La porte de Bosch
Deuxième partie - Composition
DEUXIÈME PARTIE
COMPOSITION
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Rebecca – Beijing, Chine, J-5
Des dômes de verdure perdus dans le brouillard, saupoudrés çà et là d’une fine couche de neige. Quelques toits recourbés irisent par endroits le vert uniforme de petites touches de couleur, mais la civilisation est loin. Le paysage défile et bientôt, le dos de ce prodigieux dragon vert, qui tour à tour plonge et émerge de l’immobile mer de brume, s’orne d’une crête millénaire. Les yeux s’émerveillent devant cette fabuleuse échine de pierre qui semble enserrer le champ de vision. Le regard suit la courbe tortueuse sur des kilomètres et des kilomètres. Elle se rompt par endroits, se reforme aussitôt, disparaît sous la végétation, reparaît plus puissante pour poursuivre son chemin, implacable. Enfin, la ligne s’écarte, s’enfonce une dernière fois dans les nuages. Le dragon fuit devant les premiers signes de la présence de l’homme et de sa modernité, qui gagnent chaque jour du terrain. La nature ancestrale s’efface devant les premiers contreforts de métal et de verre surgis de terre.
Mais l’issue du combat demeure incertaine. Les bâtiments modernes et froids laissent à leur tour la place à de beaux pavillons aux lignes gracieuses réfugiés sur les bords d’un vaste plan d’eau. Voici le lac Kunming sur les rives duquel a été bâti le Palais d’Été et dont les eaux baignent les pieds de la Colline de la Longévité millénaire. Les fastueux appartements, caprices insensés d’une impératrice rongée par l’ambition, se perdent dans la végétation qui refuse de céder.
Le regard se porte plus au sud.
L’avant-garde d’une ville tentaculaire se profile à l’horizon. Une armée de gratte-ciel sort de terre, une tour de télévision aiguillonne l’azur à ses côtés : après le paisible survol du Palais, il faut prendre de la hauteur pour embrasser le Pékin du vingt et unième siècle. Les gratte-ciel se bousculent au milieu de l’entrelacs de routes. La ville s’embrase des mille feux qui naissent dans les contreforts de verre. Une fourmilière s’éveille. À nouveau, les hautes structures cèdent du terrain, le regard amorce sa descente vers le fabuleux passé du cœur palpitant de la ville : les vestiges de l’ancien Palais d’Été, disséminés dans un havre de verdure et de bassins miroitants, les lacs des Dix Monastères, le parc Beihai, enfin une mer de tuiles rouges incandescentes : la Cité interdite qui s’étire sous la caresse des premiers rayons du soleil levant.
Il règne un calme parfait dans les allées désertes des Palais de l’Ouest, une quiétude qu’aucun empereur n’a jamais connue enveloppe les pavillons et les jardins. Les fantômes des épouses et concubines hantent les cours, leurs machinations, leurs rivalités sourdes et violentes sont emportées par la lumière dorée du jour naissant. Quittant à regret la sérénité des Palais, le regard tressaute au-dessus des enceintes ocre. La place Tian’anmen, vaste et strict écrin de l’imposant mausolée de Mao, s’éveille au son de la circulation trépidante. Arrivée à la porte Qianmen, la trajectoire vire vers le nord-ouest, s’engouffre dans Xidanbei dajie.
La grande rue commerçante ouvre les portes de ses boutiques dans une cacophonie de sonnettes de vélos et de klaxons. La frénésie grandit, le regard hésite, se réfugie dans une cour ombragée où règne un calme inattendu, puis longe une galerie couverte qui mène à un bâtiment bas dont le rez-de-chaussée est fermé par une grande baie de verre derrière laquelle se trouvent, comme suspendues dans le vide, quelques toiles colorées.
Rebecca poussa la porte de la galerie avec circonspection. La salle était déserte, mais le triptyque était là, qui lui parut immense à côté de tous les tableaux qu’elle avait vus jusqu’à ce jour. Elle s’immobilisa devant l’œuvre. L’analogie avec Le Jardin des délices était évidente. Sur le panneau central, il n’était plus question de nus, mais d’une assemblée de prêtres et de moines bouddhistes engagés dans toutes sortes d’activités religieuses, mais aussi profanes : certains jouaient aux cartes, d’autres, écouteurs sur les oreilles, écoutaient de la musique, d’autres encore conduisaient des scooters ou chevauchaient des vélos.
