autres avaient tenu des fonctions administratives, dans la justice ou dans les finances. Il y avait cinq ecclésiastiques. Mais aussi des hommes du peuple, des artisans, tous plus près sans doute par leurs idées des révolutionnaires que de la monarchie, mais qui avaient souhaité que l’on ouvrît la ville aux Prussiens pour éviter une catastrophe, humaine et économique, la ruine des commerces, dont les leurs.
Quand il ne pleuvait pas, les chariots étaient découverts, et les femmes entendaient parfois des échos de leurs discussions, ou de leurs disputes. Car la promiscuité énervait les hommes, donnait à certains des audaces. Comme celle d’oser s’en prendre sans égard aux prêtres qui, profitant de la situation, tentaient de faire prévaloir la justice de Dieu sur celle des hommes.
— En voilà assez, l’abbé ! s’écriait, de plus en plus violemment, le plus jeune des prévenus, un perruquier de vingt-deux ans, quand l’un des hommes d’Eglise essayait de les amener à la prière. Cessez de nous parler du bon Dieu ! C’est pas à lui que je penserai si là-bas on me coupe la tête, et peut-être bien que vous non plus !
Dans le groupe des femmes, les plus modestes d’origine s’imposèrent rapidement, en particulier une certaine Marguerite, une étalière de marché à la poitrine rebondie et au franc-parler qui avait eu l’imprudente audace de crier « Vive le roi ! » en réponse à des gardes nationaux qui s’étaient moqués d’elle, et qui s’était fait remarquer lors de l’embarquement en refusant l’aide équivoque d’un garde. Et aussi une douce Thérèse, femme de cordonnier comme Eponine, sans parler de Louison, attentive auprès de Claire et de sa mère. Car pour les femmes et les filles habituées à être servies, le moindre incident devenait un drame. Un cordon qui lâchait, un jupon accroché aux épines d’une haie, un malaise, le sang menstruel qui arrivait sans crier gare… Les mains de Thérèse venaient à bout de tous les désordres, la gouaille de Marguerite de toutes les pudeurs désormais inutiles.
— Toutes les femmes sont passées dans le même moule, elles sont faites pareil, disait-elle, que ce soit sous la soie ou le coton !
Bien qu’étant en principe des révolutionnaires zélés, les gardes prenaient la mesure de l’épreuve imposée aux prévenus, et surtout de son issue probable. Sans aller jusqu’à la pitié, ils devenaient, au fil des jours, un peu moins stricts, un peu plus humains. Les chariots marquaient de temps en temps des arrêts dans la campagne, non seulement pour le repos des chevaux, mais aussi pour permettre aux occupants de se dégourdir un peu.
A l’un de ces arrêts, quelque part dans la plaine de Champagne, au-delà de Châlons, Marguerite, descendue la première, s’éloigna d’un pas rapide en direction d’un bosquet pour satisfaire un besoin naturel. Suivie, à son insu, par l’un des gardes, un moustachu ventru qui en pinçait pour elle. Qui en réalité en aurait pincé de préférence pour une plus fraîche ou une plus gracieuse, il n’en manquait pas, à commencer par cette belle brune aux yeux de braise que ses compagnes appelaient Louison. Mais, encouragé par les rondeurs et la langue bien pendue de la dénommée Marguerite, qui la faisaient passer à ses yeux pour facile, il avait jeté son dévolu sur elle. Un manquement au règlement lui paraissait moins grave avec une femme du peuple qu’avec une dame de la haute, même si leur situation avait en partie gommé leurs origines.
Toute la troupe s’égaillait autour des chariots lorsque retentirent des cris de colère, proférés par la voix forte de Marguerite, qui apparut au détour d’un buisson, tenant par l’oreille, comme un chien désobéissant, le gros garde au baudrier de travers, au ceinturon dégrafé et au pantalon béant.
