La Petite Louison

Henriette Bernier · Chapitre 11 sur 26

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La Petite Louison

Chapitre 10

10

 

Au siège de la municipalité de son quartier, Brice attendait son tour parmi une véritable foule de jeunes patriotes ardents, tous vêtus du pantalon rayé et de la carmagnole, coiffés du bonnet phrygien orné de la cocarde, animés du désir de montrer aux ennemis la force que leur donnait leur amour de la liberté.

Les inscriptions se faisaient sur une simple table de bois, au fond de la salle.

— A ton tour, citoyen ! Ton nom ?

— Joyeux ! Brice Joyeux !

— Ça, pour un beau nom, c’en est un ! Ton métier ?

— Postillon.

— Tu connais donc bien les chevaux, tant mieux : des comme toi, il nous en faut.

Il ne s’agissait pas seulement de recruter, il faudrait ensuite équiper cette troupe de sans-culottes où se côtoyaient des hommes de tous métiers. Sur une table plus vaste que celle où s’allongeait la liste des inscriptions s’entassaient des chemises, des bas, des habits, des blouses, des houppelandes, toutes sortes de vêtements apportés par des citoyens qui n’avaient plus l’âge ni la force de s’engager, mais voulaient ainsi témoigner de leur patriotisme en fournissant de quoi vêtir ceux qui en étaient démunis. En effet de pauvres diables, et même des va-nu-pieds, qui n’avaient pour tous effets que ceux qu’ils portaient sur eux, s’enrôlaient, dans l’espoir de recevoir quelque argent et une pitance quotidienne. Enfin des traîne-misère sans foi ni loi, à la recherche d’aventure, achevaient de faire de tous ces jeunes gens un ensemble tout à fait hétéroclite. Les recruteurs ne se souciaient pas de leur motivation, censée être pour tous le patriotisme, il leur fallait du nombre !

La plupart de ces volontaires n’avaient jamais touché un fusil, ni même une pique. On leur distribuerait les armes qui avaient été saisies à la Bastille, du moins ce qu’il en restait, puis on les entraînerait sommairement avant de les mêler aux gardes nationaux. L’essentiel résidait dans la volonté de se battre et de vaincre. « Aux armes, citoyens, formez vos bataillons ! »

En cet instant d’engagement, Brice pensait à son ami Bastien. S’il était ici avec moi, se disait-il, je suis certain qu’il signerait lui aussi. Mais il pensait aussi à ses si bons parents, Amédée, et surtout Eponine, qui visiblement tremblaient de le perdre comme ils avaient perdu Joseph.

Comme allait trembler aussi sa propre mère à partir de ce jour… Des larmes avaient inondé ses yeux quand il lui avait signifié sa décision, mais elle n’avait pas cherché à le retenir. Courageuse mère Joyeux ! Elle n’aurait plus désormais auprès d’elle que Javotte.

Javotte qui aimait Bastien, comme Louison l’aimait, lui. Louison dont l’image ne le quittait guère. Tantôt il regrettait d’avoir cédé à ses avances, tantôt il se reprochait de n’être pas allé plus loin, de n’avoir pas prononcé les mots qu’elle attendait : « Je t’aime. » Mais l’heure n’était pas aux états d’âme.

 

C’est le 20 avril de cette année 1792 que Louis XVI, approuvé par les députés quasiment unanimes, avait proposé à l’Assemblée de déclarer la guerre « au roi de Bohême et de Hongrie », en d’autres termes à l’empereur d’Autriche, son beau-frère, auquel s’était aussitôt alliée la Prusse.

Drôle de guerre ! Le souverain en attendait le retour de son pouvoir absolu, le peuple la confirmation de la révolution. Des motivations contraires pour un même engagement.

Drôle de guerre ! L’armée affaiblie par les désertions en masse, désorganisée par l’émigration de nombreux officiers, indisciplinée, subissait d’emblée des échecs aux frontières. Alors, le 11 juillet, l’Assemblée proclama « la patrie en danger », provoquant, de toutes les provinces, un afflux de gardes nationaux vers Paris, pendant que se formaient à la hâte les bataillons de volontaires.