À ces personnages se mêlait un vaste bestiaire d’animaux hybrides dont la nature trahissait les origines de l’artiste – grues, pandas, singes, tigres. Des montagnes dentelées perdues dans la brume remplaçaient les étranges constructions représentées à l’arrière-plan du tableau original. Le dessin était méticuleux et aérien. Le peintre avait conservé les couleurs de son modèle – rose, vert, bleu –, qui adoucissaient les tons vifs des vêtements portés par les figures religieuses. Sur le volet de droite, une profusion de rouges et de noirs, étaient figurés des militaires martyrisant des civils. Sur la casquette de l’un des soldats, une tête de mort avait été substituée à l’étoile écarlate de l’armée rouge. Un palais – la Cité interdite, vraisemblablement – était la proie des flammes au fond de la scène. L’œuvre était ouvertement subversive, c’était un miracle qu’elle fût encore suspendue à ce mur. Comment son concepteur pouvait-il être encore libre de ses mouvements ? Un mystère, rappelant étrangement l’audacieuse liberté d’expression du peintre flamand…
– Vous aimez ?
Rebecca sursauta. Le jeune homme qui l’avait ainsi prise par surprise prit un air contrit et leva une main en un geste d’excuse.
– Désolé ! Je vous ai fait peur…
– Non, ce n’est rien, mentit Rebecca dont le cœur battait à tout rompre.
– Je suis Lingtao Xiaochun, le créateur de cette œuvre.
– Très impressionnant.
Le visage du peintre s’illumina d’un large sourire. Rebecca lui donnait à peine vingt ans. Il s’exprimait dans un anglais approximatif, mais avec l’application de ceux déterminés à se faire comprendre. Depuis son arrivée, elle n’avait pas croisé un seul Chinois qui la dépassât en taille, mais celui-ci était presque aussi grand qu’elle. Il était élégamment habillé d’un pantalon de toile et d’une chemise blanche en lin, portait des lunettes à monture rouge vif et des cheveux longs qui retombaient avec fluidité jusqu’à ses épaules. Son visage rond et espiègle attirait immédiatement la sympathie.
– Merci, c’est très gentil à vous. C’est une interprétation personnelle d’un tableau de maître.
– Le Jardin des délices, de Jérôme Bosch.
Le jeune homme secoua vigoureusement la tête.
– Oui, tout à fait ! Vous connaissez ce peintre ?
– Un peu, oui, répondit-elle avec un sourire.
– Fascinant, n’est-ce pas ?
– En effet. Et insaisissable.
– Oui, exactement. Savez-vous que les historiens de l’art ne s’accordent toujours pas sur le sens du Jardin des délices ? La scène centrale, est-elle la vision de ce qu’aurait pu être la Terre si Ève n’avait pas croqué dans la pomme ou est-ce juste le monde tel qu’il est, avec ses tentations et ses dérives ? Et toutes ces allégories ? Personne n’est capable aujourd’hui de donner une explication définitive à chacun des symboles qui figurent dans ce tableau. Par exemple, il y a une espèce de roche anthropomorphe sur le volet gauche, comme un visage endormi – pourquoi est-il là ? Pourquoi le serpent s’enroule-t-il sous son nez ? Et ces constructions bizarres que j’ai remplacées par les montagnes du Hunan…
– Elles sont magnifiques, l’interrompit Rebecca.
– Merci infiniment. Quelle signification ont-elles ?
– Certains disent qu’elles représentent les… organes sexuels de l’homme et de la femme.
– Peut-être, peut-être pas. Et l’homme-arbre sur la droite ?
– Bosch lui-même, dont les pensées tourmentées sont représentées sur le plateau en équilibre sur sa tête : la cornemuse, symbole phallique, une prostituée, un démon, une sorcière…
Le sourire de Lingtao Xiaochun lui mangeait à présent la moitié du visage.
