La porte de Bosch
Jheronimus van Aken, J-13
Tôt le lendemain, avant même sa première consultation, Rebecca appela sa dernière cliente de la journée, évoqua un contretemps de dernière minute et repoussa le rendez-vous. Elle reçut quatre clientes dans la matinée puis fit une pause vers treize heures. Elle consulta la messagerie de son téléphone professionnel, seul numéro qu’elle communiquait à ses clients – la prudence, toujours. Elle avait reçu deux appels d’« habituées » et Otto lui avait laissé un message laconique, précisant simplement qu’il venait aux nouvelles. Elle le rappela dans la foulée.
– Bonjour monsieur Van Helsing, c’est Rebecca.
– Faites-moi le plaisir de m’appeler Otto, s’il vous plaît, quand j’entends « monsieur Van Helsing », j’ai l’impression de prendre dix ans d’un coup et j’en ai déjà soixante-dix-huit.
Soixante-dix-huit ? songea Rebecca. Il en paraît bien quinze de moins. Le temps s’est-il figé dans ce manoir ?
– C’est d’accord, Mons… Otto. Vous avez essayé de me joindre ?
– Oui, juste pour savoir s’il y avait du nouveau.
– En fait, pas grand-chose depuis hier. Je ne pourrai pas vous en dire plus avant ce soir, assez tard, c’est comme ça que fonctionnent les cartes, je suis désolée.
– Ah…, fit Otto, visiblement déçu.
– Je vais essayer les runes.
Elle ne voulait pas évoquer le tirage déjà effectué histoire de se donner un peu de temps. Peut-être aussi pour ne pas briser trop rapidement les illusions de son client… Ce n’était pas très fair-play de sa part et elle s’en voulait de ne pas dire toute la vérité à cet homme qu’elle avait pris en sympathie.
– Vous voyez ce dont il s’agit ? lui demanda-t-elle.
– Vaguement… Ce sont des pierres que l’on utilise dans la divination, à ce qu’il me semble ?
– Tout à fait, oui. Elles ont leur utilité lorsque les cartes ne veulent pas parler et c’est exactement ce qui s’est produit hier. Mais je ne pourrai les interroger que ce soir vers minuit.
Otto ne chercha pas à en savoir plus.
– Je ne suis généralement pas couché avant deux heures du matin. Jusque-là, vous pouvez m’appeler quand vous voulez.
– Très bien. Et… votre pensionnaire ?
– Rien de neuf. Vous savez, nous restons chacun dans notre coin. Tant qu’il ne bouge pas, croyez bien que je ne vais pas le déranger.
– Vous devriez jeter un œil de temps en temps. Il ne faudrait pas que cette bestiole disparaisse dans la nature.
– Elle ne peut pas sortir de la bibliothèque.
Elle se demanda comment il pouvait en être si sûr.
– Je vous tiens informé avant demain, conclut-elle.
Rebecca mangea rapidement, prit de nouveaux rendez-vous pour la semaine suivante. Trois clients, deux femmes et un homme, la consultèrent dans l’après-midi. Sa clientèle était majoritairement féminine – sans doute les femmes se posaient-elles plus de questions que les hommes et éprouvaient-elles systématiquement le besoin d’y répondre. Elle quitta la maison vers dix-sept heures trente et engouffra sa voiture dans le flot de véhicules du vendredi soir.
On approchait des fêtes de fin d’année et la ville s’était drapée des couleurs de Noël : les rues étaient inondées d’or et d’argent, des sapins saupoudrés de blanc avaient surgi de terre sur les places et les vitrines abritaient des paysages recouverts de neige où s’animaient des automates aux gestes saccadés. Les bâtiments publics n’avaient pas échappé à la transformation : la façade de la mairie était illuminée d’un magnifique bleu pâle qui sublimait les moindres détails de son architecture tandis que des serpents de lumière s’enroulaient sur toute la hauteur des colonnes du théâtre. La foule était au rendez-vous pour admirer la métamorphose de cette cité d’habitude si austère : le centre était noir de monde, les rues piétonnes envahies de couples et de familles dont les enfants s’égayaient joyeusement au milieu des illuminations.
