La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 14 sur 45

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La porte de Bosch

Craig – East End, Las Vegas, États-Unis, J-10

Craig – East End, Las Vegas, États-Unis, J-

 

10

 

Craig avait quitté le hangar juste avant le lever du soleil. Il y avait abandonné le corps métamorphosé qui n’allait vraisemblablement pas être découvert avant un bout de temps. Il souhaitait bien du plaisir aux flics qui allaient devoir trouver une explication au visage de la victime.

Pas d’accueil ostentatoire dans la clinique clandestine du docteur Jeremy Soul, de fait un simple cabinet installé dans les sous-sols d’un immeuble discret d’East End, dont l’unique spécialité était la chirurgie du visage. Les lieux étaient modestes, mais le bloc opératoire n’avait rien à envier à n’importe quel autre bloc légal de la ville. Le personnel était réduit, mais qualifié, silencieux et payé cash.

Le docteur Soul avait exercé dans une clinique privée de Las Vegas. Ses compétences étaient reconnues, mais son penchant pour la cocaïne était connu de tous. Ses contacts réguliers avec le milieu des trafiquants lui donnèrent l’idée d’arrondir ses fins de mois en mettant son talent au service de tous ceux dont le visage décorait les murs des bureaux de police. Au-delà du petit supplément que ces interventions lui apportaient, il pouvait aussi à l’occasion toucher l’équivalent en dope. Jusqu’au jour où on lui avait mis le grappin dessus.

Aucune preuve n’avait pu être établie concernant la consommation de drogue, mais pour la forme, il fut radié à vie. Problème : toujours accro, le docteur Soul avait besoin de sa dose. Il avait jusque-là bien gagné sa vie, mais il prenait autant de plaisir à dépenser son argent qu’il en prenait à le gagner, et sa petite dépendance avait un prix. Ses petites économies fondaient à vue d’œil, mais le docteur était un homme plein de ressources et son nom était connu et respecté dans le milieu des trafiquants. Ses services étaient recherchés dans tout l’État du Nevada et au-delà, et il ne lui fut pas difficile de trouver de solides appuis qui lui remirent le pied à l’étrier. Il était surveillé de près, mais il était d’une remarquable intelligence et d’une prudence redoutable.

Craig n’appréciait pas le jeune chirurgien. Il reconnaissait la virtuosité dont il faisait preuve à tous les niveaux, mais il le trouvait arrogant, irrespectueux et flambeur. Force était d’admettre que le docteur Soul avait un charme indéniable : très grand, brun, les traits androgynes, c’était un beau parleur dont la voix suave et le sourire enjôleur faisaient tomber ces demoiselles comme des mouches.

– Ça fait un moment, fit le docteur en guise d’introduction.

– Un peu moins de trois ans.

– Et toujours en pleine forme, poursuivit le chirurgien avec un sourire.

– Je joue cartes sur table, Doc. Il y a quelques heures encore, j’en avais effectivement plus pour très longtemps, mais le destin m’a donné un petit coup de pouce. J’ai sur moi largement de quoi me faire oublier, tu fais ton boulot et je vis ma vie.

Disant cela, il posa plusieurs liasses de billets sur le bureau. Le chirurgien prit le soin de vérifier la somme et s’intéressa de nouveau à Craig.

– Avec ça, je ne vais pas faire de miracles.

– Arrête tes conneries, il y a largement de quoi faire oublier ma gueule à tous les flics du Nevada.

– Tu vas avoir quelques bandelettes autour de la tête pour un petit moment. Il faudra que tu planques tes fesses.

– J’ai l’habitude.

Quelques heures plus tard, l’anesthésiste avait déjà fait sa part du travail.

Rien n’aurait pu adoucir les traits de Craig, pas même ce repos forcé. Il y avait certainement matière à amélioration et le jeune chirurgien étudiait le visage rude comme un peintre aurait cherché le premier trait sur la toile nue. Il posa la pointe de son crayon sur la peau et commença à esquisser son œuvre. Il avait la sensation confuse de ne pas complètement maîtriser ses mouvements et l’expression sur le visage de son patient le mettait mal à l’aise.