– Vous avez bien étudié le sujet…
– J’y ai consacré un peu de temps, c’est vrai, et j’avoue que c’est un peu à cause de ce Jardin des délices que je suis là aujourd’hui…
– Ah ?
– Oui. Comment vous est venue l’idée de peindre ce tableau ?
– Comme je vous l’ai dit, je trouve ce peintre fascinant et Le Jardin des délices est à mon sens son œuvre la plus aboutie et la plus magistralement exécutée. Tant de questions sont encore posées à son sujet… Chaque personne en a sa propre interprétation alors pourquoi ne pas partager la mienne ? Et pour un peintre, quelle est la meilleure façon d’exprimer ses sentiments et sa vision des choses ? conclut-il avec un sourire.
– Et… votre inspiration, d’où la tenez-vous ?
– De ce que je vois autour de moi, de ce que j’entends, de ce que je sens et je touche. Et de tout ce qui se trouve enfermé ici.
Il posa une main sur le côté gauche de sa poitrine.
– Et… rien d’autre ?
Le peintre, un peu interloqué, leva un sourcil.
– Euh… Comment ça ?
Rebecca poussa un profond soupir. Elle n’avançait pas. Ce jeune homme avait beau lui être sympathique, il ne lui livrait aucune clé. Otto l’avait peut-être conduite sur une mauvaise piste. Mais il fallait la suivre jusqu’au bout. Elle décida d’adopter une autre approche.
– Il y a certaines choses mystérieuses dans ce tableau et j’essaie d’en comprendre la signification.
– Comme quoi ?
Elle se tourna vers le tableau, le balaya rapidement des yeux à la recherche d’une scène qui pût recéler un semblant de ce mystère qu’elle venait de prétexter. Elle s’arrêta sur un moine qui brandissait le plateau d’un jeu de go au-dessus de sa tête – le qualificatif « mystérieux » lui convenait parfaitement car il lui rappelait de façon étrange le moine qui dirigeait la farandole des musiciens dans le tableau d’Otto.
– Ce personnage, par exemple ?
Le visage de Lingtao Xiaochun s’éclaira de nouveau.
– Ah ! Oui, très intéressant ! Sur le tableau original, il porte un plateau de Weiqi – un jeu de go dans votre langue. Pourquoi un jeu de go ? C’est un très vieux jeu qui incarne la philosophie chinoise – la sagesse, la patience, la réflexion… Mais le jeu, quand il est poussé jusqu’à ses plus perverses extrémités, est à l’opposé de toutes ces vertus, et lorsque cette passion destructrice est brandie comme un trophée par un moine censé consacrer son existence à la tempérance et à la méditation, le symbole de la chute est encore plus fort. Regardez, on retrouve ce personnage ici, qui joue avec un autre moine.
Il désigna du doigt un plan d’eau au centre du panneau central. Deux moines sur une barque se faisaient face de chaque côté d’une espèce de petite table sur laquelle étaient disposés des jetons noirs et blancs.
– Cette petite table entre les personnages, commenta Lingtao, c’est le goban, le plateau traditionnel du jeu de go.
Rebecca approcha son visage du tableau.
– On dirait que les jetons sont placés exactement de la même façon que sur le panneau de droite.
– Bon sang, vous êtes perspicace ! C’est le cas, en effet. Simple moyen de rappeler les deux aspects contraires d’une même activité : ludique et innocente d’un côté, dévoyée et incontrôlable de l’autre.
– Il y a une signification particulière à la disposition des jetons ?
Le peintre secoua la tête.
– Non, mais rien ne vous empêche d’y voir votre symbolique personnelle. C’est aussi là l’intérêt d’une œuvre comme celle-ci : donner libre cours à l’imagination de chacun.
Il vit le visage de la jeune femme se décomposer subitement.
– Mon Dieu, c’est moi…
Le peintre regarda dans la direction indiquée par Rebecca.
– Pardon ?
– Cette femme sur la berge, c’est moi. Regardez.
