La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 19 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 18

18

 

Dès qu’elle avait donné les soins à Héloïse et accompli les tâches indispensables, Eponine venait s’asseoir dans la boutique. Amédée remuait quelques outils, faisait semblant de s’occuper un peu. Elle ne venait pas pour le surveiller, pas plus pour le stimuler. Elle venait écouter les bruits de pas dans la rue. Elle vivait dans l’attente. Quels pas allaient encore s’arrêter devant la boutique ? Annonceraient-ils le malheur, comme ceux des gendarmes ? Ou l’espoir, comme ceux de Landry ? Et si c’était enfin celui de Louison, qu’elle reconnaîtrait entre mille ?

— Ecoute, Amédée…

Quelqu’un marchait sur les pavés de la rue, s’approchait de la cordonnerie.

Un pas étrange, l’alternance d’un bruit sourd et d’un claquement sec.

— On dirait que c’est un homme avec une jambe de bois, observa Amédée. Il ne fera que passer.

Non. Le pas s’arrêta. L’homme frappa au volet.

— Cordonnier ! Je suis Brice, Brice Joyeux ! Ouvrez-moi !

Eponine se leva d’un bond.

— Brice, grand Dieu ! Oh ! mon Bastien, oh ! ma petite Louison… Ouvre vite, Amédée !

Brice entra. Il était en habit de voyage. Un long manteau recouvrait presque entièrement une botte de cuir et une jambe de bois dont on ne distinguait que le pilon. Il ôta son chapeau. Son visage apparut, plus creusé, plus anguleux, mais il n’avait pas tout perdu de l’appétit de vie qui illuminait ses yeux. Son sourire se figea quand il vit à quel point les parents de son ami avaient changé.

— Brice !

Eponine lui ouvrit les bras, il l’étreignit. Il devina bien des chagrins dans cet accueil émouvant, comme dans la tristesse suintant de cette boutique qu’il avait connue autrement chaleureuse. Il voyait les outils épars, les débris de cuir sur le sol.

Il eut un pressentiment, qui retarda un peu sa question.

— Bastien ?

Eponine étouffa un sanglot.

— Mort à Valmy, dit Amédée.

Il y eut un long silence. Brice avait fermé les yeux. (« Dis bien des choses pour moi à Bastien, que j’espère qu’il ne m’a pas oubliée ; moi, je l’aime et je l’attends », lui avait glissé Javotte quand il l’avait embrassée avant de se mettre en route pour Verdun.)

— Valmy ? reprit Brice, j’y étais aussi, dans les rangs de Kellermann. Pauvre camarade Bastien ! On aurait pu s’y retrouver. Celle-ci, ajouta-t-il en touchant ce qui restait de sa jambe, amputée au-dessus du genou, je l’ai perdue à Wattignies, un an plus tard, nous étions cette fois derrière Jourdan. Une grande bataille, une de plus.

— Tous ces malheureux jeunes gens, se lamenta Eponine, disparus, blessés…

— Et… Louison ?

Ce fut Amédée, encore, qui répondit.

— En prison.

— En prison ? Mais qu’a-t-elle donc fait ?

Ils entreprirent alors, parlant à tour de rôle pour pouvoir reprendre leur souffle, de tout lui raconter, de son amitié avec la petite demoiselle Tabouillot à son arrestation chez son oncle Séverin, en passant par le siège de la ville, le suicide de monsieur Beaurepaire, la reddition, les menaces du roi de Prusse, et enfin sa participation, imprudente mais innocente, à l’affaire des dragées.

Brice enfouit ses mains dans les poches de son manteau. Tout à l’heure, dans la rue Mazel, en passant devant la maison Boivin, il avait eu l’idée d’entrer pour acheter une poignée de ces fameuses dragées, une gentillesse pour Louison. Il crispa sa main sur le petit paquet jusqu’à l’écraser.

— Ils vont nous la rendre, n’est-ce pas ? supplia Eponine. On raconte que celles qui ont monté l’affaire vont revenir ici, à Verdun, elles vont le dire, n’est-ce pas, que Louison y a participé malgré elle ? Qu’elle a suivi son amie sans savoir où elles allaient ? Dites ! vous qui venez de Paris ! ils ne vont tout de même pas l’emmener là-bas, elle aussi ?

Brice ne savait que répondre. Oui, il venait de Paris, où sévissait la Terreur, où la justice au nom de la République, si elle était impitoyable, ne se montrait pas toujours juste. Paris était le théâtre de scènes dont ils n’avaient pas idée.

— Vous avez risqué votre vie pour la République, vous aussi, reprit-elle, vous pouvez témoigner pour elle. Vous avez un peu d’âge, vous venez de Paris, ils vous écouteront !

Brice hochait la tête, apparemment très touché.

Eponine s’approcha de lui, tout près, et posa sa main sur son bras.

