La porte de Bosch

Christophe Vasse · Chapitre 28 sur 45

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La porte de Bosch

Otto – Abbaye de Yoanneft, Pays-Bas, J-4

 

Otto gara la Jaguar près d’un petit cours d’eau au bord duquel somnolaient des colverts. D’épais nuages chargés d’eau bouchaient le ciel. Quelques blocs cotonneux s’étaient détachés de la masse sombre et planaient pesamment à quelques dizaines de mètres au-dessus de l’abbaye. Un liseré blanc frangeait l’horizon à l’ouest, mais les timides éclaircies qu’il suggérait ne parviendraient vraisemblablement pas jusqu’ici. Otto suivit un chemin de sable qui le mena devant un haut muret de pierre. Une petite grille de fer forgé était ouverte à l’entrée de l’enceinte. Il s’avança et pénétra dans la cour intérieure.

Les dimensions de l’abbaye le surprirent, tout comme la quantité de bâtiments qui encadraient la cour. Le pigeonnier était le plus petit d’entre eux et presque aussi grand qu’une maison bourgeoise du quartier de Wittemer End. Tous les édifices avaient été construits sur le même modèle : murs de pierre grise, toits de petites tuiles roses ou brunes – l’harmonie était parfaite. La cour, semblable à un jardin à la française, était soigneusement entretenue : pelouses taillées de frais parcourues par des sentiers de sable fin consciencieusement ratissés. En son centre, un bassin circulaire décoré d’un petit poisson de pierre propulsait un mince geyser d’eau vers le ciel. Il régnait en ces lieux un calme prodigieux. Embarrassé à l’idée de déranger la tranquillité du sanctuaire, Otto chercha des yeux quelqu’un à qui signaler son arrivée, mais les environs étaient déserts. Il hésita un instant sur la direction à prendre puis s’engagea sur le chemin qui menait au pigeonnier. Le gargouillis du bassin, seul son jusqu’alors perceptible, fut bientôt remplacé par le bruissement plus léger d’un écoulement dans une deuxième pièce d’eau sur sa gauche. Le souffle du vent irisait la surface liquide de motifs miroitants qui fuyaient au contact de courants d’air invisibles. En s’approchant du pigeonnier, il devina un bâtiment qui lui avait été jusqu’ici masqué par la petite tour ronde et par une rangée de chênes et de hêtres : l’église, bâtiment massif et austère, sans clocher, et dont la façade avait été restaurée avec le plus grand soin. Il poussa la porte et pénétra dans la nef.

L’intérieur très dépouillé faisait écho à la modestie de l’architecture extérieure. Nulle place ici pour ces artifices qui auraient pu distraire les moines de la spiritualité et de la méditation. Il trouva enfin une présence humaine, deux moines assis sur des bancs près du chœur et un autre qui inscrivait un message sur un tableau de plastique installé dans l’un des bas-côtés. Des chants emplissaient l’édifice, émanant vraisemblablement d’une sono. Otto s’approcha du moine qui s’affairait sur le tableau.

– Je vous prie de m’excuser, mon frère.

Le moine suspendit son feutre dans les airs et se tourna vers le visiteur en ajustant ses lunettes sur son nez.

– Oui ?

– J’espère ne pas vous déranger dans votre travail.

– Je vous en prie, répondit le religieux avec un sourire. Que puis-je faire pour vous ?

– Je fais des recherches sur un abbé qui a vécu ici au seizième siècle, l’abbé Julius. Savez-vous où je pourrais trouver des informations sur cet homme ?

– Le seizième siècle ? Eh bien, cela ne nous rajeunit pas. Je ne suis pas sûr que nos archives remontent si loin. Allez donc voir Frère Jorge, c’est le bibliothécaire de l’abbaye et la mémoire vivante de notre communauté. Il pourrait vous retranscrire de tête l’histoire de l’abbaye depuis sa fondation.

– Où puis-je le trouver ?

Le moine, toujours souriant, désigna une porte près du chœur.

– Dans le cloître, il y passe toutes ses journées.

Otto traversa la nef et suivit le bas-côté jusqu’à la porte qui menait au cloître. Sitôt son seuil franchi, il sentit immédiatement un changement dans l’atmosphère, comme si le cloître avait été la source de cette sérénité presque palpable qui enveloppait l’abbaye tout entière. Tout ici invitait au recueillement : le silence, l’harmonieuse symétrie des galeries, le petit patio comme figé dans le temps, reproduction en miniature de la cour qui accueillait le visiteur à l’entrée de l’abbaye. La couche de nuages qui plombait le ciel maintenait les galeries dans la pénombre. Les chants liturgiques filtrés par la porte donnant sur l’église étaient le seul son qui donnât au cloître un semblant de vie. Otto longea les travées en cherchant du regard le moine à travers les arcades. Il l’aperçut de dos, assis sur un bahut sur lequel reposaient les colonnes qui supportaient les arcatures. Il quitta la galerie et prit le petit chemin de sable qui faisait le tour de la cour.