Il se rapprocha à son tour, plissa les yeux pour observer plus attentivement la jeune femme, son visage, ses cheveux, puis considéra sa visiteuse avec effarement. La ressemblance était frappante. Rebecca croisa le regard du peintre dont les yeux s’étaient subitement agrandis et dont la bouche formait un « O » parfait.
– Stupéfiant…
– C’est vous qui avez peint cette femme – qui m’avez peinte ! Pourquoi ?
– Je ne sais pas…
– Ce ne peut pas être un hasard !
– Je vous assure, je n’en ai aucune idée ! se défendit-il avec vigueur.
Rebecca prit un air suppliant.
– Je vous en prie, c’est extrêmement important…
– Je suis désolé, vraiment, je ne sais pas pourquoi vous êtes dans ce tableau…
– Ce n’est pas un hasard, répéta-t-elle, vous vous en rendez bien compte, n’est-ce pas ? Il y a forcément une explication…, l’implora-t-elle.
Le jeune homme se mordit la lèvre, lutta encore quelques instants puis laissa échapper un mot dans sa langue maternelle.
– Écoutez, je vais vous dire une chose que vous ne devez répéter à personne, je vous conjure de me faire la promesse de ne rien dire…
Rebecca secoua vigoureusement la tête.
– Je vous le jure.
Il se débattit une dernière fois avec sa conscience puis émit un long soupir.
– Je n’ai pas exécuté ce tableau seul, mon grand-père m’a aidé. C’est lui qui a réalisé une partie des dessins sous-jacents – pas beaucoup, ajouta-t-il aussitôt, quelques-uns seulement, mais il est très doué et travailler avec lui est un immense bonheur. Mais personne ne doit savoir – mon grand-père a été très clair sur ce point et je le décevrai énormément s’il apprend que j’ai trahi sa confiance.
– Je vous promets de garder le silence, le rassura une nouvelle fois Rebecca.
Le peintre se tourna vers son œuvre et approcha un doigt de la femme représentée au bord du bassin.
– C’est lui qui a dessiné toute cette partie-là – l’étang, les moines dans leur barque, la grue au centre du bassin, cette femme… C’est lui qui vous a dessinée.
– Votre grand-père, où est-il ?
– Il vend des fruits et des légumes sur un marché – les meilleurs de Pékin ! ajouta-t-il aussitôt avec fierté.
– Il faut absolument que je lui parle.
– C’est à vingt minutes à pied d’ici.
Elle joignit ses mains dans le geste de la prière.
– Monsieur Xiaochun, je vous serais éternellement reconnaissante si vous acceptiez de m’amener à lui…
– S’il vous plaît : Lingtao. Juste Lingtao.
Il profita du trajet pour lui parler de son grand-père pour lequel il semblait avoir une immense admiration. Il lui expliqua d’abord par le menu l’histoire de sa famille, comme pour se justifier d’avoir un aïeul de si simple condition alors que lui-même était un artiste dont le travail commençait à être reconnu dans toute la capitale chinoise et au-delà. Il parlait avec animation, souriant toujours, s’arrêtant par moments subitement pour endosser le rôle de guide touristique et commenter une scène ordinaire de la vie pékinoise – des joueurs de mah-jong comme hypnotisés par leurs dominos, des pratiquants de qi gong se mouvant avec lenteur dans une parfaite synchronisation de mouvements, un jeune homme accroupi au milieu de la rue en plein dépeçage d’un serpent…
Partout, les autochtones – hommes et femmes sans distinction – se retournaient sur son passage : les blondes d’un mètre quatre-vingts, aux cheveux bouclés ne passaient pas inaperçues dans les rues de Pékin. Une jeune Chinoise vint même à sa rencontre avec un grand sourire et la noya sous un flot ininterrompu de paroles en ouvrant sous son nez une palette de maquillage. Lingtao lui expliqua qu’elle voulait qu’elle lui montrât comment se maquiller pour avoir un visage aussi beau que le sien.