— Nous n’avons plus de fils, continua-t-elle, au comble de l’émotion, mais vous, c’est un peu comme si vous l’étiez, parce que vous aimez Louison. N’est-ce pas que vous l’aimez ? Elle aussi vous aime, elle me l’a avoué, elle vous attend. Brice, je vous en supplie, tentez quelque chose pour elle ! Sauvez-la ! Nous vous la donnerons de bon cœur. Vous serez le père de nos petits-enfants.

Oui, il le ferait. Pas ce soir ; la nuit tombait et ce n’était pas à cette heure qu’on pouvait joindre les personnes influentes, celles qui décidaient, celles qui faisaient s’ouvrir et se fermer les portes des prisons. Pour les détenus, c’était l’heure du découragement, car le jour qui s’achevait n’avait pas amené la libération espérée, et il allait falloir attendre le lendemain pour espérer encore. Pour les représentants du pouvoir, c’était celle de la détente, de la ripaille, du repos, avec la conscience tranquille du devoir accompli.

Le lendemain matin, dès le lever du jour, promit-il, Brice irait remuer ciel et terre pour faire libérer Louison. Comme à l’occasion de sa première visite, il ne se rendit pas à l’auberge. Il retrouva l’échelle qui conduisait à la soupente de Bastien, où il avait dormi déjà, où Louison était venue quêter et recevoir son premier baiser. Sa montée fut un peu plus difficile, avec cette maudite jambe de bois, et le sommeil encore plus long à trouver, avec tous ces souvenirs, et aussi la crainte de ne pas pouvoir tenir la promesse faite à ses hôtes.

Tout à l’heure, après le souper, il avait confié à Eponine l’amour partagé de Bastien et de Javotte, et si elle avait plaint la pauvre petite qui allait pleurer, elle s’était réjouie de savoir que son garçon avait eu le temps de connaître l’amour, le vrai, et pas seulement celui des catins.

 

Le lendemain matin, Brice sortit de la boutique, accompagné jusqu’au seuil par Eponine qui s’était levée de très bonne heure pour lui préparer des galettes toutes chaudes et dorées.

Estimant qu’il était un peu tôt pour se rendre au siège du tribunal révolutionnaire, il décida de monter rue Saint-Victor. Non pas dans l’espoir de voir Louison – il eût été maladroit de vouloir brûler les étapes et de compromettre la réussite de son entreprise en s’adressant à des subalternes. Il voulait seulement voir les murs derrière lesquels elle vivait de l’espoir de leurs retrouvailles, respirer un air tout proche de celui qu’elle respirait, en pensant si fort à elle que peut-être, de sa cellule, elle le sentirait.

Mais que se passait-il donc dans cette partie de la ville ? Des hommes, des femmes se pressaient nombreux vers la rue Saint-Victor, et plus on approchait du Carmel, plus cette foule devenait compacte et s’agitait, menaçante… Brice devait faire des efforts pour ne pas être déséquilibré ou même renversé, en pestant contre cette « patte folle » qui retardait son allure.

La porte de la prison était ouverte à deux battants. Dans la cour, et jusque dans la rue, il y avait des gendarmes, qui paraissaient singulièrement agressifs. Ils criaient, brandissant leurs armes en direction de la foule pour l’empêcher de s’approcher plus près. D’autres formaient un cordon autour de deux voitures, des chariots plutôt, munis d’arceaux de bois destinés à recevoir des bâches.

Le poissonnier de la rue Mongaud était bien renseigné. Un représentant du peuple envoyé dans le département de la Meuse avait bel et bien décidé que tous les traîtres et toutes les traîtresses de Verdun seraient jugés à Paris, par le Tribunal révolutionnaire suprême, comme s’il s’agissait d’un honneur, même si la légèreté de leurs forfaits, pour la plupart, n’en méritait pas tant.

C’est ainsi que l’avant-veille, Louison avait été tirée de sa cellule.

— Suis-moi, lui avait ordonné le garde, tu vas rejoindre tes complices.

Il l’avait emmenée dans une vaste salle où étaient rassemblées des femmes, celles dont elle avait partagé la malheureuse aventure et quelques autres, coupables d’autres méfaits.

Claire ! Louison d’abord n’avait vu qu’elle, et les deux amies étaient tombées dans les bras l’une de l’autre, incapables de prononcer le moindre mot, secouées de tremblements et de hoquets qui étaient à la fois des rires et des pleurs. Puis Louison avait reconnu madame Tabouillot, d’une pâleur extrême, les cheveux tristes, les yeux comme remplis d’eau. Son amie Elisabeth. Blanche, considérablement amaigrie, qui lui avait souri. Et toutes les autres, un peu hagardes, misérables avec leurs petits ballots de linge à leurs pieds. Elle avait entendu la remarque chuchotée de l’une des jeunes filles :

— Tiens, la revoilà celle-ci, ils ont fini par la retrouver, voilà au moins un peu de justice !

Pendant que les autorités compétentes s’étaient affairées pour organiser leur transport vers Paris, elles avaient manifesté une fébrilité de chaque instant, interrogeant leurs gardes, espérant des visites, et même l’autorisation de se rendre chez elles pour embrasser et rassurer leurs proches. Peine perdue.