A Verdun comme ailleurs, peut-être plus qu’ailleurs, en raison de la proximité des frontières, la guerre avait occasionné une grande agitation. Les bruits les plus fantaisistes circulaient, selon lesquels des hordes de Prussiens allaient déferler sur la ville et y commettre les pires horreurs. Le maire, Caré, avait beau tout faire pour maintenir le calme et rassurer la population, une atmosphère trouble régnait dans tous les quartiers où les citoyens se sentaient surveillés par les gardes nationaux et les gendarmes, tout en se surveillant entre eux. Les Verdunois étaient comme tous les Français, la guerre ne les arrangeait ou ne les dérangeait pas tous pour les mêmes raisons…

L’activité économique s’en trouvait considérablement ralentie, et si les artisans n’avaient pas fermé boutique, beaucoup passaient le plus clair de leur temps à attendre la clientèle devenue rare.

Bastien, intérieurement surexcité, désertait à nouveau la cordonnerie pour les rues de la ville, au risque de s’attirer au retour les reproches d’Eponine. Depuis que la France était en guerre, il ne cessait de penser à Brice dont il enviait le courage, déchiré entre son désir de l’imiter dans sa détermination et celui de ménager ses parents. Il attendait et redoutait à la fois l’annonce d’un appel aux volontaires dans sa ville.

 

— Mais que faites-vous donc, Eponine ? Vous l’avez déjà repassé, ce bonnet, et voilà que vous le reprenez ! Vous ne me semblez pas dans votre état normal. Et vous pleurez, maintenant ?

— Ah ! Madame, c’est toutes ces affaires…

— Quelles affaires, Eponine ?

— Tout ce qui se passe à Paris !

— Vous avez raison de vous en émouvoir, c’est une honte ! Mais ces enragés de révolutionnaires le regretteront bientôt ! A chacun sa place, la société est ainsi faite. Voudriez-vous prendre la mienne, Eponine, et votre Amédée celle de monsieur le procureur… enfin, de mon époux ?

— Oh ! non, Madame, pour quoi donc en faire ?

Eponine ravala ses larmes, reprit son fer, mais ne parvint pas à se remettre au travail.

— Il y a la guerre aussi, Madame. Ces Prussiens, ces Autrichiens qui seront bientôt ici, paraît-il, on dit qu’ils sont pires que des sauvages !

— Vous croyez cela ? Encore une invention des révolutionnaires ! Non, Eponine, ils ne viennent pas pour faire le mal, au contraire, mais pour remettre les choses en ordre, il est grand temps ! Pensez donc qu’il y a quelques jours, le 20 juin précisément, le palais des Tuileries a été envahi par une foule déchaînée, le roi a été cerné dans l’embrasure d’une fenêtre, insulté, accusé de traîtrise, de perfidie, contraint de coiffer le bonnet rouge et de boire à la santé du peuple ! Alors, dites-moi, de quel côté est-elle, la sauvagerie ?

Anne Tabouillot se laissa tomber sur une bergère avec un soupir excédé, et son visage garda le masque de la contrariété.

Eponine entama alors le repassage d’une nouvelle pièce de lingerie, travailla quelques minutes en silence. Elle se sentait mal à l’aise à cause de la présence de madame Tabouillot, dont l’irritation la peinait.

— Je vois bien, Madame, reprit-elle, que vous ne me considérez plus comme avant, et je crois savoir pourquoi. Vous m’en voulez depuis que mon Bastien est allé à Paris. Vous croyez qu’il est du côté de ceux que vous appelez les enragés.

— Je crois ce que je crois, et si je vous en veux, Eponine, c’est de ne pas écouter mes conseils, de ne pas tenir votre garçon.

Il y eut encore un long silence.

— Vous ne me voulez plus pour travailler chez vous, c’est ça, Madame ? demanda Eponine d’une voix brisée.

— Il n’est pas question de cela, répondit Anne qui se leva et s’approcha de sa servante. J’apprécie vos services, et Claire ne me pardonnerait pas de la séparer de Louison. Mais pour l’amour du ciel, tenez votre fils, Eponine ! Empêchez-le, il en serait bien capable, de rejoindre l’un de ces troupeaux de volontaires qui s’engagent partout et qui croient pouvoir barrer la route aux vrais amis de la France.