Ils empruntaient d’étroites ruelles encombrées de piétons et de vélos qui fendaient la foule à coups de sonnettes effrénées. Les piétons s’écartaient de leur trajectoire machinalement et avec une stupéfiante précision, comme s’ils avaient été entraînés à l’exercice dès leur plus jeune âge. Le passage était rendu plus compliqué encore par l’alignement ininterrompu de petites tables érigées à même le trottoir, certaines chargées d’épices, d’aliments ou de petites pièces d’artisanat, d’autres servant de tables de jeux aux adeptes du mah-jong. Ils pénétrèrent finalement dans un marché couvert à l’entrée duquel un écriteau annonçait en idéogrammes et en anglais « Marché de la prodigalité ».
Ils s’enfoncèrent au cœur de cette fourmilière bruyante à travers des allées bondées, jouant des coudes pour s’extirper de la nasse. Les odeurs douces, épicées, les fumets âcres se mêlaient dans un bruit de fond continu. Les étals débordaient de nourriture. Certains marchands étaient repliés derrière leurs vivres, mordant dans un fruit dans l’attente du prochain client, d’autres braillaient pour se faire entendre au-dessus de la rumeur ambiante, semblant presque invectiver leurs clients. Rebecca eut le temps de distinguer d’étranges mets qui ajoutaient à l’exotisme de l’atmosphère du marché : serpents, anguilles, grillons… Lingtao s’arrêta enfin devant un petit étalage de fruits et interpella un vieux marchand aux traits émaciés qui porta immédiatement son regard sur la jeune femme qui approchait de son commerce. Le changement d’expression sur son visage n’échappa pas à Rebecca. Essayant de cacher son trouble, elle lui adressa un petit sourire et le salua maladroitement.
Le grand-père de Lingtao – elle était à peu près sûre que c’était lui car si les marques du temps avaient éloigné les traits du vieil homme de ceux du plus jeune, ils avaient un indéniable air de famille – la désigna et adressa quelques mots à son petit-fils. Celui-ci se tourna aussitôt vers Rebecca et lui traduisit les paroles de son aïeul.
– La jeune femme du tableau…
Rebecca ne put retenir plus longtemps son excitation.
– Demandez-lui comment il me connaît ! commanda-t-elle à Lingtao. Demandez-lui où il m’a vue, pourquoi il m’a représentée dans ce tableau !
Les deux hommes dialoguèrent durant près d’une minute. Enfin, le jeune Chinois revint vers Rebecca.
– Il vous a vue en rêve – il sourit – c’est parce qu’il vous a trouvée d’une très grande beauté qu’il vous a dessinée dans Le Jardin.
Le compliment sembla laisser Rebecca complètement indifférente.
– En rêve ?
– Oui.
– Mais qu’est-ce que je faisais, dans son rêve ?
Lingtao se retourna vers son grand-père et transmit la question.
– Il a fait plusieurs rêves et à chaque fois vous étiez là. Mais vous restiez immobile et silencieuse, toujours dans la même position, comme ça.
Il reproduit le geste qu’elle venait de voir son grand-père faire – bras à l’horizontale, paumes des mains tournées vers le haut.
– C’est ainsi qu’il vous a représentée dans le tableau.
– C’est tout ? Je ne faisais absolument rien d’autre ?
Le jeune homme secoua la tête.
– Il a vu d’autres choses ? demanda encore Rebecca.
– Dans chacun de ses rêves, expliqua-t-il après avoir brièvement échangé avec le marchand, il y avait des démons, des créatures à la fois humaines et animales, et une bête prodigieuse aussi, qui semblait commander à toutes les autres.
– Une bête ? À quoi ressemblait-elle ?
Le jeune homme s’adressa une nouvelle fois à son grand-père, puis à Rebecca.
– Elle avait un corps humain, mais une tête de bouc avec des yeux injectés de sang, elle portait une longue épée dont elle se servait pour fendre les corps des Hommes en deux.
Un brouhaha incessant se mêlait aux paroles de Lingtao et Rebecca devait parfois tendre l’oreille pour saisir ce qu’il avait à lui dire. Elle l’écouta patiemment décrire les visions de son grand-père, scènes cauchemardesques qui faisaient écho à celles peintes par Bosch dans ses tableaux. Elle insista pour savoir ce que toutes ces créatures faisaient dans les rêves de son grand-père, si celui-ci pensait qu’elles étaient là dans un but précis.