— Ah ! le cochon, criait-elle, le fils de truie ! Voilà-t-il pas que comme je relevais mon cotillon pour pisser, ce cochon-là arrive par-derrière pour me faire mon affaire !
Il avait une mine piteuse, le gaillard, qui gesticulait en essayant de rajuster sa tenue.
Il y eut un moment de surprise, et des regards inquiets vers les autres gardes. Allaient-ils prendre le parti de leur collègue, capable d’accuser Marguerite de l’avoir provoqué ? Mais non, ils ne bougeaient pas, et bientôt, ils se mirent à rire ! Alors ce fut l’explosion générale, le rire libérateur. Des femmes, qui en d’autres circonstances se seraient offusquées de la scène, des mots crus de Marguerite et de la tenue indécente du garde, se laissaient aller au rire qui gagnait aussi les jeunes filles. La réalité était oubliée. C’était une récréation. Un moment de répit dans le malheur. Et la preuve que tout espoir n’était pas perdu, puisqu’on était encore capable de rire.
Capable de chanter, aussi.
Deux jours plus tard, un peu avant la traversée de Château-Thierry, il commença à pleuvoir. Une pluie douce et fine de début de printemps, de germinal. Les gardes voulurent faire bâcher les chariots, les femmes unanimes protestèrent. Elles voulaient recevoir sur elles la caresse de la pluie. Elles tendirent leur visage et leurs mains aux gouttes sous lesquelles elles se sentiraient plus propres, plus femmes, plus belles.
Une voix limpide comme la pluie s’éleva du banc où étaient assises côte à côte les demoiselles, à l’exception de Claire et de Louison qui restaient toujours ensemble.
— Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes blancs moutons…
Elles reprirent et continuèrent en chœur :
— Il pleut, il pleut, bergère, rentre tes blancs moutons,
« Allons à la chaumière, bergère, vite, allons !
« J’entends sous le feuillage l’eau qui coule à grand bruit,
« Voici venir l’orage, voilà l’éclair qui luit.
Même si certaines ne connaissaient pas la chanson, l’air étant facile, toutes purent d’abord fredonner, puis rejoindre le chœur quand il reprit une seconde fois : « Il pleut, il pleut, bergère… »
Les hommes, les gardes eux-mêmes, se taisaient pour écouter ces voix féminines, rendues plus charmantes encore dans un décor si insolite.
La pluie cessa, le soleil revint. Il y en avait eu un peu aussi dans les cœurs, le temps de la chanson.
— Germinal, c’est un joli nom pour désigner le mois où la nature s’éveille, dit Elisabeth.
— Il faut avouer qu’il a du talent, ce Fabre d’Eglantine, reconnut l’une de ses amies.
Sur le bord des routes, dans les prairies, l’herbe neuve était émaillée de pâquerettes et de primevères, et le spectacle de la nature contribuait à mettre un peu de baume au cœur des femmes. La nuit, pour une fois, avait été convenable, dans une auberge où elles avaient pu se laver et se coiffer, défriper leurs vêtements. C’était un de ces matins où elles pouvaient croire encore que l’irréparable n’aurait pas lieu.
— Ensuite viendront floréal et prairial, continua Sidonie, bien que dans sa famille on se fût refusé à utiliser ce calendrier de mécréants.
Où seraient-elles, que feraient-elles lorsque viendraient floréal puis prairial ? Si quelques-unes eurent cette pensée, elles s’efforcèrent de la chasser pour ne pas assombrir ce matin de printemps.
Les jeunes filles se mirent à énumérer les autres noms des mois, ceux en -aire, vendémiaire, brumaire, frimaire, ceux en -ôse, nivôse, pluviôse, ventôse. Il en manquait encore, lesquels donc ? Ah ! c’étaient les mois en-or, les plus beaux : messidor, thermidor, fructidor.
— Vendémiaire, qu’est-ce que ça veut dire ? demanda Louison.
— C’est le mois des vendanges, répondit Anne Tabouillot.