– Frère Jorge ?

Une paire d’yeux translucides se tourna vers lui. Frère Jorge se recueillait dans la pénombre de sa cécité. Son visage parcheminé était curieusement allongé, comme tiré vers le bas par une longue barbe blanche taillée en pointe. Une couronne de fins cheveux gris partait d’une oreille pour rejoindre l’autre tandis que le haut de son crâne était complètement dégarni.

– C’est bien moi.

Sa voix rocailleuse, empreinte de sévérité, contrastait avec le reste de sa personne, fragile silhouette ployée par le temps.

– Bonjour, mon frère. Je m’appelle Otto Van Helsing. J’effectue des recherches sur l’abbé Julius qui, il me semble, a vécu ici au début du seizième siècle. On m’a dit que vous pourriez peut-être m’aider.

Le vieil homme plissa les yeux et sembla fouiller dans sa mémoire. Près d’une minute passa avant qu’il ne reprît lentement la parole.

– L’abbé Julius, oui… Destin tragique. Lui qui était promis à un si bel avenir. Ses mœurs obscures l’ont perdu.

– Vous le connaissez, donc.

– Je sais l’essentiel de ce qu’il y a à retenir de sa vie. Il a effectivement été abbé de Yoanneft jusqu’en 1495. Un homme très dévoué, sincère, très austère aussi, tout comme ces lieux. Personne n’aurait pu soupçonner chez lui l’existence de si mauvais penchants.

– Vous voulez parler de la secte des Frères du libre esprit, c’est bien ça ? s’enquit Otto.

– On a raconté tout et n’importe quoi sur son appartenance à cette secte qui n’existait sans doute plus quand il fut en âge d’en être membre.

– Il ne l’était pas, alors ?

– Pas à ma connaissance. Mais il y a de multiples façons de s’écarter du droit chemin. Les adamites étaient déjà un mauvais souvenir, mais les ennemis de l’Église sont légion. Le Mal a de multiples têtes, coupez-en une et une autre repousse aussitôt à sa place. Oh oui, l’abbé Julius s’est écarté du droit chemin, mais on l’a condamné pour de mauvaises raisons.

– Comment ça ?

– Il était pressenti pour être évêque, mais son principal concurrent – un certain Evrard – a fait en sorte de ternir son nom de manière irrémédiable en lui forgeant de toutes pièces une réputation d’hérétique. Belle ironie en vérité, s’il s’était donné la peine de chercher, cet Evrard n’aurait pas eu à basculer à son tour dans l’orgueil et le mensonge.

– Comment a-t-on su que Julius était un hérétique, alors ?

– Après sa mort, grâce à des témoignages, des documents. La lettre qu’il a écrite juste avant son suicide est en cela suffisamment éloquente.

– Il s’est suicidé ?

– Oui. Oh, pas ici. Il s’était entre-temps exilé à Saint-Antonin-Beaulieu, dans le sud-ouest de la France. C’est là-bas qu’il s’est donné la mort.

– Cette lettre, on sait ce qu’elle est devenue ?

Les yeux du vieil homme se fermèrent à demi comme sous l’effet d’un pénible souvenir.

– Oui, on le sait. Elle est ici.

Le moine n’alla pas plus loin. Otto laissa passer plusieurs secondes avant de briser le silence.

– Et… serait-il possible de la voir ? demanda-t-il d’une voix qu’il aurait aimé moins implorante.

– Et en quoi vous intéresse-t-elle ? répondit le vieil homme, un brin de suspicion dans la voix.

– Je suis professeur d’histoire à l’université de Leiden. J’écris un mémoire sur l’histoire religieuse du Nord-Brabant.

Il fut à la fois étonné de la spontanéité de son alibi et embarrassé à l’idée de servir un tel mensonge à un si vénérable vieillard. Celui-ci resta silencieux un long moment, ses yeux translucides résolument fixés sur cet énigmatique visiteur. Pas forcément convaincu par ses explications, mais semblant visiblement ne pas vouloir en savoir plus, il se leva, saisit une canne blanche appuyée contre une colonne et tendit un bras vers Otto.

– Voulez-vous bien m’aider, s’il vous plaît ? le sollicita-t-il de sa voix râpeuse.

– Bien sûr.