– Elles apportaient le mal sur Terre, répondit le peintre. Le démon qui était leur chef leur donnait des ordres et elles semaient la mort sur leur chemin.
Le vieillard reprit la parole.
– Mon grand-père dit qu’il a senti le doute chez les créatures. Il a aussi senti leur… colère et une grande ombre enveloppant le monde.
Son aïeul ajouta quelques mots en les ponctuant de petits gestes de la main.
– À chaque fois, il a vu le feu, des flammes qui semblaient dévorer l’horizon et des plaines calcinées parcourues par les silhouettes noires des multitudes sauvages – ce sont les mots qu’il a utilisés.
Les deux hommes étaient à présent silencieux et observaient Rebecca, semblant attendre une réaction de sa part.
– Il n’a rien vu d’autre ? demanda-t-elle avec espoir.
Lingtao consulta le vieux marchand.
– Non, toujours ces créatures, une armée de démons qui soufflait un vent de feu et de mort sur des terres brûlées.
Ces rêves n’étaient pas un hasard, il y avait trop de similitudes avec les images infernales de Bosch. Sa présence dans le tableau, ces visions, elle était sur la bonne voie, mais elle avait l’impression tenace qu’elle passait à côté de quelque chose, qu’il y avait, parmi toutes ces informations accumulées depuis qu’elle avait poussé la porte de la galerie, un message ou une image qu’elle n’avait pas su déchiffrer. Elle poussa un soupir et s’obligea à un maigre sourire.
– Dites à votre grand-père que je le remercie de tout mon cœur.
Lingtao passa le message au marchand qui sourit, inclina la tête et répondit en regardant Rebecca droit dans les yeux.
– Il vous souhaite bonne chance dans votre quête, traduisit le jeune homme, et il vous dit de rester forte et déterminée.
Rebecca et son guide reprirent le chemin de la galerie. Le jeune homme choisit d’emprunter des artères plus larges, encore plus fréquentées que les étroites rues qui les avaient conduits jusqu’ici, mais Rebecca, perdue dans ses pensées, semblait insensible à l’agitation ambiante. Lingtao, inquiet de son silence, lui jetait des regards embarrassés à intervalles réguliers. À un moment, il s’arrêta et l’air triste, présenta ses excuses à Rebecca.
– Mais pourquoi ? s’étonna-t-elle.
– J’ai l’impression que vous revenez avec plus de questions que vous n’en aviez en arrivant…
Elle secoua la tête et sourit, cette fois avec sincérité.
– Non, je ne pense pas. Même s’il reste beaucoup de questions, vous m’avez été d’une aide précieuse.
– Vraiment ?
– Oui, vraiment.
– Je suis heureux, alors.
– Et ce que vous faites avec votre grand-père est magnifique. N’arrêtez jamais de peindre, Lingtao, et surtout…
Elle s’interrompit, pinça les lèvres comme pour contenir une soudaine vague d’émotion, baissa la tête et prit une profonde inspiration avant de reposer les yeux sur le jeune Chinois.
– Surtout, savourez chaque instant que vous passez avec votre grand-père.
Lingtao insista pour lui laisser un numéro de téléphone portable « si vous avez besoin d’un guide pour la suite de votre voyage », lui dit-il avec un grand sourire que le regard un peu triste derrière les lunettes ne pouvait s’empêcher de trahir. De la tristesse, oui, mais aussi autre chose, comme une petite lueur d’admiration et même un peu plus. L’émotion contenue dans le regard de cet homme aux allures d’adolescent avait quelque chose de touchant. Il ne voulait pas la voir partir. Et à vrai dire, elle aurait également voulu pouvoir rester un peu plus longtemps auprès de lui. Elle venait de vivre une petite parenthèse de sérénité dans cette course folle dans laquelle elle s’était engagée et il émanait de Lingtao une douceur et une sympathie prodigieusement réconfortantes. Elle aurait voulu prolonger le calme, rester ici, oublier et parcourir cette immense cité que le jeune homme n’aurait pas hésité une seule seconde à lui faire découvrir.