Ce fut alors à qui pouvait fournir des explications, thermidor, le mois de la chaleur, frimaire, le mois des frimas…
— Si on avait donné aux mois des noms de fleurs, suggéra Claire, cela aurait été plus joli encore !
— Mais comment aurait-on fait pour les mois d’hiver, quand il n’y a pas de fleurs ? remarqua Blanche. Pourquoi pas plutôt des parties du corps, du haut en bas ? La tête pour janvier, les pieds pour décembre ?
Des plaisanteries jaillirent alors.
— Eh bien ! moi, je serais née le 4 des pieds !
— Et moi le 12 de la tête !
— Et moi, dit la grosse Marguerite en joignant le geste à la parole, je suis des seins, et ça se voit !
Le même soir, hélas, des conditions d’hébergement particulièrement difficiles allaient faire oublier l’éclaircie de l’après-midi et ramener le groupe à la dure réalité.
Le convoi arrivait à Meaux et il fallait organiser l’escale de la nuit. Les aubergistes sollicités par les gardes ne voulurent rien entendre. Pas de cette vermine royaliste chez eux ! Pourtant, dans les auberges, pour accéder à un minimum de confort, les femmes, plus éprouvées que les hommes, acceptaient de payer. Par solidarité, celles qui avaient de l’argent, qu’elles aient pu s’en munir au moment de leur arrestation ou s’en faire apporter en prison, payaient pour celles qui en étaient dépourvues. Ainsi, lorsque Anne Tabouillot sortait de son corsage la petite bourse qu’elle y avait soigneusement épinglée, les pièces qu’elle en tirait garantissaient les mêmes suppléments de confort et de nourriture à Louison qu’à Claire et à elle-même. Des aubergistes indélicats acceptaient aussi des bijoux, en échange de draps propres ou d’un cuveau d’eau chaude pour un bain.
Ce soir-là, faute de mieux, les chariots furent dirigés vers la prison de la ville, et les hommes et les femmes répartis dans des pièces vides au sol couvert de paille. Certains savaient-ils que dans ces murs, en septembre 1792, des suspects soupçonnés de complot avaient été massacrés sans même être jugés ? L’humidité, le froid, l’obscurité qui y régnaient suffirent à emplir cette nuit d’angoisse et de tristesse. Dans le silence le plus total.
Le lendemain fut un jour terrible. Quand les femmes rejoignirent les hommes, au moment de la distribution de quelques provisions avant de regagner les bancs des chariots, elles constatèrent à leur mine sombre qu’ils paraissaient aussi abattus qu’elles.
Le silence n’était entrecoupé que de lourds soupirs, de gémissements, de pleurs étouffés. Que va faire de nous le tribunal de Paris ? Telle était ce matin-là la pensée obsédante de tous.
— Marguerite, demanda enfin Thérèse, crois-tu vraiment qu’ils vont nous…
Elle hésita sur les mots à employer, repoussa les plus crus, les plus catégoriques.
— … nous condamner ?
De cette femme si forte, que rien ne semblait désespérer, elle attendait, pour elle et pour les autres, des paroles de réconfort, dites sur un ton qui les rendrait crédibles, même si elles ne l’étaient guère. Mais Marguerite, cette fois, ne sut pas crâner, ni plaisanter, elle oublia son rôle de meneuse d’un troupeau d’égarées. Elle se dressa, se mit à crier, à hurler des mots atroces qui leur glacèrent le sang.
Inquiets de cette véritable crise de nerfs qui risquait de provoquer une panique générale avec on ne savait quelles conséquences fâcheuses, deux gardes s’approchèrent pour tenter de la faire taire. Mais les autres femmes s’étaient dressées elles aussi, et les plus proches agrippèrent ses vêtements, la forcèrent à se rasseoir, lui plaquèrent les mains sur la bouche pour faire cesser ce flot terrible, jusqu’à ce qu’enfin elle capitulât, vaincue, brisée. Et ce fut à nouveau le silence, à peine plus soutenable que les cris.