Otto prit le bras décharné du vieil homme et le raccompagna jusqu’à la galerie. Une fine bruine s’était finalement décidée à tomber, si légère que les minuscules gouttelettes, emportées par le vent qui tournoyait dans la cour, semblaient ne jamais vouloir toucher le sol. La lumière avait encore décliné. Le moine le conduisit à travers les galeries jusqu’à un passage qui s’ouvrait à son extrémité sur un nouveau jardin à la française. À travers l’ouverture, Otto distingua un immense buffet d’eau au fond du jardin.

– Par ici, indiqua le moine.

Dans le passage, une porte sur la droite donnait sur une grande pièce qui fut présentée à Otto comme « la salle des moines ». Les frères copistes y enluminaient autrefois les manuscrits, lui apprit le vieil homme, la pièce servait aujourd’hui de bibliothèque. La salle n’invitait cependant pas à la lecture, contrairement au cloître. Tout en pierre, elle était fraîche, sombre et spartiate. Elle était toutefois de belle facture, avec de hautes voûtes sur croisée d’ogives qui s’appuyaient sur des ensembles de colonnes aux chapiteaux ornés de motifs floraux. Le sol était couvert de petits pavés blancs marbrés de rose. Les livres étaient disposés sur des étagères alignées contre les murs, entre les colonnes qui supportaient les voûtes. Otto s’étonna que les moines aient pu se consacrer à l’enluminure dans une telle pénombre. Frère Jorge se libéra de son étreinte et se dirigea sans hésitation vers une étagère adossée contre le mur du fond. Les claquements secs de sa canne résonnaient sous les voûtes. Il tira une reliure cartonnée d’entre deux cahiers et la remit à Otto.

– Par précaution, il vaut mieux éviter de manipuler la lettre.

Otto ouvrit la reliure, qui révéla un parchemin jauni couvert d’une fine écriture resserrée. Les mots consciencieusement alignés témoignaient d’un style appliqué. La lettre était longue, il y avait une date en haut de la feuille, la signature de Julius tout en bas : « Julius A. ». Ce furent les seuls caractères qu’il parvint à identifier.

– C’est du latin ?

– Oui, et déchiffrer une telle écriture demande une certaine expertise. Seules deux personnes se sont réellement intéressées à cette lettre et en connaissent le contenu. L’une d’elles est aujourd’hui décédée.

– Et l’autre ? demanda Otto avec un soupçon d’angoisse dans la voix.

– Vous l’avez en face de vous.

Il fixa la lettre un long moment, comme pour extirper, par la seule force de son regard, le sens de ces mots qui faisaient naître en lui un étrange malaise qu’il n’aurait su expliquer. Il releva la tête et demanda dans un murmure.

– Que dit-elle, cette lettre ?

Frère Jorge sembla réfléchir un instant.

– Qu’il est difficile de se dire que Dieu vous a abandonné 1, déclama-t-il.

Et il récita mot pour mot la lettre d’adieu de Julius.

Le moine acheva la récitation de la lettre et, dans le silence qui suivit, on n’entendit que le battement de la pluie sur le toit. La bruine s’était changée en averse et le rafraîchissement de l’atmosphère était perceptible dans la vaste salle.

– C’est une malédiction ? demanda Otto.

– Je ne crois pas aux malédictions, répondit sèchement le moine.

– Mais ça y ressemble ?

– Je vous le répète, je ne crois pas que de simples mots puissent avoir une quelque influence que ce soit sur la réalité.

Otto réfléchit durant de longues secondes.

– Il y a une date en haut de la lettre, fit-il remarquer.

– Cela correspond au 21 décembre 1500.

– Comment cette lettre est-elle arrivée jusqu’ici ? demanda-t-il brusquement. Elle a bien été rédigée en France ?

– C’est une bonne question, à laquelle je ne saurais répondre. Mais la vraie question est de savoir par quel miracle elle est encore là.

– Comment ça ?

– Frère Siméon a conservé cette lettre par-devers lui jusqu’à sa mort. C’est lui qui l’a déchiffrée le premier. Il est mort dans l’incendie qui a ravagé sa chambre il y a une vingtaine d’années.

Le vieil homme sembla subitement se rappeler quelque chose. Les rides sur son front se creusèrent sous l’effet d’une intense réflexion.

– Attendez voir, dit-il d’une voix traînante, mais oui, maintenant que j’y pense, demain cela fera exactement vingt-trois ans, jour pour jour. Tout a brûlé. Sauf cette lettre. Nous l’avons extraite des cendres intacte.

– Intacte ?

– Telle qu’elle vous apparaît aujourd’hui.

– Comment le feu a-t-il pris ?

– L’expertise n’a pas pu conclure quant à l’origine de l’incendie.

– Qui était Frère Siméon ?