Rebecca sourit à son tour.
– Quel âge avez-vous Lingtao ?
– J’aurai trente ans dans trois jours ! répondit-il avec enthousiasme.
Le sourire de Rebecca s’élargit.
– Je me doutais que j’étais loin du compte.
Elle tendit une main, que Lingtao s’empressa de prendre dans la sienne.
– Je dois y aller, Lingtao. Je vous remercie de tout mon cœur, vraiment. Vous avez été un guide exceptionnel.
– Je suis à votre disposition. N’oubliez pas, un simple coup de téléphone…
Rebecca lui sourit et glissa sa main hors de la sienne. Puis elle sortit à regret de la galerie et partit à la recherche d’un taxi.
*
Elle s’allongea sur le lit sitôt après avoir refermé la porte de sa chambre d’hôtel. Otto avait essayé de la joindre, mais elle ne se sentait pas le courage de l’appeler. S’il y avait eu une urgence, il lui aurait laissé un message.
Elle ferma les yeux, repensa aux visions de fin du monde du grand-père de Lingtao, à son double de peinture au bord de l’étang du tableau, qui semblait vouloir accueillir dans ses bras les deux moines sur leur barque. Quel était le sens de tout cela ? Elle se frotta les paupières avec, à nouveau, quelque part dans un recoin de son cerveau, la désagréable conviction qu’une pièce du puzzle manquait. Elle essaya de visualiser chaque détail du tableau dont elle était capable de se rappeler – elle se fit la réflexion qu’elle n’avait pas pensé à le prendre en photo et se reprocha son manque de lucidité – avec l’espoir d’une subite inspiration.
À chaque fois, ses pensées revenaient vers la « dame du lac », à l’extraordinaire correspondance de son visage avec le sien. Sur le moment, c’était comme si le sol s’était ouvert sous ses pieds. Elle avait véritablement eu l’impression de se regarder dans un miroir. Derrière ses paupières closes, son regard glissa vers le moine dans sa barque, sur le goban ensuite, puis sur la grue qui trônait au centre de la pièce d’eau. Elle se rappela un détail du tableau de La Tentation de saint Antoine : un personnage – un bourgeois ou un notable – tenant les rênes d’un cheval et peint intégralement d’une seule couleur, contrairement à tous les autres personnages. L’aspect des deux sujets – la grue et le noble – était exactement le même : la même patine uniforme, semblable à la couche d’oxydation qui recouvrait le bronze avec le temps, la même couleur. Des statues. Il y avait aussi une poignée de bâtiments au pied du lac sur le tableau de Lingtao, des petits pavillons aux toits recourbés.
Elle rouvrit les yeux.
Elle avait déjà vu ce paysage.
Une image essayait de se frayer un chemin à travers son esprit. Elle referma les yeux et entra en apnée comme si le souffle de sa respiration avait pu effrayer l’apparition. Elle patienta ainsi dans une parfaite immobilité afin de laisser aux formes le temps de se préciser et aux couleurs celui de s’intensifier. Elle avait déjà vu ces bâtiments. Et cette grue aussi. C’était sur une photo.
Elle expira violemment et bondit hors du lit.
Il y avait un bar à l’entrée de l’hôtel et à côté de ce bar, un présentoir en bois où des journaux et des magazines étaient mis à disposition de la clientèle et devant lequel elle était déjà passée à plusieurs reprises. Elle s’approcha et s’empara d’un exemplaire du China Daily . Shanghai Yuyuan Garden, lut-elle sur la couverture. On y voyait la photo d’une petite pièce d’eau bordée d’un muret fait de pierres irrégulières et entourée d’arbres sinueux. Des pavillons marron et blancs se reflétaient dans l’eau, qui présentaient une étrange ressemblance avec les bâtiments dessinés par Lingtao – ou plus vraisemblablement par son grand-père – au bord de l’étang. Au centre du bassin, une grue en bronze – la copie conforme de l’oiseau du tableau.
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