Quand les chariots s’arrêtèrent pour une pause, un peu plus loin, Anne Tabouillot s’avança vers le plus âgé des prêtres, le chanoine Gossin, bien éprouvé lui aussi par les conditions de transport.
— Mon père, fit-elle, rassurez-nous, dites-nous que le bon Dieu, que son fils Jésus, que la Sainte Vierge Marie ne nous abandonneront pas ! Que nous n’allons pas mourir de la plus horrible façon qui soit, tous autant que nous sommes ici ! Quelles fautes graves avons-nous donc commises ? Mon père, par pitié…
Elle s’agenouilla aux pieds du vieux prêtre, et bientôt toutes les autres femmes et jeunes filles s’approchèrent et s’agenouillèrent une à une.
Rassurer ? Le chanoine n’avait pas ce pouvoir. Tout ce qu’il pouvait, c’était donner de l’espoir, sinon pour l’avenir proche, du moins pour l’autre monde. Les gardes regardaient la scène, dont ils semblaient plus amusés que contrariés. Alors, d’une voix forte, le prêtre entama une prière.
— Notre Père qui êtes aux cieux, que votre nom soit sanctifié !
Les voix des autres ecclésiastiques se mêlèrent tout de suite à la sienne, puis celles des femmes, de plus en plus nettes, de plus en plus ferventes. Les hommes, qui étaient d’abord restés à l’écart, s’approchèrent et se découvrirent. Quelques-uns s’agenouillèrent aussi, et bientôt tous, jusqu’au jeune perruquier volontiers irrévérencieux vis-à-vis de la religion, se joignirent à la prière qui s’enfla et monta vers le ciel. « Notre Père qui êtes aux cieux ! »
L’intensité dramatique de la scène saisit les gardes eux-mêmes, des révolutionnaires pourtant triés sur le volet, pourfendeurs de curés et de bonnes sœurs. Il se fit parmi eux un silence qui se voulait indifférent, mais qui se teinta bientôt d’une touche de respect. Ils restèrent à quelque distance du groupe en prière, mais plusieurs, discrètement, portèrent la main à leur tricorne cocardé comme s’ils étaient tentés de se découvrir aussi.
— Le bon Dieu, à Paris, il s’appelle Fouquier-Tinville, et son bras droit c’est Sanson ! dit l’un d’eux, comme pour échapper au trouble qui s’emparait de lui.
A la série des « Notre Père » s’enchaîna celle des prières à la Vierge, dont les derniers mots « Priez pour nous, pauvres pécheurs, maintenant et à l’heure de notre mort » avaient rarement été prononcés avec de tels accents.
— Si ça leur fait du bien, dit un garde, après tout, pourquoi pas ?
Sans l’avouer franchement, il était pris d’un doute, et ses acolytes aussi peut-être. Car qui pouvait être certain de détenir la vérité, surtout en ces temps si changeants ? Et si le vent tournait, qu’en serait-il d’eux, puissants aujourd’hui ? S’il venait à souffler de l’autre côté, ne pourraient-ils pas se retrouver comme ceux-ci, avec quel recours alors ?
Les femmes et les hommes agenouillés se relevèrent lentement, le visage grave. D’eux-mêmes, ils regagnèrent les chariots où ils se réinstallèrent toujours en silence, évitant à leurs gardes de leur en donner l’ordre.
Et c’est ainsi, du rire aux larmes, de l’angoisse à l’espoir, jour après jour – on en était au dixième depuis qu’on avait quitté Verdun –, que le convoi s’acheminait vers le terme du voyage. Paris ! ç’avait été le rêve de Bastien, il l’avait réalisé, et malgré les événements violents qui s’étaient déroulés sous ses yeux, il en avait rapporté tant de merveilles, dont l’amour de Javotte !