– Il était prêtre ici même. Très impliqué dans la vie de l’abbaye, très jovial, apprécié de tous. Cependant, peu avant sa mort, il est devenu très sombre et s’est complètement refermé sur lui-même. Certains ont fait coïncider ce changement d’humeur avec la visite d’une femme venue pour se confesser, précisément l’avant-veille de la mort de Frère Siméon.

Frère Jorge se tourna de nouveau vers l’étagère de laquelle il avait extrait la reliure contenant la lettre.

– Il aimait beaucoup dessiner, poursuivit-il. Il avait du talent, enfin… à ce qu’on m’a dit.

Il présenta un cahier à Otto.

– C’était son journal, je crois qu’il s’y trouve quelques croquis.

Otto parcourut les pages.

– En fait, il n’y a pratiquement que des dessins, précisa-t-il.

– Ah ? C’est possible.

Frère Siméon avait un talent certain, effectivement. Il y avait des portraits, de nombreux paysages, des vues de l’abbaye, bien sûr, mais aussi d’autres des environs. Des dessins en noir et blanc, essentiellement, mais quelques-uns portaient des touches de couleur. Otto s’arrêta sur les deux dernières pages griffonnées par le moine. La date du 18 décembre – le jour de l’incendie – était inscrite en haut de la page de gauche. Sur le dessin qui s’étalait sur les deux feuillets était représentée une pièce dont un mur était percé d’un trou rectangulaire au creux duquel avait été déposée une touche de rouge. Frère Siméon avait également dessiné de vagues formes humaines près du trou, ainsi qu’un homme semblant peindre un tableau. Les mots inscrits sous le dessin intriguèrent Otto : « le brouillard, des formes monstrueuses, un tableau… Je vois aussi le feu et la guerre ». Ses yeux se posèrent une nouvelle fois sur la date. 18 décembre…

– Vous avez parlé d’une femme venue se confesser à l’époque ?

– Oui, en effet.

– Deux jours avant l’incendie, c’est bien ça ?

– Exact, ma mémoire est généralement assez bonne.

C’était le moins qu’on pût dire. Otto en avait eu une belle démonstration avec la récitation de la lettre de Julius. Deux jours avant l’incendie, 16 décembre, donc. Bon sang… Serait-il possible que… Un frisson le parcourut.

– Vous rappelez-vous…

Son visage ? Otto se mordit la lèvre avant d’achever sa question. Frère Jorge n’avait bien sûr jamais eu le loisir de voir cette femme.

– … auprès de qui elle est venue se confesser ? conclut-il précipitamment.

– Oui. Auprès de Frère Siméon.

Il sentait venir l’impasse, mais il tenta une dernière question, même s’il se doutait de l’accueil qui allait lui être réservé.

– Il ne vous a rien dit de cette confession, par hasard ?

– Il s’agissait d’une confession, répondit le moine d’un ton sec.

Bien sûr… Il n’en saurait pas plus sur cette mystérieuse visite, mais il ne croyait pas trop aux coïncidences. Il avait le sentiment que Sarah Decker était venue ici la veille de sa mort et, par sa confession, avait précipité celle de Frère Siméon. Ce dessin qu’il avait fait juste avant de mourir lui avait peut-être été inspiré par les paroles de Sarah. Mais quelle en était la signification ?

– Avez-vous trouvé quelque chose ? s’enquit Frère Jorge.

Otto hésita.

– Je ne sais pas, répondit-il en gardant les yeux fixés sur le dessin. Vous dites que cette lettre était dans la chambre de Frère Siméon lors de l’incendie ?

– Absolument.

Otto releva la tête et fixa Frère Jorge, qui attendait que son visiteur achevât ses recherches, aussi immobile et silencieux qu’une statue.

– Est-il possible de mettre fin à une malédiction ? demanda-t-il.

Le visage du moine devint sévère.

– Il n’y a pas de malédiction.

– C’est une simple question, rétorqua prudemment Otto.

Le religieux réfléchit un instant.

– Il est toujours possible de tenter de conjurer le mal par la prière, de contrecarrer la malédiction en essayant de défaire ce qui a été fait.

Otto remit la reliure et le cahier au moine, qui replaça les documents à leur place et raccompagna son visiteur à l’extérieur de la salle.

– Je vous remercie, mon frère, dit-il une fois que le moine eut refermé la porte. Votre aide m’a été précieuse.

Le vieil homme hocha imperceptiblement la tête.

– Des recherches sur l’histoire religieuse du Nord-Brabant ? dit-il d’un air songeur. Eh bien, vous êtes incroyablement minutieux. Et d’une rare curiosité…

Et la petite silhouette courbée regagna lentement le cloître en laissant échapper un léger rire qui s’enfuit le long des galeries.

 

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