Malgré ses yeux fermés, il semblait encore conscient et prêt à sanctionner sévèrement le moindre faux pas. Le chirurgien pouvait presque voir le regard brutal de Craig derrière les paupières closes, ses yeux froids rouler mécaniquement derrière les minces replis de peau. Il les voyait qui l’examinaient, qui contrôlaient l’exécution de chacun de ses gestes. Une crainte irrationnelle se saisit de lui : que ces paupières s’ouvrent brutalement, que Craig lui agrippât violemment le poignet et le serrât au point de le broyer… Pour la première fois de sa vie, le docteur Soul opéra la peur au ventre. L’angoisse le maintint dans un pénible état de concentration dont il ne fit surface qu’à la fin de l’intervention. Il se passa une main sur le front et l’examina quelques secondes avant de l’immobiliser dans son autre main jusqu’à ce que cessent les tremblements qui la secouaient.

Il leva la tête vers ses assistants qui l’observaient d’un œil inquiet.

– On l’installe en haut en attendant qu’il se réveille, finit-il par dire abruptement.

Craig reprenait doucement ses esprits dans une chambre au-dessus du cabinet de chirurgie. Il attendit que toute la mécanique de son cerveau se remît lentement en place puis souleva les draps d’un geste sec. Il balança ses jambes hors du lit, s’assit sur le bord du matelas et laissa passer encore plusieurs minutes. Se sentant alors pleinement opérationnel, il se leva et commença à réfléchir. Semblant soudain se rappeler pourquoi il était là, il porta une main à son visage et effleura la surface râpeuse de la gaze du bout des doigts. Pas très discret, comme accoutrement. Il verrait ça un peu plus tard. Ses vêtements étaient disposés en tas sur une chaise. Il s’habilla rapidement et sortit de la pièce pour se retrouver sur un palier sombre et mal entretenu. Il distingua une porte vitrée à l’autre bout du palier et de l’autre côté de la porte, un escalier de fer qui plongeait en contrebas. Il n’avait pas le temps de faire ses adieux au toubib. Il s’avança résolument vers la porte vitrée.

Dehors, le vent soufflait un froid vif. La rue était plongée dans le noir. Un clodo fouillait les poubelles à une centaine de mètres de là. Le bruit de ses recherches emplissait la rue d’un fracas aigu qui violait le silence nocturne. Craig prit le temps de s’enivrer de cette sinistre atmosphère. Il s’enferma dans la Buick, fit pivoter le rétroviseur intérieur et déroula lentement les bandelettes. Sa figure boursouflée n’était pas belle à voir, mais après quelques secondes, son visage s’anima imperceptiblement. Peu à peu, les marques de l’opération s’estompèrent. Une minute plus tard, il ne subsistait plus le moindre signe de l’intervention. Craig, pleinement satisfait du résultat, se permit un sourire. Il ne lui restait plus qu’à changer de voiture et les flics auraient très peu de chance de le trouver avant son départ. Il démarra la Buick et reprit la route du hangar afin de récupérer ce qui restait du contenu de sa précieuse boîte.

*

Après ce genre d’expériences, il avait besoin de se vider la tête et de prendre du bon temps. Et pour ça, rien de tel que le Flesh, une boîte de nuit hyper branchée fréquentée par les plus belles filles de Vegas.

Et l’une d’elles était justement en train de lui faire signe depuis la piste de danse. Elle s’appelait Vicky et n’attendait que lui pour agiter son corps parfait au rythme du morceau de rap qu’un DJ au regard fou venait de libérer dans l’arène.

Jeremy s’ouvrit un chemin à travers les danseurs et s’avança avec un sourire en direction de sa promise. Dans ses oreilles, la musique rugissait :

Hooves knock hard on a black scorched ground

– boom boom –

Pour le docteur Jeremy Soul, la soirée s’annonçait grandiose.

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