L’amour… C’était le centre des pensées de Louison, quand malgré l’inconfort elle se laissait aller à rêver, les yeux fermés, les mains serrées l’une contre l’autre, les lèvres entrouvertes, comme dans la courette de la maison.
— Claire, écoute-moi, chuchota-t-elle en prenant la main de son amie, je ne veux pas mourir sans avoir connu les gestes de l’amour entre un homme et une femme.
— Mais nous n’allons pas mourir, Louison !
— Je l’espère comme toi, Claire, ce serait si merveilleux de retrouver la vie d’avant ! Mais au cas où… je veux connaître l’amour.
Son corps la travaillait, la petite Louison : elle aimait et se savait aimée, parce qu’il réclamait sa part de ce bonheur.
Elle n’était pas la seule, bien sûr. Des jeunes filles, si, sans doute, car toutes les autres, élevées dans les principes et la morale, ne connaissaient pas encore les tourments de la chair, ou chassaient bien vite les pensées impures qui auraient pu les effleurer. Mais les femmes séparées de leur mari et les hommes privés de leur épouse… Quand Anne Tabouillot gémissait en murmurant le prénom de François, ce n’était pas à monsieur le procureur du roi en culotte de soie et jabot de dentelle qu’elle s’adressait, mais au mari dévêtu qui partageait son lit.
— Claire, il faut que je connaisse l’amour avant l’arrivée à Paris !
— Mais comment, et avec qui ?
Louison avait fait son choix. Un garde ? Non. Elle les voyait, les yeux des gardes, comme ceux de la prison déjà, qui se posaient souvent sur elle et la détaillaient. Mais ils n’avaient pas le droit de « toucher » à celles qui leur étaient confiées, on l’avait vu avec celui qui s’en était pris à Marguerite et que ses collègues n’avaient pas soutenu. De plus elle avait sa fierté, se donner à un garde, qui aurait pu croire qu’elle voulait obtenir ainsi des faveurs, ou qui, la chose faite, l’aurait traitée de catin, eût été s’abaisser.
— Je ferai l’amour avec Capelin, répondit-elle à Claire.
Octave Capelin était l’un des gendarmes arrêtés pour avoir continué d’exercer leur fonction sous les ordres des Prussiens après la reddition de Verdun. Pourquoi lui ? Il paraissait avoir la trentaine, comme Brice, et avait comme lui des yeux sombres au regard profond. Elle n’était pas amoureuse de lui – son cœur était à Brice pour toujours, que la fin de sa vie soit proche ou lointaine. Mais faire l’amour avec l’homme qui l’évoquait le mieux lui serait plus facile.
L’avant-dernier jour du voyage, au-delà de Chelles, les chariots avaient quitté la route et s’étaient arrêtés le long d’un chemin qui menait à des bosquets séparés par de petits prés. Les gardes étaient à la fois fatigués et inquiets. Fatigués de ce long trajet, dans des conditions à peine moins pénibles que celles des prévenus. Inquiets parce qu’un cavalier était venu à leur rencontre pour les avertir que Paris attendait le convoi de Verdun avec autant d’impatience que de haine, et que malgré l’envoi de troupes pour les escorter dès les abords de la capitale, des heurts violents étaient à redouter. A cette fatigue, à cette inquiétude s’ajoutait aussi de la pitié pour ces hommes, et plus encore ces femmes et ces jeunes filles, qu’ils allaient devoir remettre dans des mains plus influentes et plus inflexibles que les leurs, et pour lesquels ils avaient fini par se prendre de sympathie, au fil des jours.
Toujours est-il qu’ils les laissèrent s’égailler à leur aise et profiter un peu plus longtemps que d’habitude de la faculté de se détendre et de s’abandonner à la caresse du soleil.
Louison chercha des yeux l’élu de son désir, l’accosta sans détour.
— Capelin, fais-moi connaître les gestes de l’amour, je ne veux pas mourir innocente.
— Mais… tu es belle, oui, et tu parais ardente, mais je suis marié !