Rebecca ne put échapper aux bouchons, mais la circulation se fit bientôt plus fluide pour devenir quasi inexistante aux abords de la bibliothèque. La frénésie des fêtes n’était pas parvenue jusqu’à ce bâtiment bâti à l’écart du centre-ville et elle trouva un emplacement de parking à moins de vingt mètres de son entrée. L’édifice n’avait aucun charme et son ami Frederik ne s’était pas préoccupé de lui en donner pour Noël. C’était un terne rectangle plat dont les hautes fenêtres étaient éclairées par de vilains plafonniers visibles depuis l’extérieur. Elle repensa à la bibliothèque du manoir d’Otto et se prit à rêver de pouvoir un jour disposer d’une bibliothèque municipale d’une égale beauté. L’heure de la fermeture était proche, mais Rebecca connaissait de longue date Paul, le bibliothécaire, et elle savait qu’elle disposerait d’un peu de temps avant qu’il ne se décidât à quitter son lieu de travail. Elle repéra aussitôt la haute silhouette parmi les derniers visiteurs. Il était difficile d’associer sa fonction de bibliothécaire avec son allure de boxeur.
– Bonsoir, Paul.
– Rebecca ?
Le visage du géant d’ébène s’illumina d’un sourire.
– Ça fait un moment que je ne t’ai plus vue traîner par ici.
La résonance de cette voix vibrante lui chauffa le cœur.
– Les affaires tournent, alors j’ai moins de temps pour les bouquins. Comment se porte la petite famille ? Soraya doit avoir bien grandi.
– Comme de la mauvaise herbe, mais en plus coriace ! s’esclaffa Paul. Mais évidemment, tout le monde n’a d’yeux que pour elle. Les garçons la protègent comme un trésor.
Paul était marié à une Yéménite, une magnifique reine de Saba qui lui avait donné quatre garçons et une adorable petite fille de trois ans aux yeux couleur outremer. Adorable, mais avec, semblait-il, un caractère bien trempé – de quoi trouver sa place au milieu de tous ces hommes.
– Qu’est-ce qui t’amène à cette heure-ci ? s’enquit-il.
– J’ai quelques petites recherches à faire. Mais… Je ne voudrais pas te retarder…
Le sourire de Paul s’élargit.
– C’est marrant, c’est toujours à la même heure que tu débarques…
– Tu sais bien que je préfère la solitude.
Le bibliothécaire secoua la tête et produisit une série de rires brefs.
– Oh, ça, je sais… La bibliothèque est à toi. Mais je ne peux pas traîner ce soir. Je suis de corvée de courses. Une liste longue comme mon bras, ajouta-t-il avec un air dépité, ça va être l’enfer.
– Je compatis, mais tu préfères être à ta place ou à celle de Makéda qui doit s’occuper des cinq monstres ?
Paul partit d’un grand rire.
– Maintenant que tu le dis !
– Je m’y mets de suite. Promis, je fais vite.
La bibliothèque n’était pas à elle, mais pas loin. Seules deux personnes s’attardaient encore au milieu des livres lorsque Rebecca s’installa à une table, une encyclopédie de peinture entre les mains. Elle y apprit que Jheronimus Bosch, de son vrai nom Van Aken, était né à ’s-Hertogenbosch, ou Bois-le-Duc, vers 1450. Peu de traces écrites subsistaient en effet sur sa vie, comme le lui avait déjà dit Otto. Issu d’une famille de peintres – père, grand-père, oncles et frères –, son aura avait largement dépassé celle de ses ancêtres. Son mariage avec une riche héritière bourgeoise lui offrit une place de choix parmi les notables de la ville, puis son cercle d’influence grandit encore avec son entrée dans la confrérie de Notre-Dame. Il avait accédé à la notoriété dès son vivant et avait côtoyé les plus grands de son époque. Philippe le Beau lui avait entre autres passé commande du triptyque Le Jugement dernier de Vienne – c’était dans le document écrit mentionnant cette commande que le nom du peintre était pour la première fois associé à celui de sa ville natale. Son style était à nul autre pareil – sombre ou iconoclaste, parfois rebutant ou dérangeant –, la symbolique en était difficile d’accès, mais Rebecca était impressionnée par la puissance créatrice hors du commun de cet artiste atypique.