— Je vais vous dire, Madame, franchement, quand tout ça a commencé, mon Amédée était plutôt pour, il croyait que le monde pourrait devenir plus juste. Mais ça va tout de travers, alors il ne comprend plus rien, et moi, j’ai peur de la guerre, c’est tout, peur de toutes les misères qu’elle peut nous apporter.

 

— Le roi est en prison, avec toute la famille royale ! La France n’a plus de roi !

Tiboulet roulait comme un fou, de porte en porte, d’un côté de la rue Saint-Maur, puis de l’autre, surexcité par l’ampleur de la nouvelle, et c’était lui, le dernier des derniers dans l’échelle de la société, qui clamait la déchéance du premier de tous !

Atterré, le souffle coupé, Amédée parvint enfin à balbutier :

— Le roi… en prison… avec sa famille… ils ont osé…

La prison, la geôle, le cachot, de quelque façon qu’on la nommât, signifiait l’infamie.

— En prison, répéta-t-il, comme un criminel, comme un malfaiteur, comme un voleur…

— Mais c’en est un ! explosa Bastien. Un voleur de liberté, de richesses ! Pendant que le peuple travaille et souffre !

Amédée se tourna vers son fils, étonné par le ton de sa voix, par l’éclat de son regard. Jamais il ne s’était exprimé avec autant de vigueur, presque de violence.

— Tout de même, Bastien, le roi ! A-t-on le droit de s’en prendre à lui comme au dernier des hommes ? Des rois, il y en a dans tous les pays, et depuis si longtemps…

— Mais certainement plus pour longtemps ! La France a donné l’exemple, elle sera suivie !

Là-dessus Bastien rejeta l’outil qu’il tenait sur l’établi et serra les poings pour tenter de calmer sa brusque colère.

— Cordonnier, ton fils a du caractère, dit Tiboulet qui fila prestement.

Amédée demeura stupéfait par ce qu’il venait d’apprendre, et aussi par la réaction de son fils.

— Voilà ta mère… dit-il. Mon garçon, je t’en conjure, fais semblant de travailler, qu’elle ne te voie pas avec cette figure toute rouge !

Les orages s’étaient accumulés sur Paris. Les revers de l’armée aux frontières, l’avance des ennemis, la patrie déclarée en danger. La menace du duc de Brunswick, commandant en chef des armées prussienne et autrichienne, de livrer Paris à une exécution militaire s’il était fait le moindre outrage à la famille royale. La preuve ainsi faite du double jeu du roi. Et enfin le château des Tuileries pris d’assaut, le roi réfugié à l’Assemblée, déposé le soir même et conduit à la prison du Temple, avec la reine et leurs deux enfants…

La reine aussi, une femme, en prison ? et les enfants ? s’émut Eponine quand elle apprit l’incroyable nouvelle. Comme ils doivent avoir peur, les petits, eux qui ont toujours vécu dans ce qu’il y a de plus beau ! J’espère au moins qu’on ne leur a pas fait de mal, qu’on ne les a pas enfermés avec des brigands. Des enfants, pauvres petiots ! Y sont-ils pour quelque chose dans toute cette folie ?

Debout face à eux, Amédée affaissé sur son tabouret, Eponine appuyée au chambranle de la porte, en proie à une vive émotion, Bastien les regardait. A elle, il ne pouvait pas en vouloir : sa réaction était celle d’une femme, d’une mère pleine de bonté, il en savait quelque chose. Mais lui, avait-il donc oublié qu’en plus de faire sauter ses enfants sur ses genoux, il leur avait appris lui-même les belles idées de liberté et d’égalité ?

— Papa, murmura-t-il en hochant la tête.

Il y avait tout dans ce mot. Son respect, sa tendresse, mais aussi son regret de ne plus pouvoir compter sur la compréhension et le soutien de son père. A sa mère, il ne put rien dire : il savait qu’elle allait souffrir à cause de lui.

Il haussa les épaules et franchit la porte vers la rue.

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