— Moi, j’aime un homme de ton âge, qui sera le mien si on nous laisse vivre. Mais si je dois mourir, je veux, avant… Capelin, je t’en prie… éloignons-nous, viens…
Capelin comprit la volonté désespérée de Louison. Il était jeune et ses sens se réveillèrent soudain au contact de cette fille qui quémandait l’acte d’amour. Comme il souffrait, lui aussi, de ne plus pouvoir caresser et posséder sa tendre Angèle ! Alors, à cause de cette menace de mort que tous essayaient en vain d’oublier, il se dit que la fille avait raison, que l’amour valait d’être goûté encore une fois.
— Viens ! dit-il en prenant la main de Louison qu’il entraîna au creux d’un bosquet.
Quelqu’un les vit-il s’éloigner ainsi, si pressés tout à coup qu’il était impossible de se méprendre sur leurs intentions ? Que leur importaient le regard et le jugement des autres ! Ils étaient plus à envier qu’à blâmer en cet instant, et si certains furent pris de l’envie de les imiter, eh bien ! c’était tant mieux, car il s’agissait peut-être là de leur dernière occasion d’aimer.
Le gendarme Capelin n’était pas une brute.
— N’aie pas peur, petite, murmura-t-il à Louison en l’allongeant sur un tapis de mousse, derrière un écran de verdure, toute neuve et fraîche comme elle.
Louison se laissa retrousser, caresser, embrasser, chevaucher, pénétrer, sans peur aucune. Elle désirait tellement connaître le plaisir de l’amour que sitôt la douleur de la première fois il lui fut révélé, et que son cri se mêla au râle de l’homme qui l’avait comblée.
Ils se relevèrent, se rajustèrent, sans se regarder afin de prolonger un peu l’illusion, puis ils sortirent de leur cachette pour se fondre à nouveau dans les groupes qui se reconstituaient.
Louison se hissa la dernière dans le chariot prêt à s’ébranler. Sa langueur, son air encore extasié, les cernes de ses yeux n’échappèrent pas aux femmes qui y reconnurent les stigmates de l’amour. De plus, un peu de sang avait taché son jupon. Thérèse lui tendit la main pour l’aider à monter et lui glissa au passage :
— Tu as fait l’amour, n’est-ce pas, ma jolie ? Tu as eu bien raison, va, ça va te tenir chaud un moment.
Louison s’assit près d’Anne Tabouillot qui lui entoura les épaules de son bras et la serra contre elle. Les jeunes filles, les vraies, les vierges, ne pouvaient pas deviner qu’elle venait de rejoindre le nombre des femmes. Elles avaient appris et récité aux bonnes sœurs chargées de leur éducation qu’« œuvre de chair ne désireras qu’en mariage seulement », sans savoir ce que recouvrait cette expression, avec sa formulation troublante et équivoque de fruit défendu.
Claire était la seule à savoir ce qu’avait fait Louison de son temps de relâche. Mais elle ne lui demanderait rien. Elle n’avait que dix-sept ans. Elle voulait garder à son grand jour à elle sa part de mystère. La vie allait continuer, et son tour viendrait, il ne pouvait en être autrement !
— Plaisir d’a-mour…
Une femme entonnait la célèbre chanson connue dans tous les milieux, y compris populaires, qui fit tressaillir Louison. Parce qu’elle venait de faire l’amour, et aussi parce qu’Eponine la fredonnait parfois, cette chanson, la fredonnait seulement, car si l’air lui plaisait, le peu qu’elle connaissait des paroles n’était pas à son goût.
La voix, douloureusement éraillée, était celle de la grosse Marguerite, qui depuis sa crise de nerfs n’avait pas retrouvé sa gouaille ni sa force de caractère, mais montrait les signes d’un triste fatalisme.
— Ne du-re qu’un-un moment…
Elle marqua un temps d’arrêt avant d’achever :
— Chagrin d’a-mour dure toute la vi-i-e.
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