Le panneau central du Jugement dernier capta son attention par-dessus tout : une profusion de corps suppliciés, tourmentés par des créatures repoussantes, les couleurs crues, rouge et chair, des scènes de torture du premier plan, qui contrastaient avec les ténèbres et les lueurs de destruction du fond du tableau. Les effets de lumière de l’incendie qui consumait le monde à l’arrière-plan, pareil au feu éternel de l’Enfer, étaient prodigieux, les ombres qui se détachaient des flammes faisaient froid dans le dos. Les tableaux de Bosch étaient riches d’une symbolique ambiguë et Rebecca trouvait sa façon de montrer le droit chemin aux hommes et aux femmes de son époque vraiment… osée. Les connotations sexuelles du Jardin des délices étaient évidentes et les ecclésiastiques n’étaient pas souvent à leur avantage. Avec toute cette nudité, ces attaques en règle des dérives de l’Église (la luxure sous les traits d’une truie lubrique portant le voile d’une nonne ?!), comment Bosch était-il parvenu à ne pas s’attirer les foudres de l’Église ? Certains historiens prétendaient même qu’il avait pu basculer dans l’hérésie. Mais il était à l’évidence d’une profonde ferveur religieuse et sa libre-pensée, qu’il exprimait au travers de ses œuvres, était un luxe que sa renommée pouvait peut-être permettre.
Du tableau d’Otto par contre, il n’y avait effectivement aucune trace… Elle se redressa et étira son dos raidi par l’immobilité. Elle n’était pas plus avancée. Que pouvait-il donc s’être passé au manoir ? C’était si difficile à croire… Une forme de sortilège ? Elle n’avait jamais rien vu de tel. Des querelles de voisinage qui se terminaient par des poupées de chiffon ou des chouettes clouées aux portes des fermes, c’était une chose, mais ça… L’invocation d’un être vivant, c’était une tout autre histoire. Et si c’était effectivement un sortilège – ce à quoi elle avait vraiment beaucoup de mal à croire – qui en était à l’origine ? Jérôme Bosch n’avait pas vraiment le profil d’un « ensorceleur ». Elle penchait plutôt pour l’un des propriétaires du tableau. Fallait-il chercher parmi ses premiers détenteurs, parmi les relations obscures du peintre ? Elle fit la moue. Beaucoup de questions, peu de réponses.
Elle consulta encore plusieurs ouvrages avec le faible espoir d’y voir le tableau d’Otto, sans résultat. Elle apprit cependant que plusieurs de ses tableaux lui avaient été finalement désattribués, que les copies étaient nombreuses et que le peintre avait eu de nombreux suiveurs. Fallait-il alors réellement chercher du côté du peintre de Bois-le-Duc ? Des questions, encore, et toujours pas de réponses.
– Hum…
Rebecca leva la tête et fit face au large sourire du bibliothécaire.
– C’est l’heure, n’est-ce pas ?
– J’ai bien peur que oui, répondit Paul. Je suis désolé, Rebecca, mais ce soir, je n’ai vraiment pas le temps. Avec le monde qu’il y a en ville… Tu as trouvé ce que tu cherchais ?
– Oui et non, des informations que je n’avais pas, mais aucune réponse à mes questions.
– Que cherches-tu exactement ?
Elle hésita un instant, cherchant comment amener la chose.
– C’est un peu… compliqué. Je fais des recherches sur Jérôme Bosch.
– Hum… Oui, j’ai déjà vu passer ce nom. On a des choses sur lui ?
– Pas mal de choses, oui. D’ailleurs, il faudrait que je t’emprunte ce bouquin, ajouta-t-elle en posant une main sur un ouvrage épais sur la couverture duquel avait été reproduit un détail du Jardin des délices.
– Sans problème.
Son téléphone se mit à vibrer sur la table. Elle reconnut immédiatement le numéro d’Otto. Son sixième sens se mit aussitôt en branle.
– Je file, dit-elle à Paul en rassemblant ses affaires.
Elle posa un regard désolé sur le tas de livres abandonné sur la table.
– T’inquiète pas, la rassura-t-il, je m’en occupe.
– Je suis désolée… Il faut vraiment que j’y aille.
– File !
– Je garde celui-ci ! cria-t-elle en s’éloignant au pas de course en direction de la sortie. Le bonjour à Makéda et aux enfants !
Le martèlement de ses talons se répercuta avec violence entre les murs du vaste hall. Elle prit l’appel avant que les vibrations ne cessent.
– Allô ?
– Bonsoir, Rebecca. Je vous appelle plus tôt que prévu. Je reviens de la bibliothèque. Le tableau… Il s’est passé quelque chose.
OceanofPDF.com