Pendant ce temps Claire et Louison, heureuses malgré les circonstances, avaient parlé, parlé…

Claire avait raconté les longs mois d’incarcération, d’abord au couvent des sœurs de Saint-Maur.

— Nous étions détenues dans notre rue, Louison, tout près de notre maison, tout près de toi, sans pouvoir en sortir !

Puis au couvent des annonciades, à Saint-Mihiel. Elle avait dit l’attente, l’espoir, le découragement de certains jours. Les façons de meubler le temps, par des prières, par la lecture, les vers appris et récités avec ses amies, les promenades dans le jardin du couvent, la reconnaissance des arbres et des plantes, les soins donnés à celles qui se portaient mal…

Les interrogatoires. C’est au cours de l’un d’eux qu’elle avait prononcé le nom de Louison. Pas pour la dénoncer, bien sûr, elle ne pensait pas, alors, que les choses pourraient tourner si mal. Sa langue la démangeait de parler d’elle. Par amitié, en somme.

Elle avait dû dire alors tout ce qu’elle savait de cette Louison passée au travers du filet des arrestations. Comment ? Une mère servante, un père cordonnier ? Une fille du peuple au milieu de ces dames de la bourgeoisie et de la petite noblesse ?

Les interrogateurs avaient ricané méchamment.

« Une double traîtresse alors ! à sa patrie et à ceux de son rang ! »

Les autres « vierges » avaient confirmé la présence de la fille dans le chariot, sans savoir, pour la plupart, quel était son nom. Mais leur signalement était toujours le même, une brune, avec des cheveux longs et bouclés. Une beauté, avait ajouté Blanche.

Il se trouvait que le greffier du tribunal de Saint-Mihiel, Jean-Baptiste Sauce, avait reçu cette fonction de justice, en plus d’une bourse, pour avoir contribué personnellement à l’arrestation de Louis XVI à Varennes. C’est lui, dans son extrême rigueur, qui avait fait parvenir à Verdun des instructions pour la mise en état d’arrestation de la fille Chauderlot Louison.

Il n’était même pas venu à l’esprit de Louison d’en vouloir à Claire. Le fait d’être à nouveau ensemble leur redonnait du courage et de l’espoir. Anne Tabouillot elle-même, pourtant très affectée, en les voyant presque enjouées, s’était remise à espérer que le temps d’avant reviendrait peut-être un jour.

Mais il n’en était rien. En ce matin du dernier jour de ventôse qui, ironie du sort, correspondait au premier sourire du printemps, les femmes marchaient vers les chariots qui allaient les emmener jusqu’à Paris. Quand, les unes derrière les autres, escortées par des gardes, elles franchirent le portail, elles furent saisies par la foule qui s’était amassée. Quelle était la raison de tous ces cris ? Etaient-ils tous hostiles ? N’y avait-il pas au contraire, ici, dans leur ville, des parents, des amis venus pour les soutenir ? Pour s’opposer à leur départ ? Eblouies par le soleil, pourtant timide, elles regardaient dans toutes les directions avec l’espoir de distinguer des silhouettes familières.

L’une après l’autre, elles durent se hisser dans l’un des chariots, comme elles l’avaient fait pour l’expédition de Bras. Mais c’était alors dans la joie et l’exaltation, au milieu des rubans et des fleurs. Ici les gendarmes les pressaient, allant jusqu’à bousculer celles qui avaient besoin d’une aide pour enjamber les ridelles.

— Bas les pattes ! lança une forte femme, retenant une injure, à celui qui tendait une main vers son postérieur pour la pousser.

Quand elles furent toutes dans le chariot, la foule se tut, car le spectacle qu’elles offraient avait quelque chose de poignant et de tragique qui l’emporta un instant sur la colère et la haine. Et elles, dominant cette foule, continuaient de chercher le visage d’un père, d’une mère, d’un mari, d’un frère, d’un amant…

Louison remarqua un chapeau levé agité au bout d’un bras, crut reconnaître Landry, grimpa sur l’un des bancs qui meublaient le chariot pour apercevoir son visage. Ce n’était pas le sien.

Les chevaux étaient attelés au chariot que les gardes recouvraient de leurs bâches, les femmes résignées s’étaient assises sur les bancs.

Un cri, soudain, jaillit de la foule :

— Louison !

Elle reconnut immédiatement la voix, il y avait tant de jours et de nuits qu’elle rêvait de l’entendre lui dire : « Je t’aime. » Brice !

Elle écarta la bâche qui lui masquait la vue et le vit. Il cria encore :

— Louison ! Louison ! Je t’aime !

Il voulut s’élancer vers le chariot, mais deux gendarmes se précipitèrent pour le repousser sans ménagement.

Louison cria elle aussi :

— Brice ! Je t’aime ! Je t’…

Les grincements du chariot qui s’ébranlait couvrirent sa voix. Elle se laissa retomber sur le banc de bois grossier en sanglotant, sans savoir si c’était de bonheur ou de désespoir.

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